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Dans l’atelier de l’écrivain

« Il me reste une solution : écrire. En écrivant, je pourrai peut-être enfin dire qui je suis, révéler le sucre qu’enveloppe cette chair dure et froide. […] Me voici, tailladant sans relâche la chair dure et coupante des mots qui se pressent dans mon ventre, transpirant pour exprimer ce qu’au fond de moi Haïti veut dire. Me voici, je ferme les yeux, et je suis au bord de la mer Caraïbes, je suis allongé sur la terrasse à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, l’air me caresse le cou. Je me sens bien. »

Ces mots, ce sont ceux de Joseph Meyer, le personnage principal de La saison du confort, un petit roman que j’ai publié au début de l’été.

Je voudrais, dans cet article, vous faire entrer dans l’atelier de l’écrivain, vous montrer ses outils, ses méthodes, son environnement de travail, et ainsi répondre aux questions qui m’ont été posées depuis la parution de ce roman.

Le choix de l’autoédition

En juillet 2017, il y a donc environ un an, j’ai envoyé le manuscrit de La saison du confort à onze éditeurs, de tailles et de notoriétés diverses. Huit m’ont répondu que mon manuscrit ne correspondait pas à la ligne éditoriale blablabla, trois ne se sont pas donnés cette peine. Honnêtement, j’ai conscience que les éditeurs reçoivent des milliers de manuscrits par an, et que dans cet univers hyper concurrentiel il est ardu de se faire une place (pour les auteurs comme pour les éditeurs). Je n’ai donc pas été déçu ; une réponse positive m’aurait beaucoup surpris. Après plusieurs mois pendant lesquels j’ai été pas mal occupé professionnellement, je m’apprêtais à solliciter d’autres éditeurs (il en existe des centaines) lorsque j’ai appris qu’Amazon organisait chaque année (depuis trois ans) un concours d’écriture pour des œuvres inédites et autoéditées : les « Plumes francophones ». J’ai voulu tenter cette expérience, qui m’intéresse d’autant plus qu’elle me permet de comprendre comment fonctionne Amazon, et par là même le monde de l’édition bouleversé par cette multinationale.

Comme la plupart de ceux qui écrivent, je préférerais mille fois que mon roman soit publié par la voie normale – noble – de l’éditeur institutionnel. Mais je suis réaliste. Et je ne me décourage pas pour autant : un jour, peut-être, je parviendrai à toucher un large public, d’une façon ou d’une autre (le nombre d’exemplaires vendus de La saison du confort n’est pas humiliant – notez qu’il est encore disponible ici).

Comment écrit-on un roman ?

« En combien de temps l’as-tu écrit ? », « Qu’est-ce qui t’a inspiré ? », « Comment as-tu appris à écrire ? »… Les questions ne manquent pas, et je ne peux pas toujours y apporter des réponses précises.

L’écriture de ce roman a été un très long processus dont je ne peux retracer toutes les étapes. Certains passages ont été rédigés il y a dix, voire quinze ans ! Avant ce roman, j’ai écrit beaucoup d’autres choses : des morceaux de romans, d’autres achevés mais pas convaincants dans leur globalité, des nouvelles, des articles (notamment ceux de ce blog), des idées vagues jetées sur des bouts de papier, des journaux de voyage, des poèmes… J’y ai abondamment puisé des passages inclus dans La saison du confort, qui peut ainsi s’apparenter à une compilation, ou une mise en ordre de textes divers (peut-être que par moment cet effet patchwork se voit, même si j’espère avoir été assez habile pour le masquer).

Je peux toutefois identifier à l’origine de ce roman quelques idées centrales. Tout d’abord, je voulais parler d’Haïti. J’avais d’ailleurs écrit un essai sur Haïti, une sorte de déclaration d’amour à ce pays, et c’est un ami qui m’a conseillé d’en faire plutôt un roman. Comme j’avais commencé à imaginer l’histoire d’un homme qui disparaissait, j’ai pensé qu’il pouvait avoir disparu… en Haïti. Ce qui me permettait de réutiliser la matière première de l’essai susmentionné.

À partir de là, plusieurs idées se sont agrégées :

– J’avais envie d’écrire un roman d’aventure.

– Depuis longtemps, je voulais raconter une scène en particulier : celle de la « pièce maîtresse ». Lorsque je suis arrivé en Centrafrique en 2009, je suis allé à l’ambassade pour m’y déclarer et obtenir une carte de résident (puis plus tard une carte de séjour). Il manquait une pièce à mon dossier, une pièce que la secrétaire d’ambassade considérait comme la « pièce maîtresse ». Le comique de la situation résidait dans le fait qu’elle n’arrêtait pas de répéter, en boucle, « c’est la pièce maîtresse », « c’est la pièce maîtresse », « c’est la pièce maîtresse ». Elle acceptait toutefois de m’inscrire dans le registre des résidents français en Centrafrique, et de me délivrer la carte qui l’attestait, en me précisant bien qu’il fallait que je transmette au plus vite à l’ambassade la « pièce maîtresse », ce que je fis quelques mois plus tard, contrairement au personnage de mon roman.

– Une autre idée, écrite dans ses grandes lignes bien avant de vivre la scène que je viens de mentionner, mais qui dans le roman en découle, mûrissait dans mon esprit : raconter un enlèvement. C’est la scène qui ouvre le livre.

– Par ailleurs, si Haïti est au cœur du roman, l’Afrique, quantitativement, est probablement autant présente. Mon expérience en Afrique a été marquante, décisive, et je voulais en toucher un mot. Il faudra sans doute un autre roman pour aller plus loin. D’une façon générale, c’est le monde intertropical que je voulais décrire, et la confrontation d’un homme des régions tempérées avec ce monde. Les rencontres intercuturelles nourrissent beaucoup mon imagination.

Enfin, certaines thématiques m’intéressent, et je voulais les explorer. Il en est ainsi de la question du Mal, abordé ici sous l’angle de la corruption. Ce thème fait l’objet d’un autre de mes projets d’écriture qui vivote doucement dans mon ordinateur.

À partir de tous ces éléments, j’ai fini par échafauder le plan de La saison du confort. En deux ou trois ans, le gros œuvre était terminé ; il m’a fallu un an pour les finitions (corriger les fautes, supprimer des passages inutiles, rédiger une transition, ajouter un chapitre, clarifier une description…).

Autobiographique ou pas ?

C’est LA question que l’on me pose systématiquement. Ceux qui me connaissent bien sont catégoriques : la réponse est oui, ce roman est autobiographique. Le personnage principal me ressemble tellement. Même physiquement c’est moi ! En réalité, le caractère autobiographique du roman s’arrête là : ma ressemblance avec le personnage principal. En encore : s’il me ressemble, il n’est pas mon exacte copie (par exemple, contrairement à lui, je n’éprouve aucune forme de culpabilité à être bien né : riche, français, blanc, etc. Je trouve même cette culpabilité assez pathétique, mais elle me semblait être un ressort intéressant à exploiter).

Tout texte parle forcément de soi : que ce soient des mémoires, un journal intime, un roman ou une thèse de mathématiques. Tous ne disent pas la même chose, mais tous en révèlent autant sur son auteur : ses centres d’intérêt, ses désirs, ses frustrations, ses connaissances.

Évidemment, les personnages de La saison du confort vont dans des lieux que je connais, exercent des métiers qui m’intéressent, éprouvent des émotions que j’ai pu éprouver. Mais ce qu’ils vivent, essentiellement, je ne l’ai pas vécu (sauf quelques événements secondaires du roman, qui sont là surtout pour donner une impression de réalisme) : je n’ai jamais été enlevé, je ne désire pas disparaître, je n’y connais à peu près rien en chimie, je ne me suis pas fiancé à une jeune fille qu’en réalité je n’aimais pas vraiment, mes parents n’ont pas de résidence secondaire à Juan-les-Pins, ni nulle part ailleurs, mes grands-parents ne possèdent pas de maisons ni de magasins dans ma commune de résidence, Dieu merci aucun élève ne m’a jamais corrompu ni tenté de le faire (!)… Je pourrais additionner ainsi tout ce qui n’est pas autobiographique dans ce roman, mais cela reviendrait à recopier celui-ci !

Beaucoup de romanciers mettent en scène des personnages qui leur ressemblent, ou qui ressemblent au moi qu’ils fantasment, même lorsque les personnages en question sont des personnages historiques. Sur ce point, je ne fais pas preuve d’originalité.

Voici ce que j’écrivais dans un de ces romans non aboutis que j’évoquais plus haut : « Ce roman n’en est pas un. Je crois que ce que j’écris là est une quête de moi-même, un long poème, un journal, un témoignage, un récit, une fiction. Je pars de mon enfance, mais ce n’est qu’un prétexte. Je pars de moi, mais la littérature, ce n’est pas parler de soi, c’est parler des autres, c’est parler aux autres. Mes sensations n’ont aucune importance, et c’est pourquoi je les exploite, je les triture, je les fouille jusqu’à les vider de leur sens, jusqu’à ce qu’elles ne m’appartiennent plus. »

En fait, le personnage principal de La saison du confort m’a été inspiré de la vie de Paul Gauguin telle qu’elle est racontée par Mario Vargas Llosa dans Le Paradis – un peu plus loin. Ceux qui ont lu ce roman comprendront sûrement : comme Paul Gauguin, mon personnage a abandonné sa famille, son métier, son milieu, ses habitudes, au profit d’une quête, celle d’un paradis lointain, pur, débarrassé de toute scorie existentielle.

Quant aux personnages secondaires, ils sont carrément tous le fruit de mon imagination. Désolé pour ceux qui ont cru s’y reconnaître ! Seul un peut être considéré comme « réel », mais seulement dans sa fonction, absolument pas dans sa psychologie.

