Cinq jours à Addis Abeba

Jour 1

Pourtant, c’était mal parti. Dans l’avion, mes boules Quiès, mon casque antibruit et mon somnifère n’ont pas eu raison des trois gamines de 18 mois à 4 ans et demi qui étaient assises dans la rangée d’à côté et qui ont passé la nuit à pleurer ou à couiner, sans que leurs parents soient capables de les calmer un peu, parents qui – en plus – m’avaient obligé à changer de place pour cause de regroupement familial. Les célibataires responsables (qui s’organisent et qui, dans le cas présent, réservent leur place à l’avance) payent toujours pour les parents irresponsables (qui doivent savoir qu’ils seront de toute façon prioritaires). Donc: nuits blanches et petits agacements.

Arrivé à Addis, les formalités administratives sont très rapides. Mais le numéro du taxi dont je dispose est erroné. Des Éthiopiens m’expliquent que ce n’est pas un numéro éthiopien. Me voilà bien, tiens, à errer dans le hall de l’aéroport en me demandant comment je vais retrouver la maison où je suis censé loger. Je pense bien sûr à prendre un taxi lambda, mais une adresse précise, je n’ai jamais vu ça en Afrique, et je n’en ai donc pas.

Mais c’est ici que la première impression des Éthiopiens se forge. Comme je dois avoir l’air un peu paumé, plusieurs d’entre eux viennent vers moi, très simplement et visiblement sans arrière-pensée, pour tenter de m’aider. En vain, à vrai dire, car ils ne peuvent ni trouver le numéro qu’il me manque, ni connaître l’adresse de ma logeuse. J’entrevois alors une solution: il faut que je trouve une connexion internet dans cette fichue aérogare. Apercevant ce qui semble être un bureau de tourisme, je m’en approche et pose ma requête. Les types me font entrer, me font asseoir à l’un de leurs bureaux, et me voici, devant l’ordinateur à envoyer un mail à Liza (la logeuse) pour lui expliquer mon problème. Je termine en écrivant que j’attends Salomon (le chauffeur) et en lui indiquant mon numéro français. Environ quinze minutes plus tard, elle m’appelle pour me dire que Salomon m’attend dehors.

La conclusion de ce premier incident, c’est que d’emblée je me suis fait une opinion très positive des Éthiopiens: courtois et affables. On dit pourtant le contraire: hautains et arrogants. Pour l’instant, je n’en ai pas fait l’expérience. J’avais l’habitude de la gentillesse intéressée des Centrafricains; ici, personne ne m’a encore rien demandé en retour du service rendu, même si je me suis probablement déjà fait arnaquer en payant un taxi ou d’autres choses.

La maison où je loge est mignonne et Liza fort sympathique. C’est une anthropologue slovène qui travaille dans une ONG après avoir été enseignante et chercheuse à l’université d’Addis.

Une fois qu’elle m’ait présenté la maison, le quartier et le plan de la ville, elle part travailler, et moi explorer les lieux. Selon moi, la découverte d’une ville doit d’abord se faire avec les pieds. Le paysage passant forcément plus lentement, on peut prendre le temps de mesurer les distances, de repérer les rues, de s’approprier la structure de la ville, de contempler les jardins, les routes, les bâtiments.

C’est pourquoi je m’engage d’une extrémité de la ville à l’autre, tantôt à l’instinct, tantôt en jetant un œil sur le plan très précis dont je dispose. Je me retrouve au bout de deux heures dans le quartier de « la gare » (en français dans le texte), point de départ du « Chemin de fer Djibouto-Ethiopien » (en français dans le texte, hors-service depuis quelques années). Dans ce quartier vit une femme à qui je dois remettre un colis. Celle-ci m’accueille avec sa fille dans une minuscule maison située dans un genre de bidonville, avec latrines publiques en extérieur que j’ai la joie de tester à deux reprises. Elle me sert à manger du wat (sauce pimentée, servie ici avec de la viande) que l’on prend avec l’injera (genre de pain sans levain, galette de mil). C’est vraiment très bon, mais très épicé, et surtout les deux femmes insistent pour que je mange, que je mange, que je mange… Elles me resservent sans cesse, passant outre mes objections… À la fin je n’en peux vraiment plus. Je ne peux pas terminer mon assiette… Je vous jure, c’est physiquement impossible. Je reste finalement quatre heures chez elles, à parler en français de choses et d’autres, avec la télé allumée qui passe des films américains de qualité inégale. Puis le neveu arrive. Il me fait faire un tour du quartier (le club des cheminots, l’église…) et me raccompagne chez moi en taxi, vers 18 heures, avant que la nuit ne tombe.

