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Réflexions engagées suite à un voyage, en France ou à l’étranger, provoquées par l’observation des autres et les réactions qui me guettent lorsque je suis chez eux.

Zachor, souviens-toi

Tout historien déteste qu’on lui parle de devoir de mémoire. Parce que les mémoires sont sélectives, malhonnêtes, contradictoires, égocentriques, partielles et partiales, l’historien préfère décrire son métier comme un travail de mémoire.

Du 16 au 20 novembre dernier, j’ai participé à un voyage à Auschwitz dans le cadre d’un projet qui s’appelle le « Train de la mémoire ». Initié il y a près de 25 ans par l’historien Jean Dujardin (aucun lien avec l’acteur !) et quelques autres, ce voyage consiste à emmener à Auschwitz environ 500 adolescents depuis la Gare de l’Est. Le trajet dure plus de 24 heures, sur place nous restons deux jours, puis repartons de nouveau pour 24 heures. Ce voyage en train, au-delà de son aspect symbolique, permet surtout, à l’aller, de se préparer à la visite des camps, à entrer en-dedans de soi ; au retour, il permet d’échanger, de réfléchir au témoignage qu’on apportera sur cet événement indicible, à laisser décanter l’inintelligible. Voyage historique, philosophique, spirituel.

Dans le fond, il n’est nul besoin de se rendre sur les lieux pour « comprendre » le comment de la destruction des Juifs d’Europe. Plusieurs mois avant de partir, j’ai commencé à me documenter. Je me suis enfin attaqué au chef d’œuvre de Raul Hilberg qui décortique minutieusement et méthodiquement le processus de destruction, depuis la définition du peuple juif jusqu’à son expropriation, sa concentration, puis son extermination. J’ai découvert le rapport de Witold Pilecki, traduit cette année en français, 70 ans après sa rédaction : ce résistant et patriote polonais s’est volontairement fait rafler pour Auschwitz, en 1940, afin d’organiser la résistance dans le camp et en prendre le contrôle. Il s’est finalement évadé en 1943. J’ai été fasciné par Des hommes ordinaires, de Christopher Browning, qui tente d’expliquer comment de simples policiers sont devenus des criminels contre l’humanité. J’ai regardé des extraits de Shoah de Lanzmann, j’ai relu Maus de Spiegelman, revu Le Pianiste de Polanski… Bref, j’ai travaillé.

Auschwitz Birkenau, camp d'extermination
Auschwitz Birkenau, camp d’extermination

Ce travail était indispensable, car à Auschwitz, si on ne sait pas ce qu’il s’y est passé, on ne voit rien : seulement des maisons en brique ou en bois, une campagne un peu triste, une brume tenace, des rails, des ruines. Mais dans ces maisons, des centaines d’hommes ont été entassés ; cette campagne a vu des centaines de milliers d’esclaves la retourner et s’y enfouir, cadavres sans nom ; cette brume était électrique pour ceux qui y restaient des heures durant, en pyjama, pendant les insoutenables appels ; ces rails étaient le terminus d’un voyage dont si peu sont revenus; et ces ruines sont celles de chambres desquelles nul n’est ressorti vivant.

Arrivée à Oswiecim
Arrivée à Oswiecim

La grande force du voyage que j’ai effectué, c’est le temps. Le temps du trajet, je l’ai écrit plus haut, mais aussi sur place. L’arrivée de nuit à Oswiecim, sans en avoir l’air, est poignante : plus d’un million de personnes sont descendues autrefois à ce même quai, angoissées et hagardes. Le lendemain, nous sommes cinq-cents à marcher, silencieusement, de la gare à Birkenau. Je plonge au plus profond de mon âme, et je prends conscience que cette intense intériorité qui me gagne, je la dois paradoxalement à la masse que nous composons : cinq-cents âmes qui se taisent et qui marchent. Soudain, au bout de quarante minutes environ, les premiers miradors de Birkenau percent la brume. Nous passons ensuite la matinée à visiter le camp, avec une guide polonaise et un interprète français extraordinaires : elle est synthétique, parvient à exprimer en peu de mots l’essentiel et suscite un gouffre de réflexions ; l’interprète, qui découvre Auschwitz comme nous, est ému, les mots qu’il traduit semblent le dépasser, et c’est beau. Tandis que nous récitons le Kaddish, cette prière juive des jours d’enterrement, puis que nous énonçons les noms d’hommes et de femmes disparus dans les camps, la pluie – une pluie glaciale – se met à tomber. Nous sommes nombreux à avoir oublié nos parapluies à l’hôtel, nous tremblons de froid, mais – nous en avons parlé ensuite – nous l’acceptons tous. Ce désagrément nous paraît, dans l’instant, tellement minuscule.

Le lendemain, la visite d’Auschwitz I dure quatre heures. Quatre heures à passer d’un block à l’autre et à contempler, ahuris, les grappes de cheveux, les montagnes de chaussures, les valises entassées, les jouets d’enfants, les photos de ces corps amaigris, les vidéos de communautés joyeuses avant la guerre, toutes ces familles fauchées dans leurs bonheurs simples, la liste des noms de toutes les victimes à qui on a précisément voulu ôter leur nom… Personne ne parle, on écoute, nous sommes épuisés mais nous ne pensons pas à l’heure qui tourne, à la faim qui monte ; certains élèves sont très émus, d’autres moins, ou pas du tout, mais tous sont concentrés. Quelques gestes, quelques regards les uns pour les autres, discrets, simples, respectueux, fraternels. Je les admire d’être là, à dix-sept ans, d’encaisser le spectacle de l’horreur, de plonger dans la complexité du Mal. Je les observe : à l’œil nu, je peux voir qu’ils sont en train de grandir ; ils sont en train de gagner en maturité en quelques heures, et c’est impressionnant.

Le travail de mémoire est en marche. C’est douloureux mais ce n’est pas du masochisme, ni du voyeurisme que de regarder la réalité en face, même la plus atroce. S’intéresser à la destruction des Juifs d’Europe, c’est avant tout s’intéresser à l’origine du mal en tout homme, et, par conséquent, à la responsabilité de chacun dans une entreprise collective.

Je me demande si, avant ce voyage, je n’avais pas l’âme habituée que dénonce Charles Péguy :

« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite.
Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite.
Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée.
On a vu les jeux incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué… Les « honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce.
C’est que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux qu’on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n’ont point de défauts eux-mêmes dans l’armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale, constamment intacte, leur fait un cuir et une cuirasse sans faute.
Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invincible arrière-anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent pas cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché.
Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas de plaies.
C’est parce qu’un homme était par terre que le Samaritain le ramassa.
C’est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l’essuya d’un mouchoir. Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n’est pas sale ne sera pas essuyé. »

En dépit de certaines apparences (mon engagement associatif) et peut-être même à cause d’elles, je crois que j’étais devenu une âme habituée, quasiment insensible à la misère, proférant des « c’est comme ça, il y en a toujours eu ». Je parle au passé, car je sens quelque chose qui s’est brisé en moi, une certaine raideur, et en se brisant elle a laissé s’échapper une douceur qui s’empare maintenant de tout mon être.

Dessin d'enfant déporté à Auschwitz
Dessin d’enfant déporté à Auschwitz

Dans son troublant récit, La Nuit, Elie Wiesel écrit ceci, après qu’un petit garçon et deux adultes ont été pendus et que les autorités du camp forcent les autres détenus à les regarder :
« Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore…
Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux.
Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.
Derrière moi j’entendis [un] homme demander :
– Où donc est Dieu ?
Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :
– Où est-il ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence… »

Où es-tu, Dieu ?

Il est légitime de se poser cette question face au scandale que constitue Auschwitz. C’est une autre question, au moins aussi légitime (me semble-t-il), que je me suis posée :

Où es-tu, homme ?

Le 26 mai 2014, le pape François en visite au mémorial de Yad Vashem s’interrogeait lui aussi, méditant sur l’épisode de la Genèse où Dieu apprend qu’Adam a enfreint son interdiction de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal : «  Homme, qui es-tu ? Je ne te reconnais plus. Qui es-tu, homme ? Qu’es-tu devenu ? De quelle horreur as-tu été capable ? Qu’est-ce qui t’a fait tombé si bas ? […] Non, cet abîme ne peut pas être seulement ton œuvre, l’œuvre de tes mains, de ton cœur… Qui t’a corrompu ? Qui t’a défiguré ? Qui t’a inoculé la présomption de t’accaparer le bien et le mal ? Qui t’a convaincu que tu étais dieu ? Non seulement tu as torturé et tué tes frères, mais encore tu les as offerts en sacrifice à toi-même, parce que tu t’es érigé en dieu. »

Descendre la Seine

Du lycée où j’enseigne, et où je fus élève autrefois, nous dominons la Seine. Cela fait vingt-cinq ans que je regarde, depuis ces salles de classe forcément un peu austères, le fleuve majestueux qui s’écoule lentement. L’horizon est barré par les tours de la Défense, le Mont Valérien, les forêts domaniales derrière lesquelles s’étendent les jardins du château de Versailles.

Un jour du mois d’octobre 2014, je suis sorti de chez moi, j’ai longé les rues peuplées en cette somptueuse après-midi dominicale des vacances de la Toussaint, j’ai descendu les vieux escaliers qui mènent à la Seine – ultimes restes du château neuf, détruit pendant la Révolution – et j’ai marché, pendant plusieurs jours, quasiment jusqu’à la mer. A vrai dire, cela faisait déjà un moment que j’y pensais, à ce périple, je l’avais quelque peu prémédité. Depuis toutes ces années que je contemplais le fleuve s’enfuir indéfiniment, je savais qu’un jour je partirais à sa rencontre, faire un bout de chemin avec lui. Au mois de février dernier, j’ai pris la décision d’accomplir ce voyage quand les beaux jours et mes congés le permettraient. La fin du mois d’août aurait été idéale, mais des contraintes familiales m’ont retenu, et c’est pourquoi j’ai repoussé le projet au mois d’octobre.

A la fin de cet article, vous trouverez un diaporama de photographies prises pendant ma randonnée.

De Saint-Germain-en-Laye à Conflans-Sainte-Honorine : préparatifs et rodage

La tentation la plus ardente à laquelle j’ai d’abord pensé résister fut de couper les méandres – nombreux – qui tournoient dans la vaste plaine. Et puis je me suis souvenu de ma tentative de tour du Golfe du Morbihan, en 2009 : au bout de cinq jours, je n’avais plus supporté de tortiller indéfiniment, de faire de longues boucles de plusieurs heures avec le sentiment d’avoir avancé de 100 mètres tout en ayant marché 10 kilomètres. Finalement, j’avais mis le cap au Sud, vers la Vendée, ne pouvant plus voir en peinture ce littoral pourtant magnifique.

Je me suis souvenu aussi (mais l’avais-oublié ?) que le territoire français était quadrillé par de nombreux chemins extrêmement bien balisés qu’on appelle les GR, les PR (Grande Randonnée, Petite Randonnée), ou les chemins de pays. En général, ces chemins nous font passer par des endroits préservés, beaux, intéressants. Or, l’un d’eux, le GR2, a un tracé qui suit la Seine. Certes, bien des fois il coupe les méandres ; bien des fois, nous perdons de vue la Seine ; parfois même nous remontons le fleuve pour garder le cap à l’ouest. Mais cela ne fait que rendre la route plus agréable, plus riche, moins ennuyeuse. Et surtout, cela évite de s’encombrer de cartes et de se retrouver dans de vilaines zones industrielles.

Inscription GR2, Duclair
Inscription GR2, Duclair

J’ai donc opté pour suivre le GR2, en mettant de côté mon petit orgueil qui me fait aimer les routes qu’on ouvre soi-même au risque de s’y perdre (même si, en l’occurrence, perdre la Seine – quand on la descend – est impossible). Et j’ai tout de même, la veille de mon départ, acheté une carte, ou plutôt deux recouvrant toute la zone à parcourir. J’évoquais déjà dans un article précédent mon amour des cartes. Je le réaffirme ici : les cartes de l’IGN sont d’une telle beauté et d’une telle précision qu’elles valent bien des discours ; elles m’aident à observer le paysage, à en repérer les détails, les contours, les substrats.