Le choix d’un nom de plume peut se comprendre à la lumière de ces réflexions sur l’autobiographie. Prendre un nom de plume est une façon de mettre de la distance avec ce que j’écris, d’atténuer l’ambiguïté d’une frontière floue entre fiction et autobiographie. C’est aussi, accessoirement, un moyen de préserver ma vie privée et professionnelle.

« Je ne m’intéresse qu’au style »

C’est en ces termes que Louis-Ferdinand Céline parle de la littérature dans une interview qu’il accorde en 1959. C’est une idée que je partage largement. L’histoire que l’on me raconte m’importe peu ; ce qui compte, pour moi, c’est qu’elle soit bien écrite. Je voudrais donc évoquer maintenant quelques-uns de mes tics d’écriture, ce que j’estime être « mon style ».

Dans l’histoire de l’art, il est un mouvement auquel je suis sensible depuis longtemps : c’est l’impressionnisme. À ma connaissance, ce mouvement pictural n’a pas vraiment d’équivalent en littérature. J’ai le sentiment d’en être l’unique représentant, un siècle après Monet ! (Mais le débat est ouvert, je voudrais bien découvrir des auteurs qui à l’époque ont pu se revendiquer de l’impressionnisme).

Ainsi, je m’attache à décrire non pas seulement les choses ou les événements, mais surtout les émotions qui s’en dégagent, les impressions qu’elles font jaillir chez ceux qui les contemplent ou les vivent. Cela se traduit parfois par certaines formules opaques, à la clarté mal définie : « la vie tout entière semblait tendue vers un présent suave et pesant » ; « je voudrais extraire ce kwashiorkor de ce corps et de ce monde » ; « dès lors s’enclenche le mécanisme vicieux du désir : la pieuvre croît en lui mais n’est jamais nourrie » ; etc.

Aussi, je m’intéresse particulièrement à ce qui est subtil, trouble, ambigu, paradoxal. Je fuis le premier degré, les évidences, les idées toutes faites, les lieux communs, les facilités sentimentales, au risque, peut-être, de paraître provoquant ou dérangeant (bien que ce ne soit pas du tout ce que je recherche, voire que cela puisse me déranger moi-même). Je pense par exemple au personnage de Merveille dans La saison du confort. D’une maturité extrême, ce personnage est étrange, presque irréel. Et la relation que Merveille noue avec Joseph Meyer est d’une grande ambiguïté : empreinte de sensualité, cette relation est pourtant aussi marquée par l’innocence et la pureté. Pour comprendre mieux ce personnage, c’est vers le symbolisme qu’il faut se tourner, et non pas cette fois-ci vers l’impressionnisme : Merveille est un symbole, multiple et complexe – elle symbolise Haïti mais aussi les états d’âme de Joseph ; elle est également une vision de son passé, « l’Apparition » du spectre de Léopoldine. Je n’ai pas cherché à être cohérent !

Enfin, on ne peut pas bien apprécier La saison du confort si on n’en saisit pas la poésie. C’est un roman, mais c’est aussi, fondamentalement, un poème. Je le redis : je ne recherche pas toujours la cohérence, le réalisme (même si je fais quelques efforts tout de même). Je tente, par des images que j’espère originales, d’écrire un récit qui soit beau, tendre, lumineux.

Mes sources d’inspiration

J’ai déjà décrit plus haut ce qui avait pu m’inspirer pour ce roman : des anecdotes vécues ou observées, mon amour pour les régions intertropicales, mon intérêt pour certains sujets, la lecture d’un roman de Vargas Llosa, mon goût pour l’impressionnisme et la poésie… Pour terminer cet article, je voudrais vous faire entrer un peu dans la petite cuisine de l’auteur, en donnant quelques secrets de fabrication. Je m’en tiendrais aux trucs que j’ai piqués à d’autres écrivains.

Pêle-mêle :

– La formule « bien des années plus tard » qui ouvre l’un des incipits les plus célèbres, celui de Cent ans de solitude, d’un autre sud-américain, Gabriel Garcia Marquez. Je transforme cette locution en «  bien des années après » car j’utilise déjà la formule « trop tard » dans la phrase précédente. Je pique aussi à Garcia Marquez, avec beaucoup moins de talent évidemment, l’immixtion du surnaturel dans un récit réaliste.

– [ATTENTION DOUBLE SPOIL] Dans Je m’en vais, Jean Echenoz utilise un effet que j’ai trouvé génial : un même personnage ayant deux noms différents. Dans La saison du confort, certains lecteurs m’ont dit avoir tout de suite compris le procédé, d’autres ont eu la surprise de le découvrir lorsque cela est révélé (relativement tard dans le roman). J’avais anticipé les deux hypothèses, et je crois que le roman peut être également apprécié dans un cas comme dans l’autre.

– L’impressionnante faculté qu’a Fédor Dostoïevski pour sonder l’âme humaine, dans sa complexité et ses paradoxes. Mon ambition est de parvenir un jour à ce degré de virtuosité !

– Tous les romans de Dany Laferrière, pour leur drôlerie, leur sensualité et leur perfection à décrire les ambiances haïtiennes (odeurs, sons, paroles, sensations).

– Les romans de Jean-Christophe Rufin. Rufin est bien plus fin et précis que moi, autant sur le fond que sur la forme. J’apprécie chez lui sa capacité à faire vivre d’autres époques, d’autres lieux, à mettre en scène des aventures incroyables, et à décrire en quelques mots la complexité d’un raisonnement. Je lui ai « volé » une description médicale évoquée dans Un léopard sur le garrot pour filer une métaphore sur le mal qui s’insinue toujours dans nos vies insidieusement, progressivement, sans se faire remarquer.

– Le chapitre 5, qui ouvre la deuxième partie (« l’ordinaire famille d’Hyppolite zénodore ») m’a été clairement inspiré du début du Père Serge, un court roman de Léon Tolstoï (encore un Russe !). Ce roman est l’histoire d’un homme de haut rang, bien en vue, qui d’un seul coup plaque tout pour se faire ermite. Je vous mets au défi de lire les trois premières pages de ce roman sans vouloir continuer !

– Dans La saison du confort, quelques paragraphes un peu techniques sont consacrés aux Tropiques. C’est Francis Hallé, dans La condition tropicale, qui me les a fournis.

– Enfin je dois le titre de la première partie (« Le ravissement de Joseph Meyer ») à un roman de Jean Rolin, Le ravissement de Britney Spears, qui lui même doit son titre au roman de Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein. Le double sens du mot « ravissement » m’a semblé bien correspondre à ce que je racontais.

Pour conclure, je soumets à votre réflexion un autre extrait de ce roman non publié que j’ai déjà cité plus haut : « Je me fous de la vérité. Ce n’est pas elle que je recherche, ni dans l’écriture de ce récit, ni dans le sens de l’existence, ni dans la formulation des faits qui jonchent mon histoire, ni même dans la reconstruction d’une mémoire qui sélectionne ce qui pourra glorifier celui à qui elle appartient. Je n’ai rien oublié. Je me rappelle de tout. Mais ce tout et ce rien ne sont pas nécessairement le reflet de la vérité. Dostoïevski a écrit que s’il était prouvé que le Christ n’était pas la vérité, il continuerait tout de même de suivre le Christ plutôt que la vérité. Moi aussi, je choisirais ce en quoi je crois, ce qui a fondé ma vie, ce qui en a fait le sens, même s’il était évident que tout cela n’était que du mensonge. Je ne suis pas un menteur, pas plus qu’un autre, et même plutôt moins, je suis assez direct, parfois brutal, mais je dissimule volontiers, je maquille. Le maquillage n’est pas un mensonge, c’est une mise en scène. » Vous vouliez de l’ambiguïté? En voilà!

[Pour lire ou relire La saison du confort, c’est ici. Et pensez à commenter ensuite sur la page Amazon!]

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Descendre la Seine

Du lycée où j’enseigne, et où je fus élève autrefois, nous dominons la Seine. Cela fait vingt-cinq ans que je regarde, depuis ces salles de classe forcément un peu austères, le fleuve majestueux qui s’écoule lentement. L’horizon est barré par les tours de la Défense, le Mont Valérien, les forêts domaniales derrière lesquelles s’étendent les jardins du château de Versailles.

Un jour du mois d’octobre 2014, je suis sorti de chez moi, j’ai longé les rues peuplées en cette somptueuse après-midi dominicale des vacances de la Toussaint, j’ai descendu les vieux escaliers qui mènent à la Seine – ultimes restes du château neuf, détruit pendant la Révolution – et j’ai marché, pendant plusieurs jours, quasiment jusqu’à la mer. A vrai dire, cela faisait déjà un moment que j’y pensais, à ce périple, je l’avais quelque peu prémédité. Depuis toutes ces années que je contemplais le fleuve s’enfuir indéfiniment, je savais qu’un jour je partirais à sa rencontre, faire un bout de chemin avec lui. Au mois de février dernier, j’ai pris la décision d’accomplir ce voyage quand les beaux jours et mes congés le permettraient. La fin du mois d’août aurait été idéale, mais des contraintes familiales m’ont retenu, et c’est pourquoi j’ai repoussé le projet au mois d’octobre.

A la fin de cet article, vous trouverez un diaporama de photographies prises pendant ma randonnée.

De Saint-Germain-en-Laye à Conflans-Sainte-Honorine : préparatifs et rodage

La tentation la plus ardente à laquelle j’ai d’abord pensé résister fut de couper les méandres – nombreux – qui tournoient dans la vaste plaine. Et puis je me suis souvenu de ma tentative de tour du Golfe du Morbihan, en 2009 : au bout de cinq jours, je n’avais plus supporté de tortiller indéfiniment, de faire de longues boucles de plusieurs heures avec le sentiment d’avoir avancé de 100 mètres tout en ayant marché 10 kilomètres. Finalement, j’avais mis le cap au Sud, vers la Vendée, ne pouvant plus voir en peinture ce littoral pourtant magnifique.

Je me suis souvenu aussi (mais l’avais-oublié ?) que le territoire français était quadrillé par de nombreux chemins extrêmement bien balisés qu’on appelle les GR, les PR (Grande Randonnée, Petite Randonnée), ou les chemins de pays. En général, ces chemins nous font passer par des endroits préservés, beaux, intéressants. Or, l’un d’eux, le GR2, a un tracé qui suit la Seine. Certes, bien des fois il coupe les méandres ; bien des fois, nous perdons de vue la Seine ; parfois même nous remontons le fleuve pour garder le cap à l’ouest. Mais cela ne fait que rendre la route plus agréable, plus riche, moins ennuyeuse. Et surtout, cela évite de s’encombrer de cartes et de se retrouver dans de vilaines zones industrielles.

Inscription GR2, Duclair
Inscription GR2, Duclair

J’ai donc opté pour suivre le GR2, en mettant de côté mon petit orgueil qui me fait aimer les routes qu’on ouvre soi-même au risque de s’y perdre (même si, en l’occurrence, perdre la Seine – quand on la descend – est impossible). Et j’ai tout de même, la veille de mon départ, acheté une carte, ou plutôt deux recouvrant toute la zone à parcourir. J’évoquais déjà dans un article précédent mon amour des cartes. Je le réaffirme ici : les cartes de l’IGN sont d’une telle beauté et d’une telle précision qu’elles valent bien des discours ; elles m’aident à observer le paysage, à en repérer les détails, les contours, les substrats.

Et puis, j’ai innové en utilisant l’application Géoportail sur mon téléphone. Géoportail, c’est un site officiel, gouvernemental, qui permet d’accéder à toutes les cartes de l’IGN, à toutes les échelles. Elle permet bien sûr de se localiser (se « géolocaliser », comme disent les pléonastes) sur ces cartes. Ainsi, impossible de se perdre ! Enfin, en théorie… Car l’inconvénient de ce procédé, c’est qu’il est dépendant de la longévité de votre batterie de téléphone… Si Géoportail m’a bien aidé, il m’a obligé à une gestion rigoureuse de ma batterie ; c’était, à vrai dire, une excellente occasion de me déconnecter.

Le premier jour a été plus dur que je ne l’avais prévu. Je suis parti vers 13h30, il faisait beau, et les premiers kilomètres furent joyeux : je découvrais un chemin de halage bien entretenu, une petite beauté inconnue et pourtant si près de chez moi. Après Sartrouville, le chemin quitte les bords de Seine pour se perdre dans des ruelles et des portions de bois que je trouve un peu glauques, à Cormeille-en-Parisis et à la Frette-sur-Seine. A Herblay, au détour d’un virage, je tombe soudain sur une charmante église de style roman. J’arrive à Conflans-Sainte-Honorine vers 17 heures, puis à mon hôtel trois-quart d’heures plus tard. Je suis éreinté : 23 kilomètres en quatre heures, j’ai été rapide ! J’ai pourtant mal évalué la distance : je pensais n’avoir que de 10 ou 15 kilomètres à parcourir.

Conflans tire son nom du fait qu’elle se situe à la confluence de la Seine et de l’Oise. Mon hôtel se situe à quelques mètres du point où la rivière se jette dans le fleuve, et de ma fenêtre, je peux les apercevoir tous les deux qui se rejoignent en silence. Dis comme cela, c’est poétique et enchanteur, mais en vérité, c’est dans un hôtel merdique et à peine propre que je loge, et pour apercevoir le confluent, mon œil doit passer au-dessus des rails du RER : la gare est juste là, devant moi.

La belle France

Le lendemain, départ à 8 heures 30. Je suis rejoint en fin de matinée par mon ami Jean-Martin, à Vaux-sur-Seine. Nous marchons vite, mais les coins que nous parcourons sont pauvres en commerce, et au bout d’un moment, affamés, nous commençons à craindre de ne pas trouver de quoi nous restaurer. A Tressancourt-sur-Aubette, un homme nous indique un Simply Market à 1,5 kilomètre, et un autre nous y emmène en voiture. Celui-ci nous explique la triste réalité de villages comme le sien : les commerces ont disparu, la voiture est devenue indispensable ne serait-ce que pour acheter son pain. Il nous raconte que la supérette du village a dû fermer à la suite d’un changement de propriétaire : entre les deux, une discothèque s’est ouverte sur la commune et a obtenu l’unique licence délivrable sur le village pour vendre de l’alcool, empêchant du même coup un éventuel repreneur de la supérette d’en vendre, vouant son entreprise à l’échec. Voilà pourquoi il n’y a plus de commerce à Tressancourt : à cause d’une boite de nuit.

La Collégiale de Mantes-la-Jolie
La Collégiale de Mantes-la-Jolie

Après ce détour dans ce qui est en fait la « banlieue » de Meulan et des Mureaux, un deuxième problème se pose à nous: où allons-nous dormir ce soir ? Nous découvrons qu’aucun hôtel n’est installé sur notre parcours, et même si nous sommes prêts à quelques détours, nous tombons sur des hôtels déjà complets. Nous quittons donc le GR, escortés par deux dames rencontrées là – professeurs de sport habitant dans le coin – pour rejoindre la gare de Juziers, puis, en train, Mantes-la-Jolie. Les trois hôtels de la place de la Gare sont complets. Nous devons prendre un bus qui nous emmène à l’Ibis du Val Fourré ! Pour nous qui étions partis parcourir la campagne normande, le voyage commence mal !

Le lendemain toutefois, nous décidons de rejoindre le GR à pied, en traversant toute la ville de Mantes. C’est le début d’un parcours dans une belle France. Hormis ces banlieues un peu tristes, nous traversons quatre départements qui me semblent loin de la diagonale du vide, ou de ce que le journaliste Jean-Paul Kauffmann appelle la France des conjurateurs, ou le géographe Christophe Guilluy la France périphérique. Ces expressions désignent ces régions de France relativement pauvres, rurales ou périurbaines, abandonnées, d’où sont partis les services publics, oubliées des politiques qui se sont plutôt intéressées aux banlieues des grandes agglomérations.

Les Yvelines, le Val d’Oise, l’Eure et la Seine-Maritime, durant ce périple, me font l’effet de départements riches : les paysages sont bien entretenus, proprets, soignés. Chaque village vibre dans la rambleur de l’Histoire : des châteaux médiévaux, des églises ou des collégiales du XIIIème siècle, des masures du XVIIème, des clochers du XVIIIème, des bords de Seine peints par les impressionnistes au XIXème, un hôtel occupé par Balzac, la maison de Léopoldine Hugo, de vétustes lavoirs, puits, hangars. Ensemble, ces villages forment ainsi comme un immense chapelet chronologique : Herblay, Conflans, Triel, Vaux, Vétheuil, Mantes, La Roche-Guyon, Giverny, Vernon, Les Andelys, Rouen, Caudebec-en-Caux, Villequier, Harfleur, Le Havre… On croirait voir cette France recouverte « d’un blanc manteaux d’églises » chère à Raoul Glaber, ce moine du XIème siècle. Ces églises et ces bâtiments sont les traces d’un passé glorieux, mais leur préservation actuelle est le signe d’une richesse du présent.

Pourtant, nous n’avons pas croisé beaucoup d’humains. Les usines me semblaient parfois désaffectés, les rues étaient souvent vides, certaines gares ne voyaient plus que quelques trains s’arrêter. Trompeuses apparences ! A bien y regarder, les paysans sont aux champs et les bêtes dans leurs prés ; les cheminées des usines fument ; le fleuve est parcouru de péniches et parsemé de sites industrialo-portuaires pour la plupart spécialisés dans la pétrochimie ; les jardins sont tondus, fleuris, les maisons en bon état, preuve d’une occupation permanente ou régulière. Et à bien y écouter, on peut entendre les machines agricoles ou industrielles qui fonctionnent dans la vallée, les chiens qui aboient ici et là, les hommes qui crient aux chantiers, les trains de la ligne Paris – Le Havre qui passent en soufflant. La vallée de la Seine est visiblement un bassin de plein emploi.

Depuis une petite ville du nom de Saint-Pierre-du-Vauvray, nous avons été emmenés en voiture à la gare Val-de-Reuil, assez laide mais bien fréquentée, à en croire les travaux d’agrandissement. Et de là, nous avons rejoint en train Rouen, où vit mon frère et sa famille. Pour un randonneur, faire du stop, prendre le bus ou le train est toujours un peu honteux. Comme il a l’impression de tricher, le marcheur se cherche des excuses, tient absolument à s’autojustifier… L’excuse, ici, c’est que nous ne nous sommes pas équipés de tentes et qu’il a été souvent compliqué de trouver des hébergements. Parfois aussi, nous avions mal évalué le temps de marche d’un lieu à un autre et nous nous trouvions en pleine campagne à la nuit tombante, harassés et fourbus… Mais c’est stupide de se chercher des explications : nous pouvons bien faire ce qui nous chante, nous n’avons de compte à rendre à personne ! L’auto-stop, le train, les bus ont bien eux aussi leurs charmes, ils peuvent être l’occasion de rencontres improbables.

Aussi, après la nuit passée à Rouen, je laisse là mon ami Jean-Martin qui doit rentrer à Paris, et je poursuis seul le périple. Je récupère le GR212 à Barentin que j’ai rejoint en train. Le GR212 fait la jonction avec le GR2 à Duclair, où je déjeune, mal abrité de la pluie dans un sous-bois. Cette journée sera la seule pluvieuse. J’ai été chanceux : les autres jours ont varié du grand bleu au gris normand ; hormis une averse de dix minutes, jamais de pluie.

Mairie de Caudebec en Caux
Mairie de Caudebec en Caux

A Caudebec-en-Caux, l’intercommunalité Caux Vallée de la Seine est en train de construire un musée de la Seine dont l’ouverture est prévue pour 2015. S’il est bien fait, il peut valoir le coup. Car la Seine a tant d’histoires à raconter. Tout en bas de cette page, après le diaporama et la bibliographie, je vous ai recopié un texte inscrit sur un panneau explicatif dans la boucle de Caudebec.