Et puis, j’ai innové en utilisant l’application Géoportail sur mon téléphone. Géoportail, c’est un site officiel, gouvernemental, qui permet d’accéder à toutes les cartes de l’IGN, à toutes les échelles. Elle permet bien sûr de se localiser (se « géolocaliser », comme disent les pléonastes) sur ces cartes. Ainsi, impossible de se perdre ! Enfin, en théorie… Car l’inconvénient de ce procédé, c’est qu’il est dépendant de la longévité de votre batterie de téléphone… Si Géoportail m’a bien aidé, il m’a obligé à une gestion rigoureuse de ma batterie ; c’était, à vrai dire, une excellente occasion de me déconnecter.

Le premier jour a été plus dur que je ne l’avais prévu. Je suis parti vers 13h30, il faisait beau, et les premiers kilomètres furent joyeux : je découvrais un chemin de halage bien entretenu, une petite beauté inconnue et pourtant si près de chez moi. Après Sartrouville, le chemin quitte les bords de Seine pour se perdre dans des ruelles et des portions de bois que je trouve un peu glauques, à Cormeille-en-Parisis et à la Frette-sur-Seine. A Herblay, au détour d’un virage, je tombe soudain sur une charmante église de style roman. J’arrive à Conflans-Sainte-Honorine vers 17 heures, puis à mon hôtel trois-quart d’heures plus tard. Je suis éreinté : 23 kilomètres en quatre heures, j’ai été rapide ! J’ai pourtant mal évalué la distance : je pensais n’avoir que de 10 ou 15 kilomètres à parcourir.

Conflans tire son nom du fait qu’elle se situe à la confluence de la Seine et de l’Oise. Mon hôtel se situe à quelques mètres du point où la rivière se jette dans le fleuve, et de ma fenêtre, je peux les apercevoir tous les deux qui se rejoignent en silence. Dis comme cela, c’est poétique et enchanteur, mais en vérité, c’est dans un hôtel merdique et à peine propre que je loge, et pour apercevoir le confluent, mon œil doit passer au-dessus des rails du RER : la gare est juste là, devant moi.

La belle France

Le lendemain, départ à 8 heures 30. Je suis rejoint en fin de matinée par mon ami Jean-Martin, à Vaux-sur-Seine. Nous marchons vite, mais les coins que nous parcourons sont pauvres en commerce, et au bout d’un moment, affamés, nous commençons à craindre de ne pas trouver de quoi nous restaurer. A Tressancourt-sur-Aubette, un homme nous indique un Simply Market à 1,5 kilomètre, et un autre nous y emmène en voiture. Celui-ci nous explique la triste réalité de villages comme le sien : les commerces ont disparu, la voiture est devenue indispensable ne serait-ce que pour acheter son pain. Il nous raconte que la supérette du village a dû fermer à la suite d’un changement de propriétaire : entre les deux, une discothèque s’est ouverte sur la commune et a obtenu l’unique licence délivrable sur le village pour vendre de l’alcool, empêchant du même coup un éventuel repreneur de la supérette d’en vendre, vouant son entreprise à l’échec. Voilà pourquoi il n’y a plus de commerce à Tressancourt : à cause d’une boite de nuit.

La Collégiale de Mantes-la-Jolie
La Collégiale de Mantes-la-Jolie

Après ce détour dans ce qui est en fait la « banlieue » de Meulan et des Mureaux, un deuxième problème se pose à nous: où allons-nous dormir ce soir ? Nous découvrons qu’aucun hôtel n’est installé sur notre parcours, et même si nous sommes prêts à quelques détours, nous tombons sur des hôtels déjà complets. Nous quittons donc le GR, escortés par deux dames rencontrées là – professeurs de sport habitant dans le coin – pour rejoindre la gare de Juziers, puis, en train, Mantes-la-Jolie. Les trois hôtels de la place de la Gare sont complets. Nous devons prendre un bus qui nous emmène à l’Ibis du Val Fourré ! Pour nous qui étions partis parcourir la campagne normande, le voyage commence mal !

Le lendemain toutefois, nous décidons de rejoindre le GR à pied, en traversant toute la ville de Mantes. C’est le début d’un parcours dans une belle France. Hormis ces banlieues un peu tristes, nous traversons quatre départements qui me semblent loin de la diagonale du vide, ou de ce que le journaliste Jean-Paul Kauffmann appelle la France des conjurateurs, ou le géographe Christophe Guilluy la France périphérique. Ces expressions désignent ces régions de France relativement pauvres, rurales ou périurbaines, abandonnées, d’où sont partis les services publics, oubliées des politiques qui se sont plutôt intéressées aux banlieues des grandes agglomérations.

Les Yvelines, le Val d’Oise, l’Eure et la Seine-Maritime, durant ce périple, me font l’effet de départements riches : les paysages sont bien entretenus, proprets, soignés. Chaque village vibre dans la rambleur de l’Histoire : des châteaux médiévaux, des églises ou des collégiales du XIIIème siècle, des masures du XVIIème, des clochers du XVIIIème, des bords de Seine peints par les impressionnistes au XIXème, un hôtel occupé par Balzac, la maison de Léopoldine Hugo, de vétustes lavoirs, puits, hangars. Ensemble, ces villages forment ainsi comme un immense chapelet chronologique : Herblay, Conflans, Triel, Vaux, Vétheuil, Mantes, La Roche-Guyon, Giverny, Vernon, Les Andelys, Rouen, Caudebec-en-Caux, Villequier, Harfleur, Le Havre… On croirait voir cette France recouverte « d’un blanc manteaux d’églises » chère à Raoul Glaber, ce moine du XIème siècle. Ces églises et ces bâtiments sont les traces d’un passé glorieux, mais leur préservation actuelle est le signe d’une richesse du présent.

Pourtant, nous n’avons pas croisé beaucoup d’humains. Les usines me semblaient parfois désaffectés, les rues étaient souvent vides, certaines gares ne voyaient plus que quelques trains s’arrêter. Trompeuses apparences ! A bien y regarder, les paysans sont aux champs et les bêtes dans leurs prés ; les cheminées des usines fument ; le fleuve est parcouru de péniches et parsemé de sites industrialo-portuaires pour la plupart spécialisés dans la pétrochimie ; les jardins sont tondus, fleuris, les maisons en bon état, preuve d’une occupation permanente ou régulière. Et à bien y écouter, on peut entendre les machines agricoles ou industrielles qui fonctionnent dans la vallée, les chiens qui aboient ici et là, les hommes qui crient aux chantiers, les trains de la ligne Paris – Le Havre qui passent en soufflant. La vallée de la Seine est visiblement un bassin de plein emploi.

Depuis une petite ville du nom de Saint-Pierre-du-Vauvray, nous avons été emmenés en voiture à la gare Val-de-Reuil, assez laide mais bien fréquentée, à en croire les travaux d’agrandissement. Et de là, nous avons rejoint en train Rouen, où vit mon frère et sa famille. Pour un randonneur, faire du stop, prendre le bus ou le train est toujours un peu honteux. Comme il a l’impression de tricher, le marcheur se cherche des excuses, tient absolument à s’autojustifier… L’excuse, ici, c’est que nous ne nous sommes pas équipés de tentes et qu’il a été souvent compliqué de trouver des hébergements. Parfois aussi, nous avions mal évalué le temps de marche d’un lieu à un autre et nous nous trouvions en pleine campagne à la nuit tombante, harassés et fourbus… Mais c’est stupide de se chercher des explications : nous pouvons bien faire ce qui nous chante, nous n’avons de compte à rendre à personne ! L’auto-stop, le train, les bus ont bien eux aussi leurs charmes, ils peuvent être l’occasion de rencontres improbables.

Aussi, après la nuit passée à Rouen, je laisse là mon ami Jean-Martin qui doit rentrer à Paris, et je poursuis seul le périple. Je récupère le GR212 à Barentin que j’ai rejoint en train. Le GR212 fait la jonction avec le GR2 à Duclair, où je déjeune, mal abrité de la pluie dans un sous-bois. Cette journée sera la seule pluvieuse. J’ai été chanceux : les autres jours ont varié du grand bleu au gris normand ; hormis une averse de dix minutes, jamais de pluie.

Mairie de Caudebec en Caux
Mairie de Caudebec en Caux

A Caudebec-en-Caux, l’intercommunalité Caux Vallée de la Seine est en train de construire un musée de la Seine dont l’ouverture est prévue pour 2015. S’il est bien fait, il peut valoir le coup. Car la Seine a tant d’histoires à raconter. Tout en bas de cette page, après le diaporama et la bibliographie, je vous ai recopié un texte inscrit sur un panneau explicatif dans la boucle de Caudebec.

A Villequier, j’ai été ému de passer devant la maison de la famille Vacquerie, amie de celle de Victor Hugo et alliée à elle par le mariage de Léopoldine et Charles. C’est dans ce village que les jeunes mariés sont tragiquement décédés dans un accident de canot par temps venteux. Ce drame a inspiré au poète ce texte célèbre que je vous livre ici, car il me remue profondément :

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Eloge de la lenteur

Une semaine de randonnée, c’est insuffisant pour pouvoir fanfaronner. C’est somme toute assez modeste, même si j’ai eu le sentiment de me faire vivre une expérience originale en partant de chez moi à pied pour une destination lointaine. Une semaine à 5 km/h. Pour prendre le temps d’observer les paysages, de taper des brins de causette avec quelques personnes, pour sentir le roulis des muscles qui se mettent en branle et qui s’usent, pour mesurer la beauté du chemin, pour remarquer des détails que l’on néglige habituellement, pour explorer l’au-delà des villes, pour voir ce qu’il y a derrière l’horizon que nous offrent le rail ou la route.

Le GR2 est très agréable. Dans l’ensemble, il est bien balisé. Une carte au 1/25000ème est indispensable car par moment le marquage fait défaut : effacé, caché derrière des feuilles, inexistant… Le GR2 m’a tout de même semblé peu adapté à une marche de plusieurs jours : les lieux d’hébergement ou de restauration sont rares ou alors obligent à des détours importants ; il emprunte certes des chemins charmants, mais on voudrait parfois moins tortiller ; il perd souvent la Seine de vue, et c’est un peu dommage.

En définitive, je me suis arrêté à Notre-Dame-de-Gravenchon, peu avant Lillebonne, à quelques kilomètres du Havre, là où la Seine n’est plus que le théâtre d’un interminable réseau de raffineries, de pipeline et d’usines à gaz. J’étais prêt à terminer en une journée la dernière longue portion du trajet qu’il me restait à effectuer, mais mon corps a refusé : une semaine à marche forcée a fini par l’endommager ! C’est mon pied gauche qui le premier a dit stop : il a enflé l’avant-dernier jour, probablement à cause d’une glissade sur un escalier mouillé. Toute la journée, j’ai marché avec cette cheville qui me lançait. Du coup, c’est la jambe droite qui supportait l’essentiel de l’effort, et elle a fini, elle aussi, par me faire souffrir !

Tant pis : à Gravenchon, j’ai pris un bus pour le Havre, puis du Havre un train pour Paris, avant le métro et le RER jusqu’à la case départ. Mais, pour citer une phrase lue sur le pare-brise arrière d’une voiture garée dans un des villages parcourus, «  dans le voyage, ce qui compte n’est pas la destination, mais le chemin. » Cela fait une excellente conclusion.

 

Cartographie :

– Top 100, numéro 108, Paris – Rouen, IGN 2013
– Top 100, numéro 107, Rouen – Le Havre, IGN 2013

Bibliographie :

– KAUFMANN Jean-Paul, Remonter la Marne, Fayard, 2013
C’est le livre qui a inspiré mon propre voyage. Le journaliste remonte la Marne pendant sept semaines et 500 kilomètres, remontant ainsi l’histoire et évoquant ses rencontres.

– GUILLUY Christophe, La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014
Je ne l’ai pas lu, mais il a fait grand bruit…

Annexe : Histoire du méandre de Brotonne

Malgré sa nonchalance apparente, la Seine fut un fleuve particulièrement tumultueux pendant ces deux derniers millions d’années. Pendant les glaciations, elle a effectué un travail de sape qu’on a du mal à imaginer. Son cours a subi des transformations que seul l’examen du paysage peut encore révéler à des esprits curieux.

L'histoire de la boucle de Caudebec en Caux
L’histoire de la boucle de Caudebec en Caux

Il y a deux millions d’années (1), la Seine coulait au milieu de l’actuelle forêt de Brotonne. La boucle ainsi formée s’est élargie progressivement (2) jusqu’à ce que, il y a 500.000 ans, la Seine finisse par recouper le méandre à sa base, au niveau de la commune actuelle de La Mailleraye (3).Le creusement du plateau se poursuit et le méandre, au bord duquel s’est construit Caudebec, continue de s’ébaucher. Le soulèvement progressif de la région a peu à peu mis l’ancien méandre hors d’eau (4), sauf à la base des deux branches du méandre aux lieux-dits « le Val Rebours » et le « Val du Torps ». La présence de ruisseaux et de terrains marécageux y perpétue la mémoire du fleuve. Quand on traverse la forêt en plusieurs endroits et notamment pour rejoindre Pont-Audemer, on descend au fond d’un vallon et on en ressort presque aussi vite : on vient tout bonnement de franchir un méandre fossile de la Seine.

Rives et endiguement

Jusqu’au 19ème siècle, la navigation commerciale doit composer avec un fleuve sauvage. Son cours divaguant forme des bancs, des chenaux et des îles (île de Belcinac). Les bateaux devaient attendre des vents favorables et la marée haute. Peu à peu, des îles ont été rattachées, et des bras comblés. Au 19ème siècle, la question de l’accessibilité du port de Rouen aux gros navires était posée. Les riverains demandent la protection de leurs biens fonciers grignotés par la Seine. En 1846 débute l’ère des endiguements et des grands travaux. Ceux-ci consistent à creuser un chenal au profit inégal et à édifier une digue sur chaque rive, renforcée par des enrochements puis par des pavés et du béton. Le lit, large d’1 km, est réduit à 300 mètres et sa pofondeur navigable passe de 3 m à 10,50 m.

Visages d’Haïti

Après « Paysages d’Haïti« , je vous propose ici le deuxième volet de ma série de photographies de la « perle des Antilles », avec cette fois une galerie de portraits d’enfants pris entre juillet et août 2014. Pour chaque enfant, je précise dans la légende la date à laquelle je l’ai connu et le lieu où j’ai pris la photo.

Paysages d’Haïti

Par ces images présentant des paysages d’Haïti captés entre 2006 et 2014, j’inaugure ici une nouvelle catégorie d’articles mettant en avant des photographies (avec peu de texte, donc). Pour le plaisir des yeux!

Port-au-Prince, maximum city

Peut-on aimer Port-au-Prince ? Imaginez une gigantesque ville en pente, semblant dégringoler en permanence de ses mornes glissantes vers son étroite plaine côtière qui borde la Mer Caraïbes, une ville labyrinthique, hurlante, grouillante, à la structure désarticulée, où les avenues viennent percer des quartiers aux ruelles tournoyantes, où des millions d’individus déambulent toute la journée au milieu des voitures, des déchets, des arbres épars, des cabanes précaires, des murs qui cachent parfois des villas cossues. Moi qui suis un urbain pur jus exécrant la campagne, j’ai toujours cherché à fuir les tourments de la capitale d’Haïti.

Vue sur Port-au-Prince et Carrefour, août 2014
Vue sur Port-au-Prince et Carrefour, août 2014

Pour la première fois de ma vie, j’y ai toutefois séjourné une semaine complète, pour dispenser une formation sur l’enseignement du français (et l’enseignement en français) à des instituteurs d’une petite école primaire. Jusqu’à cette semaine-là, je n’avais fait que passer à Port-au-Prince : des traversées rapides pour la quitter au plus vite après être arrivé à l’aéroport, des journées harassantes à faire des courses. J’avais pourtant en tête quelques images fantasmagoriques de cette ville, venues des romans de Dany Laferrière (écrivain haïtien vivant à Montréal, académicien depuis quelques mois). Dans Le goût des jeunes filles, La Chair du maître, Le cri des oiseaux fous, il dépeint une Port-au-Prince seventies qui fait rêver mais qui, je crois, n’existe plus : des marches nocturnes et solitaires vaudouisantes, des virées entre copains, des voisines sensuelles et aguicheuses…

Finalement, je ne voyais de Port-au-Prince qu’une capitale bruyante où se mêlent les désagréments de la ville (klaxons, cris, moteurs) et ceux de la campagne (chiens, coqs, cochons) ; une capitale sale parsemée de ce qu’on appelle ici les fatras* – les ordures – et délavée par des coulées de boue puantes ; une capitale invivable où l’on passe son temps dans d’interminables « blokis »* (embouteillages) à inspirer les pots d’échappement et à subir la chaleur qui cogne sur la carlingue de votre véhicule. En y passant en coup de vent, en la subissant contraint par un programme chargé à effectuer en moins de vingt-quatre heures, je ne pouvais que la détester.

Route de Delmas, août 2014
Route de Delmas, août 2014

Pourtant, sans prétendre connaître maintenant Port-au-Prince, je puis dire qu’y avoir passé une semaine pour y travailler et pour y vivre m’a appris à l’aimer. Tous les matins, le directeur de l’école venait me chercher à mon hôtel pour m’emmener à moto jusqu’au lieu de formation. Le trajet durait environ une demi-heure.

Quelle joie intense! Je roule dans les rues en vrac de la ville, je suis heureux, je contemple les baraques défoncées, les routes crevées, les bagnoles partout, les carcasses, l’humidité, la poussière, cette poésie urbaine à la fois tendre et violente, toute cette beauté et toute cette laideur, les peintures sur les murs, les graffitis, une philosophie évocatrice. Sur un bâtiment, je lis : « un enfant qu’on éduque n’est pas un vase qu’on remplit, c’est un feu qu’on embrase ». Et je ne peux m’empêcher de sourire, ébloui par les rayons du soleil déjà haut. Je souris, car je suis où je dois être et qui je dois être : un chat sauvage dans une morne vibrante et surpeuplée.

Je saisis en cet instant ce qui me rend si euphorique en Haïti. C’est une chose que je déplore pourtant, qui m’accable et qui accable les Haïtiens : l’extrême faiblesse de l’Etat. C’est d’ailleurs assez paradoxal comme les dictatures apparaissent souvent dans des pays où l’Etat est impuissant. Les dictateurs appuient alors précisément leur pouvoir sur l’absence de structures administratives efficaces. Aujourd’hui, il est exagéré de dire qu’Haïti est une dictature, nous ne sommes plus sous les Duvalier ou sous Aristide. Mais outre que le spectre de ces personnages – que dis-je ? ces personnages eux-mêmes – menacent encore la démocratie haïtienne, la corruption et l’accaparement du pouvoir par des élites sans scrupule apportent en Haïti un régime autoritaire. Un régime autoritaire combiné à un Etat faible, cela donne un pays sous-développé peuplé d’indigents.

Et la profusion d’ONG n’y fait rien, elle aggrave même la situation, comme je l’évoquais dans un article précédent. Les acteurs de la solidarité sont unanimes sur ce point. Cela ne doit toutefois pas nous détourner de la solidarité, ni du souci de ces hommes et de ces femmes qui souffrent, et dont nous portons une partie de la responsabilité de la souffrance.

Je dis bien une partie, et seulement une partie, car ce serait trop facile de tout mettre sur le dos du capitalisme américain ou de l’impérialisme de l’Occident. Surtout en Haïti, dont l’indépendance en 1804 aurait pu aboutir à une société nouvelle. Seulement, dès le début, avant même le retour de l’emprise de l’Occident sur le pays, les Haïtiens ont reproduit l’esclavage – entre eux. Ils ne connaissaient rien d’autre, dira-t-on. Peut-être, mais aujourd’hui, il serait peut-être temps que les Haïtiens cessent d’ériger des statues de leurs héros, et qu’ils écoutent un peu plus les critiques de certains de leurs historiens : les libérateurs – Louverture, Dessalines, Christophe, Pétion – ne sont-ils pas aussi des irresponsables ambitieux, ayant joué un jeu ambivalent et cruel. « Pères de la patrie », les appelle-t-on. « Père du chaos » serait peut-être plus approprié. Dès le départ, ils ont tout fait rater. Ils se sont fait sacrer rois, empereurs, gouverneurs, ont changé de camps au gré de leurs avantages, ont conçu des constitutions inadaptées, ont tué leurs frères, leurs compagnons, ils se sont aimés, se sont haïs, se sont soutenus, se sont trahis… Haïti ne s’est jamais remise de ce désastre originel, elle en paye encore aujourd’hui les conséquences.

Mais bien sûr, je dis une partie, aussi, car il ne faut pas totalement exonérer de leurs responsabilités les pays du « Nord », les pays riches et dominateurs : soutien de régimes dictatoriaux, imposition d’un modèle de développement qui maintient Haïti dans sa situation de dominée, présence concurrentielle des ONG qui dictent leurs règles sans rien régler elles-mêmes…

Pourquoi, alors, cette absence de l’Etat me rend-elle si euphorique ? Parce que je suis un chat sauvage, et vivre dans un pays sans Etat me rend libre. Peut-être en danger (et encore…), mais libre. Pourquoi croyez-vous qu’autant d’explorateurs, d’humanitaires, de voyageurs, tombent amoureux de ces nations désordonnées ? Parce qu’ils n’y sont pas contrôlés ! On entre très facilement en Haïti, et on s’y égare sans entraves. Et en France, me demanderez-vous, nous ne sommes pas libres ? Si, bien sûr, et peut-être même plus que partout ailleurs, mais en Haïti, nous sommes en présence d’une liberté fondamentale, une vraie liberté si j’ose dire, dans le sens où elle ne vient que de nous-mêmes, elle ne nous est pas octroyée. Ainsi, la liberté haïtienne est une liberté qui nous oblige car il n’y a pas d’Etat pour nous punir si nous en dépassons les limites (et a contrario, l’Etat peut aussi nous punir pour rien).

Car selon moi, la « vraie » liberté comporte deux exigences : accepter l’inconfort, et prendre ses responsabilités. Pour apprécier la liberté qu’offrent Haïti et les pays pauvres, il faut savoir accepter l’inconfort, le climat chaud et humide, les ventilos bousillés, les transports en commun à haut risque, les moustiques qui vous harcèlent, les odeurs de saleté, les bruits de la misère, la menace des enlèvements et des rançons à payer ; sinon, vous devrez subir la paranoïa des expatriés, les voitures blindées, les bodyguards, les maisons surprotégées… De même, la liberté du fauché est inséparable de la responsabilité, car être libre ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais à accomplir son devoir très simplement, à agir en homme honnête. La liberté est paradoxalement la question morale la plus exigente ; sinon, vous ne serez qu’un oppresseur, un colon, un conquérant, un détraqué. Je pense bien sûr à des événements récents tels que l’instauration de l’Etat Islamique en Irak, qui n’aurait pu avoir lieu dans un pays où l’Etat n’était pas totalement défaillant, voire illégitime ; mais je pense aussi à des parcours individuels qu’on observe souvent en Afrique ou dans les pays pauvres : ces « riches » (blancs ou noirs) qui se laissent aller dans les délices des Tropiques, qui méprisent leur personnel, qui pratiquent le tourisme sexuel, qui pillent et détournent les richesses du pays. Heureusement bien sûr, ces pays ne sont pas que violence et corruption, contrairement à ce qu’on croit parfois. Je pense en particulier à Haïti, qui souffre encore d’une très mauvaise image.