A Villequier, j’ai été ému de passer devant la maison de la famille Vacquerie, amie de celle de Victor Hugo et alliée à elle par le mariage de Léopoldine et Charles. C’est dans ce village que les jeunes mariés sont tragiquement décédés dans un accident de canot par temps venteux. Ce drame a inspiré au poète ce texte célèbre que je vous livre ici, car il me remue profondément :

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Eloge de la lenteur

Une semaine de randonnée, c’est insuffisant pour pouvoir fanfaronner. C’est somme toute assez modeste, même si j’ai eu le sentiment de me faire vivre une expérience originale en partant de chez moi à pied pour une destination lointaine. Une semaine à 5 km/h. Pour prendre le temps d’observer les paysages, de taper des brins de causette avec quelques personnes, pour sentir le roulis des muscles qui se mettent en branle et qui s’usent, pour mesurer la beauté du chemin, pour remarquer des détails que l’on néglige habituellement, pour explorer l’au-delà des villes, pour voir ce qu’il y a derrière l’horizon que nous offrent le rail ou la route.

Le GR2 est très agréable. Dans l’ensemble, il est bien balisé. Une carte au 1/25000ème est indispensable car par moment le marquage fait défaut : effacé, caché derrière des feuilles, inexistant… Le GR2 m’a tout de même semblé peu adapté à une marche de plusieurs jours : les lieux d’hébergement ou de restauration sont rares ou alors obligent à des détours importants ; il emprunte certes des chemins charmants, mais on voudrait parfois moins tortiller ; il perd souvent la Seine de vue, et c’est un peu dommage.

En définitive, je me suis arrêté à Notre-Dame-de-Gravenchon, peu avant Lillebonne, à quelques kilomètres du Havre, là où la Seine n’est plus que le théâtre d’un interminable réseau de raffineries, de pipeline et d’usines à gaz. J’étais prêt à terminer en une journée la dernière longue portion du trajet qu’il me restait à effectuer, mais mon corps a refusé : une semaine à marche forcée a fini par l’endommager ! C’est mon pied gauche qui le premier a dit stop : il a enflé l’avant-dernier jour, probablement à cause d’une glissade sur un escalier mouillé. Toute la journée, j’ai marché avec cette cheville qui me lançait. Du coup, c’est la jambe droite qui supportait l’essentiel de l’effort, et elle a fini, elle aussi, par me faire souffrir !

Tant pis : à Gravenchon, j’ai pris un bus pour le Havre, puis du Havre un train pour Paris, avant le métro et le RER jusqu’à la case départ. Mais, pour citer une phrase lue sur le pare-brise arrière d’une voiture garée dans un des villages parcourus, «  dans le voyage, ce qui compte n’est pas la destination, mais le chemin. » Cela fait une excellente conclusion.

 

Cartographie :

– Top 100, numéro 108, Paris – Rouen, IGN 2013
– Top 100, numéro 107, Rouen – Le Havre, IGN 2013

Bibliographie :

– KAUFMANN Jean-Paul, Remonter la Marne, Fayard, 2013
C’est le livre qui a inspiré mon propre voyage. Le journaliste remonte la Marne pendant sept semaines et 500 kilomètres, remontant ainsi l’histoire et évoquant ses rencontres.

– GUILLUY Christophe, La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014
Je ne l’ai pas lu, mais il a fait grand bruit…

Annexe : Histoire du méandre de Brotonne

Malgré sa nonchalance apparente, la Seine fut un fleuve particulièrement tumultueux pendant ces deux derniers millions d’années. Pendant les glaciations, elle a effectué un travail de sape qu’on a du mal à imaginer. Son cours a subi des transformations que seul l’examen du paysage peut encore révéler à des esprits curieux.

L'histoire de la boucle de Caudebec en Caux
L’histoire de la boucle de Caudebec en Caux

Il y a deux millions d’années (1), la Seine coulait au milieu de l’actuelle forêt de Brotonne. La boucle ainsi formée s’est élargie progressivement (2) jusqu’à ce que, il y a 500.000 ans, la Seine finisse par recouper le méandre à sa base, au niveau de la commune actuelle de La Mailleraye (3).Le creusement du plateau se poursuit et le méandre, au bord duquel s’est construit Caudebec, continue de s’ébaucher. Le soulèvement progressif de la région a peu à peu mis l’ancien méandre hors d’eau (4), sauf à la base des deux branches du méandre aux lieux-dits « le Val Rebours » et le « Val du Torps ». La présence de ruisseaux et de terrains marécageux y perpétue la mémoire du fleuve. Quand on traverse la forêt en plusieurs endroits et notamment pour rejoindre Pont-Audemer, on descend au fond d’un vallon et on en ressort presque aussi vite : on vient tout bonnement de franchir un méandre fossile de la Seine.

Rives et endiguement

Jusqu’au 19ème siècle, la navigation commerciale doit composer avec un fleuve sauvage. Son cours divaguant forme des bancs, des chenaux et des îles (île de Belcinac). Les bateaux devaient attendre des vents favorables et la marée haute. Peu à peu, des îles ont été rattachées, et des bras comblés. Au 19ème siècle, la question de l’accessibilité du port de Rouen aux gros navires était posée. Les riverains demandent la protection de leurs biens fonciers grignotés par la Seine. En 1846 débute l’ère des endiguements et des grands travaux. Ceux-ci consistent à creuser un chenal au profit inégal et à édifier une digue sur chaque rive, renforcée par des enrochements puis par des pavés et du béton. Le lit, large d’1 km, est réduit à 300 mètres et sa pofondeur navigable passe de 3 m à 10,50 m.

Des mondes sans hiver

Lorsque je vivais en Centrafrique, un élève m’a un jour demandé :
« – Monsieur Charles, est-ce que c’est vrai que chez vous, en France, les gens parlent toujours de la météo ? »
« – C’est tout à fait vrai, ai-je répondu, mais cela s’explique par le fait qu’en France – et d’une façon générale dans toutes les régions dites tempérées – le temps est extrêmement variable, d’un jour à l’autre, et même d’une heure à l’autre ! Aussi, il alimente beaucoup de conversations. Alors qu’au contraire, chez vous, le temps est invariable : il fait chaud et sec tout le temps, jusqu’à ce qu’un jour il se mette à pleuvoir. C’est la saison des pluies. Alors, il fait chaud et humide tout le temps. Et puis un autre jour, environ six mois plus tard, la pluie cesse de tomber. C’est la saison sèche. Il n’y a rien à en dire. Ce sont les tropiques qui expliquent cela. »

Ces deux petites lignes – soi-disant imaginaires – n’ont l’air de rien, et pourtant, dès mes premiers voyages dans leurs contrées, je suis tombé amoureux d’elles, j’ai été séduit par l’ambiance qui règne entre elles, par ces mondes sans hiver qu’elles ont engendrés. Le premier de ces voyages entre les Tropiques fut un séjour en famille sur l’île Maurice, en décembre 2003. Magie des transports modernes, quelques heures nous séparaient de la grisaille de l’hiver parisien lorsque nous avons humé l’air chaud et humide de Mahébourg, dans le sud de l’île, quelques heures nous séparaient de la pluie froide lorsque j’ai plongé mon corps dans l’eau turquoise de l’Océan Indien. Je me rappelle que cette eau sur ma peau asséchée par l’hiver a provoqué une sensation de brûlure, comme si le sel s’introduisait entre les fines gerçures creusées sur mon visage. Nous arrivions dans une région du monde où la saison des pluies s’était déjà bien installée, le temps était à la menace des cyclones, et j’imagine que ce genre d’atmosphère – moite, collante, lourde – ne plait pas à tout le monde. Mais à moi, il plait férocement.

A vrai dire, les régions intertropicales souffrent de deux réputations contradictoires : l’une infernale, l’autre idyllique. Comme les pays situés entre les Tropiques sont tous des pays pauvres, ils peuvent effrayer : ce sont des zones de violence, de bruit, d’agitation, de misère, de saleté. A contrario, comme le climat et les paysages peuvent y être d’une grande douceur si l’on choisit bien le moment pour s’y rendre, ces régions bénéficient d’un potentiel paradisiaque immense. Aussi, le voyageur négligent aura du mal à se départir de son impression paradoxale provoquée d’une part  par la gêne qu’il éprouve face à l’insolente pauvreté du pays ; d’autre part par la suave langueur qui se dégage de ces hôtels luxueux, de ces plages bordées de cocotiers, de ces mers bleues et chaudes. Ce voyageur-là, qu’il soit touriste ou homme d’affaires, sera troublé et ne saura pas discerner la réalité de ces régions ni percevoir leur splendeur réelle et leur misère véritable.

En quoi donc les deux lignes tropicales sont-elles responsables de cette contradiction ? Un botaniste, Francis Hallé, l’explique avec brio dans une belle synthèse, où il a osé dépasser le cadre de sa spécialité : La condition tropicale – Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes. C’est à lui que je suis redevable de cet article. J’espère que ma « fiche de lecture » ne trahit pas ses explications !

D’abord, il faut savoir que ce n’est pas le hasard mais le calcul précis d’astronomes qui a tracé les tropiques à leur place, à 23°27’8’’ au Nord (Tropique du Cancer) et à 23°27’8’’ au Sud (Tropique du Capricorne), de part et d’autre de l’équateur. Cet angle (23° et des poussières) est celui que forment l’axe de rotation de la Terre et son axe de révolution. Comme vous le savez probablement (vous le saurez si vous activez vos souvenirs de l’école primaire) notre planète est animée par deux mouvements : une rotation sur elle-même en 24 heures, et une révolution autour du soleil en 365 jours et 6 heures. Or, les axes de ces mouvements sont légèrement décalés, comme le montre le grossier schéma ci-dessous. Et c’est ce léger décalage, d’environ 23° donc, qui explique l’existence de tropiques. (Pour info, Uranus – la planète couchée – a un angle tropicale de 82°, ce qui signifie que sa zone intertropicale recouvre l’essentiel de sa surface).

Les tropiques - une réalité astronomique
Les tropiques – une réalité astronomique

Francis Hallé a réussi à m’intéresser à des disciplines que j’avais abandonnées avec bonheur il y a presque vingt ans, au début du lycée. Si la climatologie (que j’ai poursuivie à l’université) m’a toujours enthousiasmé, c’est loin d’être le cas de la géologie (que j’ai également dû me farcir dans mes études supérieures) et de la biologie. Or, l’existence de tropiques a des conséquences non négligeables sur les climats, les sols, la faune, la flore, les paysages de ces régions. Par exemple :

– Il n’y a qu’entre les tropiques que l’on peut observer le soleil au zénith, c’est-à-dire à la parfaite verticale au-dessus de nos têtes. Dans l’absolu, ce moment ne dure qu’un temps, à midi, et intervient deux fois dans l’année (sauf sur l’équateur lui-même où cela n’arrive qu’une seule fois). Lors de vos prochaines vacances ou missions entre les tropiques, renseignez-vous pour savoir si le soleil sera au zénith sur la période et sur la latitude de votre destination, vous aurez ainsi l’occasion de contempler un paysage sans ombres…

– sur le plan climatique, la caractéristique principale des tropiques n’est pas la chaleur : vous en serez convaincus si vous séjournez à Addis Abeba au mois d’août (environ 15°C). Non, le marqueur climatique des tropiques, c’est avant tout l’existence de saisons pluviométriques et non thermiques. En gros, une saison sèche alterne avec une saison humide de plus en plus longue au fur et à mesure qu’on s’approche de l’équateur. Ainsi, l’amplitude thermique est très faible sur une année entière (moins de 5° C d’écart), mais elle peut être importante sur une journée (parfois plus de 20°C d’écart).

– Les forêts équatoriales, même si elles tendent à disparaître, sont des lieux extraordinaires de beauté et de splendeurs biologiques. Contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas à terre, sous les arbres, que la vie s’y déroule, mais dans les cimes des arbres, dans ce qu’on appelle la canopée. A plusieurs dizaines de mètres de haut, la faune et la flore y sont d’une formidable richesse.

– Les tropiques sont un paradis pour les botanistes, et l’on comprend que Francis Hallé s’y soit tant intéressé ! La biodiversité y est très élevée : « Lorsqu’une même famille de plantes appartient à la fois aux latitudes moyennes et basses, on trouve une large gamme de types biologiques chez les espèces tropicales, tandis que celles des latitudes moyennes adoptent en général un type biologique unique, le plus souvent celui des herbes. » Par ailleurs, non seulement la biodiversité est élevée sous les tropiques, mais en plus elle y permet souvent que se développent des espèces de grandes tailles, ce qui rend les paysages de ces régions impressionnants. Les tropiques sont aussi des régions d’intense activité bactériologique, ce qui explique que les maladies y prolifèrent plus facilement qu’aux hautes et moyennes latitudes.

– La photopériode désigne l’alternance entre le jour et la nuit en vingt-quatre heures. Entre les tropiques, cette période est relativement stable toute l’année : sur l’équateur même, les jours et les nuits se partagent invariablement le temps en deux parties égales (12 heures chacun). A mesure qu’on se dirige vers les hautes latitudes, le photopériodisme marque un prolongement de plus en plus net des nuits jusqu’au solstice d’hiver, puis des jours jusqu’au solstice d’été. Mais entre les tropiques, cette variabillité est faible. L’aube et le crépuscule sont des instants de beauté qui nous font passer du jour à la nuit, ou de la nuit au jour en quelques minutes. Quand le jour baisse, peu avant 18 heures, il est temps de rentrer chez soi, car on risque de se laisser surprendre par la nuit !

Francis Hallé n’en reste pas à ces considérations naturelles ; il s’avance également sur le terrain miné de l’anthropologie, assumant une part de déterminisme dans ses raisonnements. Cela me semble assez courageux compte-tenu de la doxa égalitariste contemporaine. La thèse de son livre pourrait être résumée ainsi : plutôt que de parler d’Occident et de Tiers-Monde, de Nord(s) et de Sud(s), il faudrait plutôt distinguer, lorsqu’on veut réfléchir aux aires de développement, les zones de basses latitudes (intertropicales) et les zones de moyennes latitudes (« tempérées »). C’est un fait : les régions de basse latitude comprennent toutes, quasiment sans exception, des pays pauvres.

Danseuses traditionnelles en RCA, Sibut, 2010
Danseuses traditionnelles en RCA, Sibut, 2010

Ce qu’explique Hallé, c’est qu’aujourd’hui les caractéristiques culturelles, sociales et économiques des tropiques sont propres aux sociétés traditionnelles : prédominance du groupe sur l’individu, rôle de la femme essentiellement réservée à la sphère privée, perception d’un temps « tournant », grande importance du sacré, attachement aux signes de la nature, fatalisme. A vrai dire, sur ces questions, un autre scientifique – agronome celui-ci – est plus convaincant que Hallé. Il dit la même chose que lui, mais en mieux. Clair Michalon (c’est son nom) a élaboré un outil très intéressant et très convaincant pour expliquer les différences culturelles entre les individus et les sociétés. Sa grille de lecture pourrait être synthétisée par le titre « précarité/sécurité » : selon le niveau de précarité ou de sécurité d’un individu, sa mentalité, son rapport au monde, aux autres, au progrès, au corps, au temps… diffère. Dans une situation de précarité, un individu ou un groupe perçoit l’initiative comme un danger ; il est dans une logique conservatoire, attaché à ce qui a toujours fonctionné, avec comme objectif social la survie ; alors qu’en situation de sécurité, l’initiative – la prise de risques – est valorisée, elle place les individus dans une logique évolutive, cherchant à améliorer son niveau de vie. Les conséquences de cette perception du risque, et donc du droit à l’erreur, sont nombreuses. En situation de précarité, l’échelle de valeurs repose sur un principe relationnel, et les structures sont marquées par une allégeance relationnelle : on se définit comme le fils d’untel ou le frère d’untel, on respecte les anciens et on s’attache à une personne physique (et non morale : l’Etat n’est pas considéré). Dans cette situation, rembourser une dette peut être perçue comme la rupture de la relation, car tant qu’on est endetté on est en relation. De même, le chiffre d’affaire d’une commerçante n’est pas son objectif ultime : ce qu’elle recherche, c’est la conversation, la relation. Les solidarités sont donc généralement fortes dans des sociétés qui répondent à ces critères, mais elles peuvent aussi apparaître contraignantes : difficile de rejeter le vieil oncle ou l’arrière-neveu qui s’incruste à la maison et qui n’en rame pas une ! En situation de sécurité, c’est plutôt le contraire, l’échelle des valeurs repose sur un principe fonctionnel : chacun se définit par rapport à ce qu’il fait (son métier, ses hobbies). Le chômage est ainsi très mal perçu, pas seulement pour ses conséquences financières, mais aussi sociales et psychologiques : le chômeur ne « fait rien », il est donc perçu comme « n’étant rien ». D’ailleurs, les structures sont elles-mêmes soumises à des allégeances fonctionnelles : la hiérarchie repose sur la fonction (le chef de service, le directeur), la règle est légitime, la personne morale (Etat, entreprise) est respectée. Il en découle une grande liberté, mais aussi, souvent, une grande solitude. Voici une vidéo de Clair Michalon qui me paraît assez intéressante :

Francis Hallé, dans son livre, dresse également un panorama historique de l’évolution des techniques et des sciences pour en faire ressortir le trait suivant : depuis le IXème siècle environ, les civilisations intertropicales se sont fait doubler par celles des zones de moyenne latitude. Même si les empires incas en Amérique ou du Ghana en Afrique ont été extrêmement brillants sur les plans politique et culturel, ils sont dès cette époque à la traine sur le plan scientifique. Aujourd’hui encore, le constat est le même.

Dès lors, une question simple mais dérangeante s’impose : pourquoi ? Hallé avance une hypothèse que je ne développerai pas et qui, honnêtement, ne me convainc pas complètement : pour lui, c’est à cause du photopériodisme, qui a un impact majeur sur la psychologie et les mentalités, et donc sur le niveau de développement des sociétés.

Je préfère une des hypothèses de Jared Diamond – que Hallé évoque pour la contester – celle des axes d’allongement des continents. Selon cette théorie, les idées et les techniques se diffusent plus vite selon un axe est-ouest que selon un axe nord-sud. Or, c’est un fait (qui n’a rien à voir avec les tropiques) : les axes d’allongement de l’Europe et de l’Asie sont est-ouest, tandis que ceux de l’Afrique et de l’Amérique sont nord-sud.

Certaines personnes pensent que je suis fasciné par l’Afrique. La vérité est à la fois plus vaste et plus restreinte que cela : toute l’Afrique ne m’attire pas, et certaines régions d’Asie ou d’Amérique me séduisent fortement (Haïti, Inde). En fait, ce sont des Tropiques dont je suis amoureux.

Dire que ces mondes où l’hiver ne vient jamais me fascinent est toutefois exagéré ; disons qu’ils me plaisent fortement, que j’apprécie de m’y rendre, que je m’y sens bien. Il est des personnes qui, en sortant de l’avion sur le tarmac de Brazzaville, Rio ou Manille ressentent un irrépressible désir de repartir : ils étouffent, se sentent oppressés par le climat, le bruit, l’agitation qui règnent sous ces basses latitudes. Pour moi, c’est tout l’inverse : je m’épanouis.