Dans la guesthouse où je loge, je suis amusé de croiser régulièrement des groupes de très jeunes évangélistes américains. Je ne sais pas ce qu’ils font précisément : je n’ai toujours vu ces adolescents blancs que dans les hôtels ou à l’aéroport, mais jamais sur le terrain, où ils doivent pourtant passer la majeure partie de leur séjour. Ce qui m’amuse (et me déçoit en même temps), c’est qu’en France on me prend souvent pour un trompe-la-mort, à me rendre aussi souvent en Haïti. Lorsque j’ai proposé à ma direction, voici quelques mois, d’y emmener des élèves, j’ai été regardé comme un irresponsable. Et là, dans Port-au-Prince, des grappes de blancs-becs se promènent, t-shirt I love Jesus sur le dos, pas stressés pour deux sous, avec un accompagnateur à peine plus âgé qu’eux. Moi qui connais Haïti, je sais qu’ils ne risquent pas grand-chose pourvu qu’ils ne soient pas imprudents, mais je songe que bien de mes amis, parents et collègues s’en étonneraient. (NB: j’ai rédigé un petit article sur l’évangélisation en Haïti, n’hésitez pas à le consulter en cliquant ici.)

Delmas 33, août 2014
Delmas 33, août 2014

Plus de quatre ans après le séisme qui a traumatisé le pays, Port-au-Prince s’est déjà bien reconstruite, et les sans-abris ne sont plus qu‘une grosse centaine de milliers. Ce chiffre peut sembler important, mais il correspond à peu près au nombre de marginaux que comptait déjà la ville avant la catastrophe. Reste à savoir, surtout, comment sont relogés les autres (je crois que ce n’est pas toujours génial). Je ne dispose pas des chiffres officiels, mais je ne peux que constater que les rues sont maintenant presque toutes bien déblayées, que seuls quelques gravats (parfois imposants) subsistent, que des quartiers entiers sont en chantier, que des programmes de logement ou de bâtiments publics sont en cours.

En cette semaine à Port-au-Prince, j’ai enfin pu arpenter les rues fourmillantes sans avoir devant moi un emploi du temps oppressant. Le matin, je me rendais à l’école où je devais dispenser ma formation ; l’après-midi, je prenais le temps d’effectuer un programme libre et détendu. Je l’ai déjà écrit, une ville, selon moi, se découvre d’abord avec les pieds. Mais en cette semaine du mois d’août, la chaleur était vraiment trop intense à Port-au-Prince, et j’ai limité au maximum mes déplacements pédestres.

Du reste, Port-au-Prince n’est pas une ville qui se visite : peu de musées, de grandes avenues genre « Perspective Nevski », de bâtiments historiques, de parcs luxuriants. Il n’y a même pas de plage à Port-au-Prince, ce qui est tout de même un comble pour une ville de bord de mer (et pas n’importe quelle mer !). Port-au-Prince est avant tout une ville qui se vit. Dès qu’on quitte les grandes artères oppressantes, on se retrouve facilement dans des quartiers calmes, ombragés. Culturellement, Port-au-Prince bouillonne : des salles de concert, des expositions, des peintres de rues, des artisans, des associations diverses, des éditeurs…

Port-au-Prince, quartier de Delmas 33, août 2014
Quartier de Delmas 33, août 2014

Les transports en commun sont eux aussi une excellente façon de faire connaissance avec une culture : on y apprend beaucoup sur un peuple, ses modes de vie, ses modes de pensée. Comme souvent dans ces villes de pays très pauvres, il est difficile de s’y retrouver dans la complexité des réseaux de transport. En apparence, des dizaines de milliers de cars, de minibus, de « tap-tap »*, de taxis, de motos parcourent la ville sans qu’on puisse déterminer leur trajet. De fait, aucun arrêt de bus ne borde le moindre trottoir, les véhicules ne sont pas munis de panneaux indiquant leur destination, ni même le numéro d’une quelconque ligne. Mais ces lignes existent bien ! Pour les connaître, il faut… les connaître ! Il faut savoir, par exemple, qu’il y a une ligne qui va de Delmas à Portail-Léogane en passant par Nazon, et que sur cette ligne, la course est de 20 gourdes (environ 30 centimes d’euro). Depuis le trottoir, il suffit d’annoncer au chauffeur votre destination pour que celui-ci vous confirme ou non qu’il s’y rend bien.

Dans ces transports en commun, l’ambiance est souvent conviviale : les passagers conversent entre eux comme s’ils se connaissaient déjà, ils s’envoient du « mon cher » et du « chéri-doudou », ils rigolent, s’invectivent, débattent, se lancent des vannes… On me demande ce que je fais ici, si je cherche une femme, on me félicite de mon créole « parfait » (les Haïtiens n’ont pas peur d’exagérer), on envie ma chemise multipoches, on se moque de mon chapeau de blanc, on me fait remarquer que je transpire, on touche mes cheveux « soie » et on s’étonne de ma peau tachée de grains de beauté. Dans le bus Port-au-Prince / Léogane, une grosse dame nous vend sa camelote pendant tout le trajet (soit près de deux heures) : des sirops qui soignent de tout (paludisme, typhoïde, règles douloureuses, érections défaillantes), des savons anti-choléra, des gâteaux doux et sucrés… Elle répond aux passagers sceptiques qu’elle fait le trajet tous les jours depuis des années et que personne ne lui a jamais reproché de lui avoir vendu des produits inefficaces ; les passagers sceptiques se laissent finalement convaincre par l’argument massue de la vendeuse :
– Tu verras, doudou, avec ça ton pénis sera bien raide ! Et oui, mon cher, nous les femmes on aime que le pénis soit dur, nous aussi on a besoin de prendre plaisir ! Pense à ta femme, un peu !

Comme je ne prenais rien de tous ces produits, un passager m’a demandé :
– Et, blanc*, tu n’achètes rien ? Tu n’as pas d’argent ?
– Si, j’ai de l’argent, mais je n’ai aucun problème pour le moment : ni chikungunya, ni malaria, ni choléra, ni pénis mou.
– Woï* ! Mezanmi* ! Ce blanc parle parfaitement le créole !

Port-au-Prince, quartier Bourdon, août 2014
Port-au-Prince, quartier Bourdon, août 2014

Vocabulaire :

*Fatra : ordures. Le ramassage des ordures est un défi important à relever en Haïti. De nombreuses ordures jonchent les rues des villes et des villages, en particulier là où sont écrites les indications du type « ne jetez pas vos fatras ici. » Ici ou là, des tas d’ordures semblent désigner une décharge improvisée.

*Les blokis, interminables en Haïti, désignent les embouteillages qui, effectivement bloquent des centaines de milliers de personnes chaque jour ! Ce mot vient de « blocus ».

* Un tap-tap est une voiture de transport collectif. Se traduit par « trafic » ou « taxi-brousse » dans pas mal de pays africains. En Haïti, ils servent généralement pour le transport intra-urbain ; le transport interurbain, lui, est plutôt assuré par des bus ou des minibus. Les tap-tap sont magnifiquement décorés, avec des œuvres peintes et sculptées en fer forgé.

* Se faire appeler blanc en Haïti est très fréquent. Ce n’est pas un manque de respect, au contraire. C’est une façon de dire Monsieur à un étranger. Car « blanc » signifie « étranger », même si vous êtes Congolais. Souvent, quand je fais la remarque que je ne m’appelle pas Blanc, ou me rétorque : « mais je ne connais pas votre nom. »

* Woï ! est une interjection qui exprime un sentiment entre le « Waouh » et le « Aïe ».

* Mezanmi ! se traduit littéralement par « mes amis ! » ; c’est une interjection qui exprime l’étonnement ou, plus souvent, un très fort désappointement.

Bibliographie :

J’ai évoqué les romans de Dany Laferrière (de l’Académie française). Je redonne les titres dont les récits se déroulent, au moins en partie, à Port-au-Prince :
Le goût des jeunes filles
La chair du maître
Le cri des oiseaux fous
Pays sans chapeau
L’énigme du retour
Tout bouge autour de moi

Je dois le titre de cet article à une exposition à laquelle je me suis rendu en 2007, qui avait pour titre « Bombay maximum city ». Elle se déroulait à Lille, dans le cadre de « Lille 3000 ». Une sculpture en particulier m’avait interpellé, et j’ai pensé à cette œuvre en déambulant dans Port-au-Prince : « Dream a wish, wish a dream » de Hema Upadhyay.
L’exposition était elle-même inspirée du roman (que je n’ai pas lu) :
– Suketu MEHTA, Maximum City: Bombay Lost and Found, (traduit en français Bombay Maximum City), 2004

L’âge du Christ

J’ai fêté mes trente-trois ans le 26 juillet dernier, soufflant par la même occasion la première bougie de la création de ce blog. Pour cette circonstance, il m’a été donné de vivre une expérience intéressante de rencontre interculturelle. Mes amis de Léogane – en Haïti – m’ont invité à passer un week-end dans les mornes profondes pour une mission d’évangélisation.

Les mornes – dénomination des montagnes dans les Antilles – présentent un autre visage d’Haïti : des régions isolées où les paysans vivent très pauvrement. Bien sûr, Haïti a déjà une image de pays pauvre, mais les mornes le sont plus encore, d’autant que les pouvoirs publics et les ONG négligent souvent ces zones, privilégiant des bassins démographiques plus importants. En Haïti, les mornes présentent généralement un habitat dispersé : pas de villages où se concentrent les populations et les activités, mais des maisonnettes éparpillées, entourées de jardins et de champs, reliées entre elle par d’étroits chemins ou, parfois, des routes plus larges à peine carrossables. Cela signifie qu’il peut être difficile d’y organiser la vie communautaire.

Bellevue, mornes haïtiennes, juillet 2014
Bellevue, mornes haïtiennes, juillet 2014

Pour vivre dans les mornes, il faut donc savoir marcher ! L’accès à l’eau y est souvent malaisé ; la zone où je me suis rendu avait subi quelques jours de sécheresse – en pleine saison des pluies – et il fallait marcher trente minutes pour l’eau domestique, et une heure pour l’eau potable. Il est rare d’y trouver des écoles, même primaires, et lorsque la communauté a pu en ouvrir une, les professeurs ne sont pas toujours très compétents. De même, les centres de santé font défaut. Pour mes amis, un des objectifs de leur mission était d’apporter Jésus-Christ qui, il faut l’admettre, s’il est très certainement présent au milieu de ces populations indigentes, est en revanche peu connu.

Je ne suis pas très accoutumé à l’évangélisation à l’américaine, telle qu’on la pratique en Haïti. Plus exactement, toutes les expériences que j’en ai faites m’ont quelque peu perturbé. Le principe : enfoncer le nom de Jésus-Christ dans le crâne des âmes à convertir, en négligeant parfois le message même du Christ. En gros, il s’agit de rabâcher que Jésus est notre sauveur, de le répéter mille fois à coup d’Amen et d’Alléluia, sans prendre le temps de dire au juste qui est ce Jésus, quand et où il a vécu, ce qu’il a fait et pourquoi il l’a fait, ce qu’il a dit et pourquoi il l’a dit. Bref, le catéchisme auquel j’ai assisté était généralement assez superficiel, au prétexte que les gens auquel on s’adresse sont des simples personnes et qu’on ne dispose que de quelques heures pour les retourner. Je vois là deux erreurs : la première est de confondre simplicité et simplisme ; la deuxième de ne pas prendre le temps de la rencontre. En conséquence, nous voyons des prédicateurs s’adressant aux autres sans les écouter, sans essayer de les connaître, entamant un dialogue avec le souci de convaincre mais pas de comprendre.

Dans ce contexte pullulent en Haïti les sectes et les discours apocalyptiques. Voici le genre d’âneries que j’ai pu lire dans un papier que m’a montré une jeune fille de seize ans, papier qu’elle considérait avec le plus grand sérieux :
« Les Illuminati ont un Pape. Les Annunkakis reptiliens humanoïdes qui contrôlent le monde discrètement depuis 8000 ans via la confrérie du serpent ont finalement réussi à infiltrer l’Eglise catholique et à mettre un des leurs à la tête de l’entreprise du Vatican, avec Jorge Bergoglio soit François (1er, Premier). »

Une nuit en 2008, j’ai été réveillé par une femme qui hurlait – que dis-je, qui vomissait des paroles presque inaudibles – à ma fenêtre. Je pouvais entendre ses cris rauques et insupportables comme si elle était dans ma chambre, au pied de mon lit. Pendant plusieurs longues minutes, d’une durée indéfinissable, elle a ainsi bramé ce que j’ai fini par identifier comme étant des passages de la Bible. Le lendemain, tandis que je m’en plaignais à mon hôte, celle-ci m’a interrogé : « Tu n’as pas aimé qu’on te lise la parole de Dieu ? ». Elle, cela lui avait plu. Je n’ai pu que lui répondre : « Je lis la Parole de Dieu chaque jour, et je me demande bien qui peut être converti par ces beuglements. »

J’ai plusieurs fois discuté avec des pasteurs haïtiens qui m’assénaient leurs vérités avec la certitude d’en être les seuls détenteurs, estimant que penser différemment d’eux était « diabolique ». Comme je suis catholique, plusieurs reproches me sont souvent faits en Haïti, révélateur des futiles obsessions de ces semi-gourous : on me reproche d’adorer la Vierge et les saints, de vénérer des statues, d’être vaudouisant, et d’avoir été baptisé bébé. En somme, les protestants haïtiens reprochent aux catholiques du monde entier d’avoir rompu avec le Christ et de dévier des pratiques des premiers chrétiens du Ier siècle. Peu importe la valeur et le bien-fondé de ces critiques ; ce qui est dommage, c’est que toutes les fois qu’on me les a faites, on n’a pas écouté ma réponse, on n’a pas voulu la comprendre. Le pire, finalement, c’est que les chrétiens haïtiens ne connaissent pas l’œcuménisme, et encore moins le dialogue interreligieux. Ils se renvoient les uns aux autres le qualificatif de diabolique et ne cherchent pas à se parler. Ils sont engagés, en somme, dans une concurrence terrible, dans une course effrénée à la conversion. C’est à qui fera le plus de baptisés. Le vaudou est peut-être la seule religion en Haïti à être ouverte sur les autres, mais elle est encore associée à la sorcellerie, à la magie noire, ce qui relève d’une méconnaissance flagrante de cet ensemble de croyances traditionnelles.

Mission d'évangélisation dans les mornes haïtiennes, juillet 2014
Mission d’évangélisation dans les mornes haïtiennes, juillet 2014

La mission à laquelle j’ai participé en ce week-end de mon anniversaire était toutefois différente de ce que j’ai décrit plus haut. D’abord, les évangélisateurs que j’ai rejoints se sont installés plusieurs jours dans cette zone reculée, précisément pour prendre le temps de faire connaissance avec ses habitants. Certains d’entre eux étaient même habitués à s’y rendre. Ils ont proposé des activités culturelles, du dessin, des jeux, des chants ; ils ont passé un film doublé en créole sur la vie de Jésus ; le dimanche, ils ont invité les paysans à se rendre au petit temple construit par eux entre deux coteaux. La cérémonie du dimanche, précédée d’un enseignement (un peu trop blablateux à mon goût), a été une succession de chants enjoués, de lectures des Ecritures, de prières, de chants en langues, de prêches, de versets de la Bible répétés et répétés encore. Pendant près de trois heures, j’ai pu observer une petite centaine d’hommes, de femmes et d’enfants, invoquant sans discontinuer, tous en même temps, pêle-mêle : le sang de Jésus, le nom de Jésus, la gloire de Dieu, la miséricorde de Dieu… Amen !

C’était très différent des messes catholiques, bien cadrées, toutes sur le même schéma, rigoureusement préparées, identiques partout dans le monde. J’ai regretté l’Eucharistie et le caractère solennel qu’apporte l’Eglise catholique, et je n’ai pas tellement apprécié le mysticisme outrancier auquel j’ai participé. Mais je n’ai pu que constater : un peuple fier, joyeux, plein d’espoir. Et, dans ces mornes abandonnées, j’ai rendu grâce à Dieu pour ces Haïtiens des villes qui se soucient de leurs concitoyens éloignés, qui ne les méprisent pas parce qu’ils sont pauvres et ignorants, qui savent que ces paysans qu’ils veulent convertir sont peut-être plus sûrs qu’eux d’entrer dans le Royaume…

Enfants des mornes, Haïti, juillet 2014
Enfants des mornes, Haïti, juillet 2014

Bibliographie :

J’ai dit quelques mots sur le vaudou dans cet article, en en parlant comme d’une religion traditionnelle parfaitement digne d’intérêt. Si vous désirez intégrer quelques notions à son propos, vous pouvez lire les ouvrages d’Alfred Métraux, un des grands spécialistes de la question (aujourd’hui décédé), dont :

Alfred MÉTRAUX, Le vaudou haïtien, Gallimard, 1958

On ne peut pas vivre ici, et pourtant on y vit.

Esther* est toujours autant amoureuse de moi, et j’ai un peu de peine pour elle en songeant que déjà, si jeune, elle connaisse la violence du désespoir amoureux, et qu’elle fasse l’amère expérience de la muflerie des hommes. Je suis celui qu’elle aime, qui lui montre de l’affection, la prend dans ses bras, elle s’en remet totalement à cet amour, elle se donne sans retenue, sans honte, presque sans dignité, et finalement se fait abandonner, avec plus que ses larmes pour patienter du prochain retour, un retour incertain et indéterminé, dans quelques mois, l’année prochaine, peut-être jamais…

J’ai fait la connaissance d’Esther en juillet 2012. Très vite, elle est tombée amoureuse de moi. Je peux comprendre que ce grand blond qui la prend si volontiers dans ses bras et qui se laisse embrasser eût pu la séduire. Très vite, elle a parlé de se marier avec moi. Et tout le monde en riait, de ses velléités de mariage, de ses illusions de pauvrette qui ne contenait plus son misérable cœur langui d’amour ; et tout le monde l’entretenait dans cette folie, lui demandant même pour quand elle prévoyait la noce. Elle répondait : « le jour où nous irons à la plage ». Lorsque nous sommes effectivement allés à la plage, elle est venue me voir. J’étais allongé à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, je me prélassais dans le doux bruit des vagues et des enfants qui jouent. Elle s’est assise à côté de moi et s’est blottie dans mes bras. Elle me caressait encore le bras, comme elle aime tant le faire, elle me parlait doucement, d’une voix faiblarde et timide, à tel point que je ne comprenais pas tout, et puis elle m’a demandé : « Charles, on va se marier ? ». Je ne lui ai pas répondu non, mais j’ai sifflé la fin de la partie, dans un créole approximatif : « Pas aujourd’hui, Esther. Tu es une enfant et je suis un adulte. Les adultes ne se marient pas avec les enfants. »

J’avais alors trente et un ans, et Esther en avait quatre.

Lorsque je suis revenu un an plus tard dans cette ville d’Haïti qui s’appelle Léogane, les enfants ne m’avaient bien sûr pas encore oublié. Samantha, une adolescente du même orphelinat qu’elle, s’est gentiment moqué d’Esther, lui rappelant comment, en découvrant mon absence le matin de mon départ l’année précédente (j’étais parti très tôt, avant même que quiconque fût réveillé), elle s’était mise à pleurer abondamment, en se roulant par terre. Samantha se moquait et Esther, elle, était là, le regard dans le vague, ressentant probablement cette amertume : la joie de revoir l’être aimé, mais la déchirure à l’idée qu’il partira bientôt, encore une fois, et que cela se reproduira indéfiniment : il viendra rendre visite, avivant les désirs de la fillette, et il repartira, sans cesser de sourire, feignant de ne pas comprendre le feu qui brûle dans le cœur de l’enfant. Esther devra apprendre à contenir ses désirs. Toute sa vie elle souffrira si elle n’apprend pas très tôt à tirer des leçons de ses douloureuses expériences, elle qui en a déjà vécu tant, elle qui me devance déjà dans la connaissance du malheur.

Me voici maintenant, juillet 2014, à Léogane encore. Esther m’a attendu. Tous les enfants viennent me voir pour me la désigner car elle n’ose pas encore trop s’approcher. Deux ans qu’on l’entretient dans l’illusion de ce blanc qui l’épousera un jour. Je me demande quand elle cessera de croire à ce qui ne sont pourtant que des moqueries, des bêtises prononcées pour observer ses réactions. On me raconte qu’un Américain, la trouvant bien mignonne, aurait dit :
– Je vais la prendre dans mes bagages, celle-là. Je vais l’emmener avec moi.
Mais elle, prenant la proposition très au sérieux, l’aurait déclinée, en répondant :
– Non, je ne vais pas venir avec toi car un jour je me marierai avec Charles.
Tout le monde a ri, et l’Américain s’est demandé qui était ce Charles, cet hypothétique époux qui avait le pouvoir de réduire à néant le rêve américain.

On dit que celui qui habite une semaine quelque part en fait un livre ; celui qui y vit un an en fait un article. Et celui qui y vit une décennie n’écrit rien. Cela fait maintenant presque une décennie que je me rends en Haïti. Je n’y ai jamais vécu, mais j’y suis actuellement présent pour la cinquième fois depuis 2006. Et il est vrai que je ne sais plus vraiment quoi en dire. Je ne parviens qu’à formuler quelques impressions fuligineuses, comme des brandons allumés dans la nuit tropicale. J’entends au dehors des hommes et des femmes chanter pour bénir le nom de leur Dieu. Leur chant m’émeut.

Haïti : je vois ces hommes, torse nu, dans le soleil écrasant et la rudesse des plantations de canne à sucre, je vois leurs ancêtres comprimés dans une société où bout la violence, je vois la formidable richesse de Saint-Domingue, je vois l’indécence de ces gros hommes dans leurs grosses voitures avec leurs grosses femmes, je vois Charles X reconnaissant l’indépendance du pays contre cent cinquante millions de francs-or, je vois les dollars américains pervertir l’économie d’un pays sous perfusion, je vois la crasse, le bruit et la fureur de Port-au-Prince dans ses interminables embouteillages, je vois ce laisser-aller, toute cette malhonnêteté, je vois tout ce gâchis, ce peuple fier et résigné, je vois ces poètes et ces peintres, je vois ces fillettes se cambrer et caracoler en chantant, je vois ces garçonnets haranguant le chaland pour lui proposer des jus pour un dollar, je vois ces femmes au bord du fleuve Artibonite, je vois le soleil déclinant d’une après-midi qui s’achève, je vois ces rizières aux reflets verts, traces parmi d’autres d’un monde où l’hiver ne vient jamais, je vois ces maringouins qui ne pleurent qu’à l’aube et au crépuscule et qui vous injectent des fièvres, des délires ardents, des paralysies, je vois Samantha toujours souriante, toujours serviable, un peu espiègle, un peu moqueuse, je vois ce ciel qui s’assombrit et qui rugit sans parvenir jamais à faire fuir l’espérance, je te vois, toi, Esther, abandonnée de tes parents à l’âge de trois ans, recueillie dans cet orphelinat géré du mieux possible par un couple courageux, je te vois, tu as grandi, tu as six ans et tu aimes rire.

Et je me vois, moi, assis à mon bureau il y a quelques heures encore, dans mon appartement d’une banlieue chique de l’ouest parisien, devant mon ordinateur, en pensant à Esther qui m’attend. Me voici maintenant, happant l’air chaud brassé par un modeste ventilateur, tailladant sans relâche la chair dure et coupante des mots qui se pressent dans mon ventre, transpirant pour exprimer ce qu’au fond de moi Haïti veut dire. Me voici, je ferme les yeux, et je suis au bord de la mer Caraïbes qui fond au pied des mornes, je suis allongé dans le jardin à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, l’air me caresse le cou. Je me sens bien.

(* Tous les prénoms ont été changés.)

L’archipel de Guadeloupe, d’autres Antilles

J’imagine que pour la plupart des Français, l’évocation des Antilles emmène dans les départements et régions d’outre-mer : Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, Marie-Galante, et la suite. Pour moi, les autres Antilles sont, au contraire, précisément celles que je viens de nommer. Jusqu’à maintenant, je ne connaissais des Antilles qu’Haïti, la grande île, la perle. « Les autres », pour moi, sont donc les petites, fussent-elles françaises.