Bibliographie:

– HALLÉ Francis, La condition tropicale – Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes, Actes Sud, collection « questions de société », 2010

– MICHALON Clair, Différences culturelles mode d’emploi, Sépia, 2011

Visages d’Haïti

Après « Paysages d’Haïti« , je vous propose ici le deuxième volet de ma série de photographies de la « perle des Antilles », avec cette fois une galerie de portraits d’enfants pris entre juillet et août 2014. Pour chaque enfant, je précise dans la légende la date à laquelle je l’ai connu et le lieu où j’ai pris la photo.

On ne peut pas vivre ici, et pourtant on y vit.

Esther* est toujours autant amoureuse de moi, et j’ai un peu de peine pour elle en songeant que déjà, si jeune, elle connaisse la violence du désespoir amoureux, et qu’elle fasse l’amère expérience de la muflerie des hommes. Je suis celui qu’elle aime, qui lui montre de l’affection, la prend dans ses bras, elle s’en remet totalement à cet amour, elle se donne sans retenue, sans honte, presque sans dignité, et finalement se fait abandonner, avec plus que ses larmes pour patienter du prochain retour, un retour incertain et indéterminé, dans quelques mois, l’année prochaine, peut-être jamais…

J’ai fait la connaissance d’Esther en juillet 2012. Très vite, elle est tombée amoureuse de moi. Je peux comprendre que ce grand blond qui la prend si volontiers dans ses bras et qui se laisse embrasser eût pu la séduire. Très vite, elle a parlé de se marier avec moi. Et tout le monde en riait, de ses velléités de mariage, de ses illusions de pauvrette qui ne contenait plus son misérable cœur langui d’amour ; et tout le monde l’entretenait dans cette folie, lui demandant même pour quand elle prévoyait la noce. Elle répondait : « le jour où nous irons à la plage ». Lorsque nous sommes effectivement allés à la plage, elle est venue me voir. J’étais allongé à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, je me prélassais dans le doux bruit des vagues et des enfants qui jouent. Elle s’est assise à côté de moi et s’est blottie dans mes bras. Elle me caressait encore le bras, comme elle aime tant le faire, elle me parlait doucement, d’une voix faiblarde et timide, à tel point que je ne comprenais pas tout, et puis elle m’a demandé : « Charles, on va se marier ? ». Je ne lui ai pas répondu non, mais j’ai sifflé la fin de la partie, dans un créole approximatif : « Pas aujourd’hui, Esther. Tu es une enfant et je suis un adulte. Les adultes ne se marient pas avec les enfants. »

J’avais alors trente et un ans, et Esther en avait quatre.

Lorsque je suis revenu un an plus tard dans cette ville d’Haïti qui s’appelle Léogane, les enfants ne m’avaient bien sûr pas encore oublié. Samantha, une adolescente du même orphelinat qu’elle, s’est gentiment moqué d’Esther, lui rappelant comment, en découvrant mon absence le matin de mon départ l’année précédente (j’étais parti très tôt, avant même que quiconque fût réveillé), elle s’était mise à pleurer abondamment, en se roulant par terre. Samantha se moquait et Esther, elle, était là, le regard dans le vague, ressentant probablement cette amertume : la joie de revoir l’être aimé, mais la déchirure à l’idée qu’il partira bientôt, encore une fois, et que cela se reproduira indéfiniment : il viendra rendre visite, avivant les désirs de la fillette, et il repartira, sans cesser de sourire, feignant de ne pas comprendre le feu qui brûle dans le cœur de l’enfant. Esther devra apprendre à contenir ses désirs. Toute sa vie elle souffrira si elle n’apprend pas très tôt à tirer des leçons de ses douloureuses expériences, elle qui en a déjà vécu tant, elle qui me devance déjà dans la connaissance du malheur.

Me voici maintenant, juillet 2014, à Léogane encore. Esther m’a attendu. Tous les enfants viennent me voir pour me la désigner car elle n’ose pas encore trop s’approcher. Deux ans qu’on l’entretient dans l’illusion de ce blanc qui l’épousera un jour. Je me demande quand elle cessera de croire à ce qui ne sont pourtant que des moqueries, des bêtises prononcées pour observer ses réactions. On me raconte qu’un Américain, la trouvant bien mignonne, aurait dit :
– Je vais la prendre dans mes bagages, celle-là. Je vais l’emmener avec moi.
Mais elle, prenant la proposition très au sérieux, l’aurait déclinée, en répondant :
– Non, je ne vais pas venir avec toi car un jour je me marierai avec Charles.
Tout le monde a ri, et l’Américain s’est demandé qui était ce Charles, cet hypothétique époux qui avait le pouvoir de réduire à néant le rêve américain.

On dit que celui qui habite une semaine quelque part en fait un livre ; celui qui y vit un an en fait un article. Et celui qui y vit une décennie n’écrit rien. Cela fait maintenant presque une décennie que je me rends en Haïti. Je n’y ai jamais vécu, mais j’y suis actuellement présent pour la cinquième fois depuis 2006. Et il est vrai que je ne sais plus vraiment quoi en dire. Je ne parviens qu’à formuler quelques impressions fuligineuses, comme des brandons allumés dans la nuit tropicale. J’entends au dehors des hommes et des femmes chanter pour bénir le nom de leur Dieu. Leur chant m’émeut.

Haïti : je vois ces hommes, torse nu, dans le soleil écrasant et la rudesse des plantations de canne à sucre, je vois leurs ancêtres comprimés dans une société où bout la violence, je vois la formidable richesse de Saint-Domingue, je vois l’indécence de ces gros hommes dans leurs grosses voitures avec leurs grosses femmes, je vois Charles X reconnaissant l’indépendance du pays contre cent cinquante millions de francs-or, je vois les dollars américains pervertir l’économie d’un pays sous perfusion, je vois la crasse, le bruit et la fureur de Port-au-Prince dans ses interminables embouteillages, je vois ce laisser-aller, toute cette malhonnêteté, je vois tout ce gâchis, ce peuple fier et résigné, je vois ces poètes et ces peintres, je vois ces fillettes se cambrer et caracoler en chantant, je vois ces garçonnets haranguant le chaland pour lui proposer des jus pour un dollar, je vois ces femmes au bord du fleuve Artibonite, je vois le soleil déclinant d’une après-midi qui s’achève, je vois ces rizières aux reflets verts, traces parmi d’autres d’un monde où l’hiver ne vient jamais, je vois ces maringouins qui ne pleurent qu’à l’aube et au crépuscule et qui vous injectent des fièvres, des délires ardents, des paralysies, je vois Samantha toujours souriante, toujours serviable, un peu espiègle, un peu moqueuse, je vois ce ciel qui s’assombrit et qui rugit sans parvenir jamais à faire fuir l’espérance, je te vois, toi, Esther, abandonnée de tes parents à l’âge de trois ans, recueillie dans cet orphelinat géré du mieux possible par un couple courageux, je te vois, tu as grandi, tu as six ans et tu aimes rire.

Et je me vois, moi, assis à mon bureau il y a quelques heures encore, dans mon appartement d’une banlieue chique de l’ouest parisien, devant mon ordinateur, en pensant à Esther qui m’attend. Me voici maintenant, happant l’air chaud brassé par un modeste ventilateur, tailladant sans relâche la chair dure et coupante des mots qui se pressent dans mon ventre, transpirant pour exprimer ce qu’au fond de moi Haïti veut dire. Me voici, je ferme les yeux, et je suis au bord de la mer Caraïbes qui fond au pied des mornes, je suis allongé dans le jardin à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, l’air me caresse le cou. Je me sens bien.

(* Tous les prénoms ont été changés.)

Le piège de l’humanitaire

Comment l’Afrique peut-elle se développer ? A cette question je réponds toujours : « d’abord, en renvoyant les ONG. » Cela peut sembler un peu abrupt et d’une mauvaise foi évidente, mais cette intuition que j’ai depuis des années a peu à peu trouvé ses arguments.

Dans La Captivante, un petit livre que j’ai publié pour témoigner de mon expérience centrafricaine, voici ce que j’écrivais :

« Soyons bien clairs tout de suite, pour anticiper tout éventuel malentendu : en Centrafrique, pendant deux ans, je n’étais pas en mission humanitaire. Je ne sais pas bien au juste ce qu’est l’humanitaire, je ne comprends pas tellement ce qu’on met comme définition derrière ce mot, mais je sais bien, en revanche, que ce n’est pas ce que je faisais.

Je vous avouerai même que ce mot a fini par me hérisser les poils, tellement je déteste presque tout ce que j’ai vu qui portait ce nom. Je voudrais évacuer le sujet de l’humanitaire dès les premières lignes du premier chapitre pour bien mettre à l’aise tout le monde. Car l’humanitaire est un « piège ».

Derrière de bonnes volontés (qui ne sont pas toujours bonnes, ceci dit), se cache souvent un moyen de soumissions des pays pauvres. Certaines organisations humanitaires ou internationales exercent sur les pays pauvres une influence extrêmement néfaste en imposant un modèle de développement, un modèle économique pas forcément adapté, en imposant une aide qui a été pensée dans des bureaux du monde occidental, qui est ensuite mise en place par des hommes qui ont de gros budgets et peu de temps pour les utiliser, des hommes qui passent en vitesse sur les lieux de réalisation de ces projets, qui rencontrent à peine les populations locales.

Souvent, les actions mises en place sont inutiles. Parfois même, elles nuisent au développement. Certains organismes, par exemple, distribuent de la nourriture gratuitement. Cette nourriture est souvent le trop-plein des productions occidentales, et ne provient presque jamais de l’agriculture locale. Ainsi, en voulant bien faire, en prétendant donner de la nourriture à ceux qui ont faim, non seulement on n’encourage pas les populations locales à produire (puisqu’on leur offre) mais, même, on les en empêche (comment le paysan pourra-t-il vendre sa production, puisque une ONG la donne ? Qui va la lui acheter, puisqu’on peut la trouver gratuitement ?). Encore ces organismes ne feraient-ils ces actions que ponctuellement, en cas de crise… mais non : ils les réalisent même là où il n’y a pas de famine (usant même, dans leur communication, de l’ambiguïté entre malnutrition et sous-nutrition). »

Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que des efforts sont faits, aujourd’hui, pour repenser cette aide, par exemple en distribuant de la nourriture qui a été produite localement, ou à proximité. Les ONG et les organismes internationaux se remettent en question, essaient de travailler en synergie. Ils essaient, mais ils n’y parviennent que rarement.