Barque abandonnée, îlet de Gosier
Barque abandonnée, îlet de Gosier

En ce mois de février 2014, je me suis rendu en Guadeloupe, profitant qu’un couple d’amis (rencontré en RCA) venait de s’y installer, pour couper mon hiver parisien en deux, comme j’aime à le faire en jouissant du soleil des pays chauds. C’est toujours une sensation assez étrange de partir si loin de chez soi, de subir plusieurs heures de vol, d’atterrir, en plein hiver, dans la moiteur des Tropiques, et d’être, pourtant, toujours en France, et donc toujours chez soi en un sens. Je retrouve les mêmes senteurs qu’en Haïti, l’accent chantant du créole, la nonchalance africaine, les libertés prises avec les règles officielles, le mélange des bruits de la ville et de la campagne, les mornes luxuriantes, ce climat que j’aime tant, le goût du rhum et des fruits exotiques ; mais nous sommes en France, et j’ai du mal à le croire. C’est comme si j’étais en Haïti, la richesse en plus, ou plutôt la pauvreté en moins, car ce serait très exagéré de dire que la Guadeloupe est riche.

Anse du Souffleur, Port-Louis
Anse du Souffleur, Port-Louis

Mon programme de vacances fut des plus classiques, pour ne pas dire des plus pathétiques : j’avais besoin d’un intense repos, sur une plage, au soleil, dans l’eau. J’ai toujours aimé l’eau. Enfant, à cause d’otites à répétition, je m’étais habitué à ne jamais mettre la tête sous l’eau, même sous la douche, et j’étais capable de me laver les cheveux sans mouiller mes oreilles. Ces contraintes ont provoqué une frustration que j’ai comblée une fois mes problèmes de santé résolus ; depuis, j’aime plonger allègrement et intégralement mon corps dans l’eau, me laissant parfois flotter, de longues minutes, le nez au soleil, les bras en croix. En Guadeloupe, j’ai écumé un maximum de plages, tantôt à l’ombre des raisiniers et des cocotiers, tantôt arpentant le bord de mer, tantôt rafraîchissant mon corps dans l’eau des Caraïbes. A Deshaie, j’ai pris mes premiers coups de soleil de l’année 2014. Depuis la plage Sainte-Félix au Gosier, j’ai nagé jusqu’à l’îlet du même nom, pendant une vingtaine de minutes, en appréciant les 28°C de l’eau, et surtout en me réjouissant d’échapper quelques temps au froid de l’hiver parisien. A Sainte-Anne, je me suis longuement reposé sur la magnifique plage de la Caravelle : sable blond, eau turquoise, et transats gratuits grâce au Club Med qui les met à disposition de ses clients mais n’est pas capable de les distinguer des autres touristes ! A Port-Louis, j’ai paressé dans mon hamac sur ce que d’aucuns considèrent comme la plus belle plage du monde (l’Anse du Souffleur), ce que je ne veux pas forcément contredire, même si les guides ont tendance à qualifier de belles des plages qui sont seulement grandes.

Îlet du Gosier
Îlet du Gosier

Quand on découvre une nouvelle région, on déterre parfois quelques vieux savoirs enfouis, quelques connaissances vagues et superficielles tapies dans des recoins perdus de notre cerveau. Par exemple, j’ai réappris que la Guadeloupe était la terre d’enfance de Saint-John Perse. Je n’avais de ce poète que trois images :
– le prix Nobel qu’il a obtenu en 1960, preuve que cette institution n’est pas garante d’une notoriété traversant les époques (car, sauf erreur de ma part, Saint-John Perse n’est guère lu aujourd’hui, comme à l’époque d’ailleurs) ;
« Azur ! Nos bêtes sont bondées d’un cri. Je m’éveille, songeant au fruit noir de l’Anibe dans sa cupule verruqueuse et tronquée… » débité par un Christian Clavier à poil dans Les Bronzés ;
– une phrase de Léo Ferré dans son poème « Je suis un chien » : « Je n’écris pas comme de Gaulle, ou comme Perse ; je crie et je gueule, comme un chien. Je suis un chien ! » Phrase, soit dit en passant, d’une assez mauvaise foi.
A Pointe-à-Pitre, un musée est consacré au poète. Situé dans une étonnante maison coloniale dont on attribue la construction, sans doute à tort, à Gustave Eiffel, il présente une gentille collection de vêtements et de mobiliers ; l’exposition d’art, au premier étage, ne m’a pas convaincu, mises à part quelques toiles, dont deux d’un peintre haïtien.

A Pointe- à-Pitre, je me suis recueilli un temps face à un lieu qui m’intriguait en apprenant son existence dans les guides : une réplique de la grotte de Massabielle. Je suis amoureux de Lourdes – j’en parlais dans un article précédent – et c’était pour moi impensable de ne pas faire un saut à cette bizarrerie locale. En fait d’une réplique, c’était plutôt une tentative de reproduction de l’esprit de Massabielle : la grotte de Pointe-à-Pitre ne ressemble en rien à celle de Lourdes : beaucoup plus petite, visiblement artificielle, en ciment, blanche, elle est surplombée d’une statue de la Vierge dont la posture est à peu près identique à celle qui domine le Gave de Pau. Comme à Lourdes, un groupe de chrétiens y était pieusement recueilli, et j’ai uni ma prière à la leur, quelques minutes durant.

Dans ma vie, j’ai eu la chance de fouler quelques îles paradisiaques : l’île aux Cerfs à Maurice, Port-Cros dans le Var… Je crois bien que les Saintes, au large de Trois-Rivières sur Basse-Terre, rentre dans cette catégorie des lieux où, comme le chanta jadis Jacques Brel à propos des Marquises, « le temps s’immobilise ».  La différence avec les deux exemples précités, c’est que les Saintes sont habitées, toute l’année, par une communauté d’environ 3000 personnes. Ceux-ci vivent sur deux magnifiques îles, bien entretenues, aux charmantes petites maisons, bordées de plages de carte postale. J’y ai passé deux jours en compagnie des amis qui m’accueillaient en Guadeloupe, deux jours hors du temps. Ce n’est pas tellement l’objet de ce blog de fournir des bonnes adresses, mais comme c’est mon blog, je fais ce que veux, et je mentionne l’hôtel où j’ai logé : le Lô Bleu Hôtel. Outre qu’il est adorable et très bien placé (juste au bord d’une petite plage à l’eau calme et turquoise), son personnel est extrêmement sympathique. D’ailleurs, je dois faire remarquer que, contrairement à ce que j’avais toujours entendu, je n’ai rencontré que des Guadeloupéens agréables, courtois, attentionnés, pas du tout racistes ou méprisants envers les touristes, blancs de surcroît.

Les Saintes, Terre de Haut
Les Saintes, Terre de Haut

Par ailleurs, la Guadeloupe semble avoir misé sur un tourisme « développement durable ». Les plages sont propres, loin d’être bondées, et les fronts de mer n’ont pas été dégueulassés par des complexes touristiques imposants (comme c’est le cas en République dominicaine). Les îles de Guadeloupe sont très bien préservées, plutôt haut de gamme sans être inaccessibles : pas besoin d’être très riche pour s’y rendre (surtout quand on a la chance, comme moi, d’être très bien reçu chez des amis).

Le voyage passe aussi par la bouche : acras de morue, poissons grillés, cristophines, crabes, gratins d’ignames et de plantains, fruits sucrés, avocats, bokits, colombos de cabri ou de poulets, boudins créoles, épices… les Antilles sont un paradis pour les papilles ! Sans oublier le rhum ! Le Barbancourt reste pour moi le meilleur – on ne se défait jamais de ses premières amours – mais j’ai goûté en Guadeloupe d’excellents planteurs, de remarquables ti punch, ou de savoureux digestifs.

Faille de la Soufrière (1)
Faille de la Soufrière (1)

J’ai bien sûr parcouru quelques-uns des sentiers forestiers dont la Guadeloupe proprement dite (Basse-Terre) regorge : le jardin botanique de Deshaie, mignon et sympathique ; le sentier dans la mangrove de Saint-Louis, calme et ombragé ; l’accrobranche du parc des Mamelles, sportif et vertigineux ;  le sommet de la Soufrière, franchement plus physique, et surtout mythique. C’était la première fois que je m’asseyais sur les bords de cratères d’un volcan encore en activité. Au sommet du massif de la Soufrière, un vent violent, une pluie fine et froide et de la brume donnaient au volcan toute sa splendeur. La vue qu’il peut offrir quand le ciel est dégagé n’était donc pas de mise (ce qui, de toute façon, est paraît-il assez rare). Je n’ai pas regretté d’avoir emprunté à mon père, au dernier moment, un coupe-vent léger. Les différentes failles répandaient dans l’air un mélange de soufre et d’ammoniac de fumerolles odorantes et toxiques, piquant les yeux par moments.

Faille de la Soufrière (2)
Faille de la Soufrière (2)

Lors de ces marches, en me promenant au milieu d’une flore tantôt luxuriante, tantôt dénudée, je me suis rappelé un lieu qui me fascinait dans mon enfance et qui a sans doute contribué à forger en moi le goût du voyage et des mondes lointains. A Caen, à la fin des années 1980, nous habitions non loin du jardin des plantes au milieu duquel avait été construite une immense serre divisée en plusieurs espaces qui, chacun, reproduisaient des ambiances climatiques différentes. Je me souviens assez nettement de l’impression qu’opéraient sur moi ces reproductions artificielles de paysages tropicaux ou équatoriaux. Passer ainsi d’une salle à l’autre, passer brutalement d’un climat à l’autre, d’une flore à l’autre, c’était pour moi une découverte fantastique de la complexité du monde, de sa richesse, de sa fragilité. Plus tard, en Centrafrique, j’ai repensé à cette serre immense : un jour que je marchais dans la forêt équatoriale, humide et silencieuse, j’ai jubilé à l’idée qu’enfin je pouvais confronter un souvenir d’enfance à la réalité. Là-bas, dans cette forêt, tandis que je foulais l’humus chaud et tendre, me laissant bercer par le chant de quelques oiseaux, le bourdonnement de quelques insectes, à l’affût du moindre bruit, du moindre écoulement d’eau, dans ce silence apaisant et langoureux, là-bas, à la jointure des deux hémisphères, me revenaient en mémoire ces quelques années que j’avais passées en Normandie, entre 9 et 11 ans. Cette vie qui avait été si différente de celle qui était alors la mienne, ces épisodes lointains et presque oubliés se trouvaient soudain étrangement liés à cette forêt équatoriale, comme si toute mon enfance – toute entière – avait été tendue vers ce moment, si calmement heureux, de cette promenade en Afrique. Et en gravissant les pentes de la Soufrière en Guadeloupe ou en longeant quelque sentier bordé de bougainvilliers, j’ai compris que ce n’était pas seulement l’Afrique, mais la totalité du monde qui m’attirait, j’ai saisi que le jardin des plantes de Caen avait été une des premières expériences sensorielles d’appropriation de ce monde. Je l’ignorais alors, mais un jour je tenterais de parcourir la planète dès que l’occasion s’en présenterait.

Je suis loin, très loin, extrêmement loin, d’avoir tout parcouru, et cette immensité d’inconnu qui s’étend devant moi m’exalte par le vertige qu’elle me procure.

Aérodrome en bord de mer aux Saintes
Aérodrome en bord de mer aux Saintes
La mangrove de Port-Louis (1)
La mangrove de Port-Louis (1)
La mangrove de Port-Louis (2)
La mangrove de Port-Louis (2)

Dos au mur

Je ne sais pas pourquoi j’aime tant photographier les gens lorsqu’ils sont adossés contre un mur. Quand j’en vois, il me prend l’envie de les saisir, de les faire poser dans le soleil déclinant de la fin de l’après-midi, lorsque les couleurs peu à peu virent à l’orange, éblouis qu’ils sont, les yeux mi-clos, les paupières brillantes, comme si la vie avait toujours été ainsi, heureuse, belle, apaisante. J’aime figer cet instant de sérénité, de calme assurance, où la personne photographiée sait que derrière elle une masse forte et sûre la retient, la protège, l’illumine de sa lumière réfléchie.

Dans mon précédent article, j’énonçais mes projets de voyage pour les dix années à venir. Cette fois-ci, je vais proposer une rétrospective non exhaustive des voyages entrepris ces dix dernières années. 2004-2014 : cela doit faire dix ans que je voyage – que je voyage vraiment, je veux dire, de mon gré, de ma propre initiative, avec la volonté de rencontrer des inconnus et de sentir la Terre.

En juillet 2004, je m’étais rendu en Roumanie avec un groupe d’adolescents. Nous étions d’abord partis de Grenoble à vélo pour rejoindre Genève. Après quatre jours à pédaler dans les Alpes, nous avions pris un bus qui nous avait emmenés à Timisoara, dans l’ouest de la Roumanie, ce qui nous avait pris une bonne trentaine d’heures. De là, nous avions loué des minibus pour nous rendre à Oradea. Après une nuit dans cette ville dont j’ai le souvenir d’un charmant centre historique encerclé de faubourgs sordides, nous étions partis en train jusqu’à un minuscule village des Carpates – un hameau, en habitat dispersé, faudrait-il dire. Puis nous avions marché une petite heure avant d’arriver à un barrage sur les rives du lac Dragan. Nous étions alors montés sur une grande barque et les plus forts et les plus téméraires d’entre nous avaient ramé jusque la rive opposée, terminus de notre destination. Nous restâmes une dizaine de jours dans cette campagne où nous nous occupâmes à construire des terrains de sport et des saunas pour les utiliser ensuite, à nous baigner, à marcher, à nous dépenser… Dix jours plus tard, nous refaisions le même trajet, avec les mêmes modes de transport, en sens inverse.

Je n’ai aucune photo de ce périple. Pour compenser, je vous soumets – dans l’ordre chronologique – une sélection de photographies prises ces dix dernières années. Des photos « dos au mur » (sur lesquelles vous pouvez cliquer pour les agrandir).

Haïti, juillet 2006

Haïti, juillet 2006 (2)

Après la Roumanie, c’est en Haïti que j’ai effectué un grand voyage. C’était ma première confrontation avec l’Amérique d’une part, et avec un pays sous-développé d’autre part. Je suis tombé amoureux de ce pays et je m’y suis rendu plusieurs fois par la suite. Cette première photo est la seule de cette série qui n’a pas été prise par moi, et c’est logique vu que c’est moi le blanc que l’on voit au milieu de tous ces enfants noirs. C’est une photo que j’adore malgré son caractère banal, très stéréotypé, car je trouve que j’y rayonne de joie et de sérénité. Pourtant, ce premier voyage n’a pas été facile : ces enfants, autour de moi, vivent dans des conditions alimentaires et sanitaires assez pitoyables, et comme j’habite avec eux, dans leur orphelinat, je subis moi aussi leur précarité. J’attrape la malaria pour la première fois de ma vie, je mange mal et insuffisamment, et je me prends d’affection pour ces enfants. Il me faudra plusieurs semaines à mon retour pour me remettre de ce séjour.

Autre photo prise dans le même orphelinat, à Léogane :

Haïti, juillet 2006

Il me reste de ce séjour en Haïti toute une série d’images, de sensations diffuses, d’enfants qui dansent en sautillant, de peaux poisseuses et sales, de trombes d’eau froide sur des coups de soleil insupportables, de longs trajets poussiéreux à l’arrière de pick-up désarticulés, et de mangues filandreuses qui se coincent entre les dents. Ce sont ces mangues filandreuses que les fillettes assises ici sont en train de dévorer.

Mauritanie, janvier 2007

Mauritanie, janvier 2007

Cette photo a été prise à Chinguetti, dans le Sahara mauritanien, où mon père nous avait invités, mes frères et moi, à marcher une semaine. C’est le premier jour de notre randonnée, le vent balaye le sable qui s’incruste partout et qui finit, quelques minutes après cette photographie, par bousiller mon appareil. Cette semaine était ma première expérience de désert. J’en garde un excellent souvenir. Mon père, qui est lui aussi un blogueur-voyageur, nous a transmis le goût de la mer, et mes frères sont des navigateurs chevronnés. C’est une banalité que de dire que le désert a beaucoup de points communs avec la mer : l’immensité, l’horizon circulaire, les dunes comme des vagues, la perte des repères spatio-temporels… J’ai cherché en vain dans cette photo un lien avec le thème de mon article (« dos au mur ») : difficile de trouver des murs dans le désert, cet espace de liberté par excellence !

Inde, février 2007

Inde, février 2007

Ce qui me plait dans cette photo, c’est surtout le contexte dans lequel je l’ai prise. En février 2007, j’ai effectué un voyage itinérant dans le Rajasthan avec mon ami Antoine, compagnon de route en plusieurs occasions. Nous avions loué une voiture avec un chauffeur. Mais au bout de quelques jours, nous étions un peu frustrés de toujours passer en trombe au milieu de ces paysages. Aussi, nous avons proposé à notre chauffeur de nous laisser marcher un peu, et lui avons donc donné rendez-vous quatre kilomètres plus loin sur la route. Pendant ces quatre kilomètres, nous avons pu converser, échanger quelques mots avec des Indiens à la discussion moins formatée que les habitants des villes ou des lieux touristiques. Ce monsieur, au premier plan, regarde vers une école située juste derrière moi où nous avons été conviés quelques instants.

Inde, février 2007 (2)

Cette autre photo a été prise sur le vif ; j’ai eu le sentiment, en la prenant, de voler cet instant de récréation à ces collégiennes. A Udaipur, ces deux jeunes filles nous regardaient, Antoine et moi, nous balader dans le quartier. Elles souriaient et semblaient un peu moqueuses. J’ai été frappé par la beauté, l’élégance et le raffinement des Indiennes, qui contrastaient fortement avec la  négligence de leurs rustres d’hommes (frères, pères et maris).

Sibérie, août 2007

Sibérie, août 2007

Mon ami Jean-Martin (avec qui je suis parti en Bosnie en 2012) avait déjà effectué un séjour en Sibérie avec son ami Frédéric, qui lui avait même séjourné plusieurs mois à Irkoutsk pendant ses études. En 2007, ils m’ont proposé de les accompagner pour un nouveau voyage, ce que j’ai accepté bien volontiers. A pied, en bus et en bateau, nous avons fait un rocambolesque tour du lac Baïkal. Cette photo a été prise à Irkoutsk, une des principales villes de Sibérie, située au sud du lac ; des jeunes plongent dans l’eau de l’Angara, l’unique rivière recevant  les eaux du lac (tandis que celui-ci est alimenté par plus de 300 rivières).

Sénégal, février 2008

Sénégal, février 2008

C’est dans cette maison aux couleurs ocre, au dernier-plan, qu’est né mon grand-père paternel en 1907. A l’époque, ses parents vivaient à Dakar et cette maternité était située sur l’île de Gorée. Cette maison est aujourd’hui un musée, symbole mondialement connu du commerce triangulaire et de la traite négrière. En effet, avant de devenir une maternité, elle fut une prison où étaient enfermés les esclaves avant leur départ pour les Amériques. Ainsi, cette porte sur la mer que nous apercevons était la « porte du voyage sans retour ». Dos au mur, les captifs embarquaient pour une destination inconnue ; ils ignoraient peut-être qu’ils ne reviendraient jamais sur la terre qui les avait vu naître.

Tunisie, avril 2008

Tunisie, avril 2008

Il y a un charme fou, je trouve, dans cette photographie prise à Kairouan. Cette ville est l’un des hauts-lieux de l’islam. Non loin, à El Jem, on peut encore contempler les ruines d’un cirque romain d’où est parti, en 238, une révolte qui a fait trembler l’empire : le proconsul d’Afrique Gordien, poussé par le peuple, se proclame empereur, ce que le Sénat à Rome confirme immédiatement. Une guerre civile s’en suit, pendant laquelle Gordien se suicide après la mort au combat de son fils Gordien II qu’il avait associé à son pouvoir. C’est finalement son petit-fils, Gordien III, qui devient empereur jusqu’à sa mort en 244.

Pour ces hommes assis ici dans l’attente de se faire coiffer, rien ne subsiste de cette agitation passée et de cette effervescence touristique et spirituelle contemporaine : c’est seulement le calme d’une chaude après-midi de printemps qui se dégage.

Haïti, août 2008

Haïti, août 2008

Haïti, août 2008 (2)

Retour à Léogane, deux ans après. Plus de cent gamins vivent dans des conditions déplorables. Ils traînent en permanence, hagards, rompus par l’ennui et la malnutrition. Ces quatre semaines dans cet orphelinat ont été affectivement très dures. Le tremblement de terre de janvier 2010 a fait s’effondrer le bâtiment que l’on voit derrière ces fillettes (Paola, Johanna et Dieulfina). Pendant un an, les enfants qui n’avaient pas été remis à leur famille ont vécu sous tentes, avant que le foyer ne ferme définitivement ses portes. Les enfants restants ont été répartis dans quelques-uns des quarante-deux orphelinats de la ville. Quarante-deux ! Pour une ville de moins de deux cent mille habitants ! Ces chiffres en disent long sur la situation des enfants en Haïti.

New-York, février 2009

New York, février 2009

Dans New York que j’ai arpentés dans tous les sens pendant une semaine glaciale de février 2009, je me suis demandé s’il était possible de photographier la ville autrement qu’en contre-plongée, au risque de ne pas mettre en valeur l’écrasante impression que nous donnent ces tours immenses. Je crois que la réponse est non. Antoine (de dos au premier plan) et moi nous sommes amusés de ce restaurant où les clients mangeaient face à la rue, donnant l’impression étrange d’être en vitrine.

Centrafrique, septembre 2009-juillet 2011

J’ai vécu deux ans en République Centrafricaine, pays dont j’ai déjà parlé ici et pour commenter son actualité. J’y étais le directeur adjoint d’un internat dans une petite ville de brousse : Sibut.

Centrafrique 2009

Cette première photo a été prise à Mbaïki, en décembre 2009, à une centaine de kilomètres de Bangui. Ces deux garçons sont en train de jouer devant la cathédrale Sainte Jeanne d’Arc. Nous sommes peu après Noël, et je suppose que le pistolet avec lequel joue l’enfant du premier plan est un jouet qu’on vient de lui offrir. En ce moment, en Centrafrique, des enfants du même âge sont munis de vraies armes et je ne crois pas que le jeu occupe une part importante de leur vie.

Centrafrique 2011

Ces jeunes filles posant devant l’Eglise Sainte-Famille de Sibut sont des danseuses liturgiques de la paroisse. A l’occasion des solennités, elles dansent en procession ou devant l’autel. Méliana, la troisième en partant de la gauche (portant un collier vert-rouge-jaune), était une de mes élèves. Je n’ai plus aucune nouvelle d’elle. J’aimais bien son caractère affirmé, son énergie, son intelligence.

Centrafrique 2010

Cette troisième photo a été prise dans l’extrême sud de la Centrafrique, à Bayanga, au bord de la Sangha dans la forêt équatoriale. Sous la tente se déroule le banquet d’un mariage auquel nous avons été invités. Cette région de la Centrafrique est un peu à part dans le pays : peuplée de Pygmées, elle est isolée et bénéficie d’un développement particulier grâce aux ressources forestières et grâce au tourisme « vert » qu’offrent sa faune et sa flore.

Haïti, août 2012

Haïti, août 2012

Je ne peux pas terminer la revue de mes voyages en Haïti sans évoquer le projet le plus important que j’y mène avec l’association « Ti Chans pou Haïti ». En 2006, nous avons commencé la construction d’une maison d’accueil pour orphelins dans l’Artibonite, une région d’Haïti, en s’alliant avec deux autres associations françaises. Voici les 19 enfants que nous avons accueillis et que nous suivons donc depuis presque dix ans. Derrière eux, la maison qu’ils habitent depuis 2010.