« Il n’y a évidemment aucun mal à travailler dans l’humanitaire, il ne faudrait pas non plus se méprendre sur ce que j’écris. Seulement, j’ai pris conscience que l’humanitaire, comme tout secteur d’activité des sociétés capitalistes, enrichit avant tout ceux qui y travaillent : les expatriés à qui sont offertes de belles carrières, des métiers intéressants, variés et parfois extrêmement bien payés ; les employés locaux qui ont des salaires bien supérieurs à ceux de leurs compatriotes. Cela n’est pas mal, je ne me place pas ici d’un point de vue moral. Mais justement : ceux qui y travaillent ne sont ni moins ni plus vertueux que les banquiers, les experts-comptables, les ingénieurs, les commerciaux, les enseignants, les chefs de produits, les DRH (autant de métiers que l’on retrouve souvent, soit dit en passant, dans toutes les organisations humanitaires).

(J’ouvre une parenthèse. Il est assez difficile d’y voir clair dans la profusion d’organisations humanitaires. Comme le but de ce livre n’est pas d’être un guide pour choisir l’ONG qui bénéficiera de votre générosité pour Noël, générosité dont seront déduit 66%, voire 75% de vos impôts, je ne peux pas en dire trop, surtout que je n’ai pas analysé à la loupe chacune des organisations qui existent sur le marché. Toutefois, un conseil : renseignez-vous sur la part du budget de l’organisation consacrée aux frais de fonctionnement – frais qui comprennent notamment la communication et les salaires. S’ils excèdent 15%, vous devriez vous abstenir de leur donner quoi que ce soit. A mon sens, une bonne philosophie de l’humanitaire consiste au moins à engager plus de 85% de son argent dans les projets locaux. Je referme la parenthèse.) »

Après le séisme qui a mis à terre Port-au-Prince et sa banlieue le 12 janvier 2010, un formidable élan de générosité mondiale a permis, comme c’est souvent le cas en de pareilles circonstances, de récolter de nombreux fonds pour reconstruire Haïti. Mieux encore, un comité intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) s’est monté, regroupant les principaux bailleurs de fonds, les pouvoirs publics et des représentants des Etats donateurs. Ainsi, le CIRH avait pour ambition – cas inédit – de fédérer les acteurs de la reconstruction pour que celle-ci soit cohérente et non concurrentielle. Il comprenait autant d’Haïtiens que d’internationaux. On lui promettait des sommes très importantes. Il était composé de personnalités respectables, réputées efficaces et expérimentées. Or, un documentaire paru en 2013 – Assistance mortelle de Raoul Peck – démontre méthodiquement l’échec de cette si belle affiche. Il montre comment les ONG se sont acharnées à mener des projets identiques au même endroit, à vouloir construire des habitations dont les Haïtiens ne voulaient pas, à ne jamais faire confiance ni aux populations locales, ni aux pouvoirs publics locaux (sous prétexte que l’argent risquait d’être détourné, comme s’il ne l’était pas de toute façon). On voit dans ce film les salariés de ces ONG sur le terrain s’évertuant à défendre des projets dont ils voient très bien les failles. On voit des hauts responsables se mettre en quatre pour présenter au co-président de la CIRH, Bill Clinton, des avancées qui n’en sont pas.

Léogane, 2008
Enfants d’un orphelinat de Léogane qui s’est effondré après le séisme de 2010. Photographie prise en 2008.

En fait, c’est dès le début de la reconstruction que les espoirs se sont éteints : avant de reconstruire, il fallait déblayer les gravats, mais très peu ont voulu financer cette mission. Pas assez sexy, pas assez vendeur. Une ONG préfère toujours présenter une école, un hôpital, des puits, des champs, de jolies bouilles d’enfants, et non des terrains déblayés ! Résultats : deux ans après la catastrophe, la capitale était encore partiellement sous les décombres.

L’humanitaire représente en quelque sorte « les aspects positifs de la colonisation ». On met en avant les ponts, les chemins de fer, les hôpitaux, pour bien masquer l’impérialisme économique, les humiliations, la violence. L’humanitaire est finalement devenu un business comme un autre : les ONG se disputent des marchés, se cherchent des investisseurs, elles communiquent à grand renfort d’insolentes, culpabilisantes et mensongères campagnes publicitaires, elles attirent les hauts potentiels avec des salaires faramineux, mais exploitent jusqu’au bout les possibilités d’user de stagiaires, de volontaires sous-payés, de CDD.

Je regrette aussi de constater dans l’humanitaire une absence de vision à long terme qui coexiste avec une absurde logique de résultats immédiats. Les ONG doivent faire du chiffre, à la fois pour justifier l’utilisation des fonds qui leur sont remis, et pour séduire le grand public. Plus dommageable encore : elles doivent boucler des budgets sur des temps limités. Ainsi, on constate parfois que l’argent est gaspillé, lorsque la somme allouée n’a pas été entièrement utilisée. Un prêtre centrafricain qui avait logé dans les chambres d’accueil de son presbytère les membres d’une mission humanitaire me raconta que le responsable du projet lui avait demandé de doubler sa facture car il lui restait de l’argent à dépenser et qu’il ne savait quoi en faire. L’équipe d’un organisme international, pour les mêmes raisons, a organisé un concours de dessin pour terminer le budget : des gosses de 10 ans se sont vus récompenser de 1000€ ou de voyages au Kenya, récompenses dont l’impact sur le développement du pays est, me semble-t-il, assez contestable…

Aussi, la logique de résultats est-elle perverse. Elles poussent les agents humanitaires à « faire du chiffre ». Or, selon moi – et c’est là le fond de mon propos – l’aide ne doit pas chercher l’efficacité immédiate, le résultat mesurable. L’objet de cet article n’est pas de critiquer l’altruisme d’individus qui de tout cœur veulent aider des populations en détresse. Bien au contraire. Je propose seulement quelques principes : la force du don réside dans sa gratuité ; la charité ne doit pas être au service d’une idéologie ; on ne peut aider quiconque contre son gré ; nul ne peut vraiment maîtriser ce qu’il a semé ; nous ne sommes pas supérieur à ceux que l’on aide, ils ont droit à la dignité ; le désir de rencontre doit être au cœur du processus humanitaire ; cette rencontre engendre de la joie.

Le pape François, dans sa récente exhortation apostolique justement nommé La Joie de l’Évangile, parvient en quelques phrases à exprimer avec profondeur tout ce dont j’avais l’intuition depuis longtemps sans pouvoir le formuler :

« Il y a une tension bipolaire entre la plénitude et la limite. La plénitude provoque la volonté de tout posséder, et la limite est le mur qui se met devant nous. Le « temps », considéré au sens large, fait référence à la plénitude comme expression de l’horizon qui s’ouvre devant nous, et le moment est une expression de la limite qui se vit dans un espace délimité. Les citoyens vivent en tension entre la conjoncture du moment et la lumière du temps, d’un horizon plus grand, de l’utopie qui nous ouvre sur l’avenir comme cause finale qui attire. De là surgit un premier principe pour avancer dans la construction d’un peuple : le temps est supérieur à l’espace.

Ce principe permet de travailler à long terme, sans être obsédé par les résultats immédiats. Il aide à supporter avec patience les situations difficiles et adverses, ou les changements des plans qu’impose le dynamisme de la réalité. Il est une invitation à assumer la tension entre plénitude et limite, en accordant la priorité au temps. Un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps des processus. Donner la priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder les espaces. Le temps ordonne les espaces, les éclaire et les transforme en maillons d’une chaîne en constante croissance, sans chemin de retour. Il s’agit de privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en événements historiques importants. Sans inquiétude, mais avec des convictions claires et de la ténacité. »

Il y a maintenant dix ans, j’ai participé à la création d’une très belle association qui s’appelle Ti Chans pou Haïti. Ce nom fait référence au refrain d’une chanson en créole qui signifie : « une petite chance pour Haïti ». Cette association soutient des programmes d’aide à l’enfance. Je ne prétends pas que nous sommes les meilleurs, que nous avons tout compris et que les ONG sont nécessairement des grosses machineries inefficaces. Mais je crois sincèrement que depuis dix ans nous nous sommes fixés une ligne de conduite assez saine :
L’intégralité des dons et des subventions qui nous sont remis est injectée dans l’aide sur place. Il n’y a pas un seul centime de nos donateurs qui soit utilisé pour financer le fonctionnement de l’association ou les missions des bénévoles. Ces derniers les financent eux-mêmes, en s’impliquant au moins un an à l’avance dans des activités génératrices de revenus (AGR). Les frais de fonctionnement sont de toute façon réduits à leur strict minimum.
– Tous les projets mis en œuvre sont impulsés localement. Nous ne sommes pas à l’initiative de ces projets, nous réfléchissons seulement avec ceux qui viennent à notre rencontre à la meilleure façon de les réaliser. Nous n’imposons pas notre point de vue, nous faisons confiance aux compétences locales, nous évitons l’arrogance de ceux qui possèdent face à ceux qui expriment leur détresse.
– Nous connaissons personnellement les enfants que nous aidons, parce qu’avant d’être des pourvoyeurs de fonds nous sommes des éducateurs et des formateurs ; entrer en relation avec les enfants et les adultes qui les encadrent est une priorité. C’est pourquoi nous travaillons sur le très long terme, nous privilégions le temps sur l’espace