Ethiopie, août 2013

Ethiopie, août 2013

Ethiopie, août 2013 (2)

J’ai longuement narré, dans des articles précédents, mon voyage en Ethiopie, à Addis Abeba, à Dire Dawa et Harar, dans la vallée du Rift… Je n’y reviens pas. Je vous laisse seulement avec ces deux photos. La première de trois garçons qui souhaitaient poser pour moi, à Harar. Ils n’ont pas manqué de me demander de l’argent ensuite ; j’ai dû être un peu sec et désagréable pour m’en débarrasser. La deuxième et dernière photo a été prise à Awasa, dans un charmant parc au bord du lac. Les époux qui se retrouvent sous cette arche sont bel et bien dos au mur, ils ne peuvent plus reculer : ils doivent se dire oui pour la vie.

Bosnia dream

Bientôt, nous célébrerons le centenaire de l’entrée fracassante de la Bosnie dans l’histoire de l’Europe contemporaine : le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, était assassiné par Gavrilo Princip dans une rue de Sarajevo, entre la vieille ville ottomane et la rivière Bosna, de l’autre côté de laquelle étaient situés les quartiers austro-hongrois.

Cet événement aux confins de l’Europe centrale, dont la portée aurait pu être anodine pour le monde, provoqua un des plus grands désastres de l’humanité : la Grande Guerre, que l’on appela par la suite Première Guerre Mondiale lorsqu’une seconde vint bousculer plus radicalement et plus violemment encore nos vieilles civilisations.

Les Balkans étaient alors une poudrière dans une situation internationale tendue. Sarajevo fut la mèche sur laquelle Princip approcha une dérisoire flamme qui incendia l’Europe entière, puis la plupart des continents.

Rue où fut assassinée François-Ferdinand le 28 juin 1914
Rue où fut assassiné François-Ferdinand le 28 juin 1914

L’histoire des Balkans est complexe. J’ai ressenti le besoin, en 2012, de m’y rendre pour voir cette rue où l’archiduc avait péri, pour voir cette ville d’où le drame était parti, pour comprendre ce pays qui souffrit tant au XXème siècle, et particulièrement dans les années 1990. En arrivant à l’aéroport, je discutai un moment avec un Bosniaque et lui avouai que pour moi qui vivais dans un pays où l’unité nationale était ancienne et relativement bien établie, la situation des Balkans m’apparaissait inintelligible. Il me répondit :
– Nous non plus, nous ne nous comprenons pas.

Mostar, avril 2012
Mostar, avril 2012

Ce que les monographies historiques et politiques ne parviennent pas toujours à expliquer, la littérature nous le fait parfois sentir. C’est le cas de ce roman, California Dream, de l’écrivain Ismet Prcić. En utilisant un mode narratif original et complexe, l’auteur y retrace son enfance et son adolescence en Bosnie, à Tuzla, puis son exil en Europe de l’ouest avant de rejoindre la Californie. Le récit se déroule en grande partie dans des régions de la Bosnie que je n’ai pas visitées. A un moment tout de même, tandis qu’il quitte en car la Bosnie pour se rendre à un festival de théâtre en Irlande (il est acteur), voici ce qu’écrit l’auteur : « De loin, Mostar semble avoir été piétinée par un géant pris de folie. Le spectacle des ruines qui défigurent la moitié de la ville nous réduit au silence. Ce que nous avons vécu à Tuzla n’est rien en comparaison. J’aperçois même un gratte-ciel coupé en deux : la moitié manquante se dresse près de la base, la tête à l’envers. Au cinéma, ce genre d’image semblerait invraisemblable et grotesque. »

Mostar est une ville dans laquelle je suis resté quelques jours, et c’est là que j’ai mesuré avec le plus d’acuité l’invraisemblable de cette guerre. La vieille ville ottomane avait été complètement reconstruite, et elle était magnifique. Mais très vite, les quartiers périphériques – modernes – laissaient apparaître des immeubles aux trous béants, criblés de balles, complètement désossés. Sur la photo ci-dessous, je suis situé sur ce qui était la ligne de front : à gauche, la zone croate, catholique, à droite la zone bosniaque, musulmane. Quand on voit les photos prises pendant la guerre, on découvre une ville effectivement semblable à la description d’Ismet Prcić: une ville à terre où les passants se cachent de crainte de se faire mitrailler, une ville divisée en deux camps d’où les habitants se tirent dessus, une ville encaissée dans la vallée, fragile, cible facile, où les hommes tuent leurs frères, leurs voisins depuis un versant de colline sur le versant d’en face !

Ligne de front à Mostar, avril 2012
Ligne de front à Mostar, avril 2012
Mostar, avril 2012
Mostar, avril 2012

Voici ce que j’écrivais alors dans mon journal : « Nous avons passé toute la journée d’hier à Mostar, à déambuler dans la vieille ville ottomane, à prendre notre temps, à flâner dans les rues contrastées où se côtoient les immeubles défoncés par la guerre, et ceux reconstruits. Dans Mostar Ouest (partie croate – catholique – et moderne) émergent tout d’un coup des bâtiments très surprenants: un lycée tout récent, massif, style ottoman, d’un beau jaune orange; ou bien un centre commercial immense, sur quatre étages (plus deux autres étages de bureaux ou de je ne sais quoi), qui s’élève d’un seul coup, et que nous avions déjà découvert la veille au soir, brillant de mille feux dans la nuit; ou bien un centre culturel de type néo-stalinien (immense, haut, à la façade convexe). Nous nous sommes arrêtés quelques minutes dans ce centre culturel (il semblerait qu’il y ait une scène de spectacle) car JM a vu un piano dans le bar du rez-de-chaussée. Pendant qu’il joue, j’observe un peu ce bar propret, au décor chaleureux, mais triste: deux poivrots fumaillants sont là, parlant fort. Au moment de partir, la serveuse s’échine à me parler croate et je ne veux pas la contrarier; j’acquiesce à tout ce qu’elle me dit. »

Dans California Dream, un passage m’a aidé à  saisir l’étrangeté de la guerre des Balkans. Le narrateur qui vit de galères professionnelles et de défaites amoureuses en Californie se retrouve un matin avec la gueule de bois dans un appartement inconnu, dans un quartier qu’il n’identifie pas. Il se lève, sort de l’appartement et tente de rentrer chez lui. En chemin, il est interrompu par l’arrêt devant une maison d’une voiture d’où sort une famille de Bosniaques. Il les entend parler et cela lui fait bizarre. Il les aborde alors, et se fait inviter par le chef de famille à qui il a avoué qu’il avait été soldat pendant la guerre. Dans le jardin, une famille nombreuse est réunie et exprime son admiration pour le narrateur qu’elle prend pour un patriote. On fait alors venir le grand-père. Soudain, dans le jardin, le narrateur aperçoit des drapeaux rouge et bleu. Ce sont les couleurs de la Serbie ! Le narrateur réalise que ceux qu’il a pris pour des Bosniaques l’ont pris pour un Serbe ! Et le vieux grand-père qu’on lui amène est un génocidaire planqué aux Etats-Unis qui se met à débiter un discours anti-bosniaque, traitant les musulmans de rats. Ce long passage du roman m’a frappé parce qu’il mettait en lumière ce qui m’a tout de suite étonné dans ce pays : Serbes, Bosniaques et Croates parlent la même langue, ont la même culture, les mêmes coutumes ; ils ne peuvent pas se distinguer les uns des autres, sauf s’ils doivent partager un repas où certains ne pourront pas consommer de porcs ni d’alcool. Ils ne savent pas eux-mêmes pourquoi ils se sont battus si sauvagement.

J’avais pris la décision de me rendre en Bosnie après avoir lu un roman d’Emmanuel Carrère : Limonov. Ce roman narre le parcours atypique d’un poète russe underground et ultrapolitisé. Limonov, dans les années 1990, se retrouve embarqué dans la guerre des Balkans, du côté serbe. Il se vante d’avoir tiré sur Sarajavo assiégée. Au détour de quelques lignes, Carrère sous-entendait dans ce livre que Sarajevo était redevenue une belle ville, presque branchée. Comme j’avais déjà entendu des remarques similaires peu de temps auparavant, j’avais voulu me faire moi-même une idée.

J’ai alors acheté un billet d’avion puis réservé une chambre dans un hôtel dans un quartier qui me semblait assez central. Je l’ignorais alors, mais cet hôtel était situé à quelques mètres du lieu exact où avait été assassiné l’archiduc en 1914, du lieu, donc, où la Première guerre mondiale éclatait. Finalement, mon ami Jean-Martin m’a rejoint dans mon projet, et lorsque le premier soir, peu après minuit, nous avons ressenti le besoin, avant de nous coucher, de marcher un peu dans la ville, nous avons été stupéfaits de ces rues calmes, soignées, vides, bien entretenues ; j’ai été séduit par ces ruelles médiévales, ces pavés proprets, ces murs blancs de la ville ottomane ; ma sensibilité d’historien a été émue de découvrir au détour d’un trottoir l’inscription suivante sur une plaque : « Ici fut assassiné l’archiduc d’Autriche-Hongrie François-Ferdinand, le 28 juin 1914. »

Le lendemain matin, nous avons traversé toute la ville pour nous rendre à la gare routière. Nous avons alors découvert une ville animée, resplendissante. En chemin, nous nous sommes arrêtés pour regarder quelques vieux hommes jouer aux échecs sur un plateau géant. J’ai une photo de cette partie d’échec où l’on me voit observant ces hommes en pleine démonstration d’intelligence ; cette photo illustre le premier article de ce blog, « l’intelligence de l’autre ».

Sarajevo, avril 2012
Sarajevo, avril 2012

Je décrivais ainsi la première journée de notre voyage en Bosnie :
« Réveil un peu tard, petit-déj rapidos et pas terrible, et puis c’est parti, nous partons à pied de la vieille ville de Sarajevo pour nous rendre à la gare routière. La veille au soir, nous avons déjà erré dans la vieille ville, magnifique, adorable, déserte, et c’est amusant de la découvrir maintenant dans le jour, animée. Sarajevo est très bien restaurée et entretenue, et il faut s’aventurer dans les quartiers périphériques pour réellement découvrir les immeubles abandonnés, ou criblés d’impacts de balles. Pour le reste, c’est très beau, et je me sentirais presque d’y vivre. Les gens sont accueillants, aimables. Ils parlent anglais, et ça me fait du bien de m’exprimer moi aussi dans cette langue.
La gare est assez sordide: immense bâtiment de style stalinien, et à l’intérieur le hall est mortel : personne, pas de panneau horaire, on se demande s’il n’y a pas une erreur. On peine à trouver un point d’achat de tickets, et une fois qu’on l’a trouvé, il est vide. Un type finit par arriver, il parle allemand: je lui dis « bus » et il nous indique la gare routière, qui est juste derrière. A la gare routière, nous avons la chance de trouver tout de suite un bus qui part.
Nous voici donc embarqués dans les montagnes des Balkans. Nous longeons une belle et large rivière (la Bosna, puis la Neretva). L’eau en est vert pâle (turquoise par moment), très belle, mais je constate à un moment qu’elle est jonchée de bouteilles vides et de saletés en tout genre. Les villages que nous traversons ressemblent à ceux que l’on peut voir dans les Alpes françaises, mais le minaret a remplacé le clocher. »

Le dernier jour de notre séjour, de retour à Sarajevo, nous sommes montés en fin d’après-midi sur une hauteur de la ville. Nous pouvions alors contempler la ville dans toute sa splendeur, devinant par la même occasion la configuration de la ligne de front et des combats des années 1990. Quatre préadolescents étaient assis à côté de nous, observant eux aussi leur ville calme et apaisée en cette douce soirée d’un beau jour de printemps. Ils étaient charmants, attachants, et je songeais, en les voyant ainsi dans leurs rêves de jeunesse insouciante, qu’ils n’avaient pas connu la guerre, et qu’ils se fichaient sans doute pas mal des douleurs de leurs aînés.

Quatre enfants sur les hauteurs de Sarajevo, avril 2012
Quatre enfants sur les hauteurs de Sarajevo, avril 2012

Bibliographie :

Le livre auquel cet article fait référence est le suivant :
PRCIC Ismet, California dream, Les Escales, 2013

Et j’ai également cité :
CARRÈRE Emmanuel, Limonov, P.O.L, 2011