En définitive, ce que je critique, ce sont les dérives de l’humanitaire, et non pas l’humanitaire en tant que tel. Je reproche les mensonges de certaines ONG, leur discours tantôt mièvres, tantôt méprisants, leurs actions inefficaces voire nuisibles. Aussi, parce que je ne veux pas laisser croire que je suis contre l’urgence qu’il y a à apporter son aide à ceux qui la réclament, je voudrais conclure en citant un autre pape, Benoît XVI, qui dans son encyclique Deus caritas est écrivait :

« Les pauvres, dit-on, n’auraient pas besoin d’œuvres de charité, mais plutôt de justice. Les œuvres de charité – les aumônes – seraient en réalité, pour les riches, une manière de se soustraire à l’instauration de la justice et d’avoir leur conscience en paix, maintenant leurs positions et privant les pauvres de leurs droits. Au lieu de contribuer, à travers diverses œuvres de charité, au maintien des conditions existantes, il faudrait créer un ordre juste, dans lequel tous recevraient leur part des biens du monde et n’auraient donc plus besoin des œuvres de charité. Dans cette argumentation, il faut le reconnaître, il y a du vrai, mais aussi beaucoup d’erreurs. […] Le marxisme avait présenté la révolution mondiale et sa préparation comme étant la panacée à la problématique sociale : avec la révolution et la collectivisation des moyens de production qui s’ensuivit – affirmait-on dans cette doctrine – tout devrait immédiatement aller de manière différente et meilleure. Ce rêve s’est évanoui. […] Pour définir plus précisément la relation entre l’engagement nécessaire pour la justice et le service de la charité, il faut prendre en compte deux situations de fait fondamentales :
a) L’ordre juste de la société et de l’Etat est le devoir essentiel du politique. […]
b) L’amour – caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n’y a aucun ordre juste de l’Etat qui puisse rendre superflu le service de l’amour. Celui qui veut s’affranchir de l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme. Il y aura toujours de la souffrance, qui réclame consolation et aide. Il y aura toujours de la solitude. De même, il y aura toujours des situations de nécessité matérielle, pour lesquelles une aide est indispensable, dans le sens d’un amour concret pour le prochain. […]

Les personnes qui ont faim doivent être rassasiées, celles qui sont sans vêtements doivent être vêtues, celles qui sont malades doivent être soignées en vue de leur guérison, celles qui sont en prison doivent être visitées, etc. […] Une partie de la stratégie marxiste est la théorie de l’appauvrissement : celui qui, dans une situation de pouvoir injuste – soutient-elle – aide l’homme par des initiatives de charité, se met de fait au service de ce système d’injustice, le faisant paraître supportable, au moins jusqu’à un certain point. Le potentiel révolutionnaire est ainsi freiné et donc le retour vers un monde meilleur est bloqué. […] C’est là une philosophie inhumaine. […] Nous ne contribuons à un monde meilleur qu’en faisant le bien, maintenant et personnellement, passionnément, partout où cela est possible, indépendamment de stratégies et de programmes de partis. »

Voilà ce que, selon moi, devrait être l’humanitaire, s’il ne veut pas s’enfoncer plus encore dans ce piège qui le menace ou le saisit depuis quelques décennies.

Bibliographie

Je dois le titre de cet article à un livre que je n’ai pas lu, mais qui, paraît-il, fait référence :
– RUFIN Jean-Christophe, Le piège humanitaire, 1986

En revanche, j’ai lu les deux papes que j’ai cités :
– Benoît XVI, Deus caritas est, 2006 (paragraphes 26 à 31)
– Pape FRANÇOIS, La joie de l’Évangile, 2014 (paragraphes 222 et 223)

La Captivante, le livre que j’évoquais ci-dessus, n’est plus en vente, mais mon premier roman, qui évoque largement la question humanitaire, l’est encore:
FÉRAL Louis, La saison du confort, 2018

Filmographie

Assistance mortelle, de Raoul Peck, 2013

Webographie

Un excellent dossier traite de ce sujet dans La documentation française:
L’aide humanitaire en question

Sur le chemin de l’école

La scène se passe dans un petit village de brousse, dans le centre de la République Centrafricaine. Nous sommes en 2010, je suis assis à l’ombre d’un manguier avec à mes côtés le directeur de l’internat où je travaille à une quinzaine de kilomètres. Nous sommes partis deux heures auparavant pour acheter ce qu’on nomme justement de la viande de brousse. Ce sont en fait deux religieuses de passage chez nous et bientôt de retour à la capitale qui nous ont envoyés : la viande coûte cher à Bangui. J’ai accompagné mon directeur parce que je n’avais pas de programme particulier cet après-midi-là ; c’était une occasion de partir en brousse, de sortir un peu de chez moi. Mais maintenant que je suis là, dans une chaleur étouffante de saison sèche finissante, sous ce maigre manguier, je regrette un peu : je m’ennuie. Cela fait deux heures que nous roulons, nous arrêtant à chaque village pour négocier l’achat d’un porc-épic ou d’un singe boucané. Sous ce manguier, nous attendons le retour d’un potentiel vendeur.

Un garçon vient nous saluer et échange quelques mots avec le directeur. Puis il repart.
– Tu le connais ? me demande le directeur.
– Non.
– C’est un élève du collège. Il est en 6ème.

Cette année-là, on ne m’a confié les 6ème qu’au dernier trimestre, pour remplacer un professeur qui avait été renvoyé. Hormis les internes (avec qui je vis), je n’ai donc pas encore repéré tous les élèves de cette classe.

Le garçon revient, avec de l’eau fraîche qu’il vient de puiser et qu’il nous tend. Ce geste me fait apprécier le moment. C’est dans ces situations simples que j’ai aimé la Centrafrique : un village isolé, un manguier ombrageux, un garçon qui va nous chercher de l’eau. Il y a comme un parfum de temps immobilisé qui me séduit. J’interroge le garçon :
– Tu habites ici ?
– Oui, monsieur.
– Tu viens au collège tous les matins depuis ce village ?
– Non, monsieur. Je viens tous les lundis matins, et je repars le vendredi après midi. Je loge chez des parents.
– Tu viens comment ? A pied ?
– Oui, monsieur.
– Tu mets combien de temps ?
– Trois heures, monsieur.

Il est poli. Il me parle avec déférence, presque avec crainte. J’ai repensé à lui, récemment, et à tous ses camarades qui vivaient une situation similaire : un qui marchait une heure chaque matin et une heure chaque après-midi ; un autre qui faisait le trajet à vélo pendant une heure et demi ; et tant d’autres qui prenaient la peine de longuement marcher, chaque jour ou chaque semaine, pour recueillir des connaissances. Ces élèves-là, ceux qui venaient de loin, étaient souvent de bons élèves. Je savais que je les mettais dans l’embarras lorsque je les retenais en fin de matinée, que je faisais traîner mon cours ou que je leur confiais une tâche pour les punir : cela retardait d’autant leur retour chez eux.

Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe
Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe

Si j’ai repensé à eux, c’est parce que j’ai visionné un adorable documentaire que l’on m’avait conseillé depuis longtemps : Sur le chemin de l’école. Pendant plus d’une heure, le film accompagne quatre enfants et leurs amis, frères et sœurs sur le chemin de l’école, comme le titre l’indique.

Jackson et Salomé, au Kenya, font chaque jour 15 kilomètres en deux heures à l’aller, puis de nouveau au retour. Le chemin est difficile, semé d’embûches telles que des troupeaux d’éléphants. Ce sont les premiers de leur classe quant aux résultats scolaires.

Zahira quitte son village du Haut-Atlas marocain chaque semaine et marche pendant quatre heures dans les montagnes avec ses deux copines qui partagent sa chambre à l’internat où elles ont été admises.

Carlos cavale dans la steppe de Patagonie pendant plus d’une heure. Sa petite sœur se tient fermement agrippée derrière lui, balancée de haut en bas sur la croupe du rugueux cheval. Elle est mignonne quand elle demande à Carlito de la laisser prendre les rênes et que celui-ci cède après avoir refusé au prétexte que maman ne veut pas.

Le dernier, Samuel, le plus touchant selon moi, est un jeune indien handicapé qui est traîné dans une chaise roulante un peu pourave, sur plusieurs kilomètres par ses deux petits frères, Emmanuel et Gabriel. Le trio de garçons est extraordinaire : ils chantent, se chamaillent, jouent, se rêvent en chauffeurs de train. Lorsque Samuel arrive enfin à l’école, une envolée de garçons court vers lui pour prendre le relai des deux frères ; une fois devant la classe, ils sont nombreux à vouloir le porter jusqu’à sa place.

C’est vraiment émouvant de voir ces enfants parcourir ainsi ces longues distances, parfois en courant, craignant de n’être pas à l’heure à l’école. A la fin du film, le professeur kenyan rend grâce à Dieu qu’il n’y ait pas d’élèves absents ce jour-ci ; il remercie et félicite tous ses élèves d’être là. Je ne pense pas assez à me réjouir moi aussi de la présence de mes élèves. Même si, en France, ceux-ci ne se rendent pas toujours bien compte de leur chance, même si leur parcours est souvent plus simple, leur présence ne va pas de soi non plus : ils se sont réveillés tôt, ils se sont préparés, ils se sont mis en marche, ils sont venus, ils ont pris cette peine. J’espère que cette peine leur est rendue et que mon travail et celui de mes collègues porte déjà ses fruits.

Filmographie
Sur le chemin de l’école, de Pascal Plisson, 2013. Le film est sorti en DVD le 4 avril 2014. Je ne l’ai trouvé sur aucune plate-forme de téléchargement légal, et je ne suis pas parvenu non plus à le télécharger illégalement! Le DVD m’a coûté 9,99€ à la FNAC; il contient quelques bonus intéressants. Mise à jour le 30/06/14: le film est maintenant disponible en téléchargement légal.

Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d'étude du Petit Séminaire Saint-Marcel
Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d’étude du Petit Séminaire Saint-Marcel