Jour 2

Je me lève vers 8h30, fait ma lessive, prépare mon petit-déjeuner, bouquine un peu, écrit quelques lignes, et pars faire des courses. Dans un pays dont on ne connait rien, acheter trois tomates et un pain relève de l’exploit, car cela oblige à s’exprimer, à échanger avec les habitants, il faut compter ses sous, trouver les bonnes boutiques… Et puis, petit exploit après petit exploit, on peut commencer à être à l’aise.

Et justement, deuxième exploit à accomplir dans ma journée: prendre un bus pour me rendre à « Piazza », le quartier vaguement central, où est situé notamment l’hôtel de ville. Le réseau de bus est assez bien fichu, mais les directions indiquées au-dessus des véhicules sont écrites en lettres amhariques, donc incompréhensibles pour moi. Mais Liza m’a expliqué la logique du réseau, et ma marche de la veille m’a permis de repérer quelques lieux. Je me retrouve donc à Piazza assez vite, sans avoir à effectuer de changements. Le bus est en fait un minibus dans lequel on peut s’entasser à presque 20. Comme il ne fait pas chaud, ce n’est pas aussi gênant que dans la plupart des pays d’Afrique noire auxquels je suis habitué. Le contrôleur me parle de Jésus-Christ qui est le sauveur du monde dans un anglais approximatif que je lui rends bien volontiers, en roulant les r et en détachant chaque syllabe comme lui.

Je reste environ une heure à Piazza avec la ferme intention d’y retourner le lendemain. Puis je me rends à quatre kilomètres de là, dans un quartier bien nommé « Harat kilo », ce qui signifie « quatre kilomètres » (le kilomètre zéro étant Piazza). De là je marche jusqu’à « Amist kilo » (cinq kilomètres) où je visite le musée national d’Ethiopie. Celui-ci est un peu délabré, mal organisé, manquant d’explications, mais on y trouve son compte tout de même (41 centimes d’euros), notamment parce que s’y contemple la très célèbre et merveilleuse (comme l’appellent les Éthiopiens) Lucy, ou du moins une réplique de son squelette où apparaissent de couleurs différentes les pièces retrouvées et celles reconstituées.

Après cela, je reprends ma route jusqu’à « Sidis kilo » (six kilomètres) dans le but de me taper un autre musée, celui d’Ethnologie, sis dans la magnifique université d’Addis Abeba. Mais il est fermé. Je rebrousse chemin jusqu’à Harat kilo puis jusque chez moi. Je refais quelques courses pour mon dîner et mon petit-déjeuner, et je termine ma journée à lire, vous écrire et préparer la suite de mon voyage. Je songe un instant à sortir boire une bière dans le quartier, mais mes paupières s’abattent sur mes globes oculaires. Je ne peux rien faire d’autre que me coucher, après m’être assuré que le radiateur est bien allumé.

Jour 3

Mimi, la bonne de Liza, arrive vers 10 heures. Nous avons convenu la veille qu’elle me préparerait le café aujourd’hui avec tout le cérémonial traditionnel. Car ici, il existe une cérémonie du café. En voici les étapes, telles que je les ai observées (il se peut que certains gestes importants m’aient échappé et qu’au contraire d’autres insignifiants prennent ici une importance qu’ils n’ont pas) :
– Tout d’abord, faire des braises;
– Ensuite, une fois les braises chaudes, faire griller dans une mini poêle les fèves de café en ne cessant pas de les remuer (c’est ce qu’on appelle, je crois, la torréfaction);
– Au bout d’une demi heure environ, quand les fèves sont parfaitement grillées, il faut les moudre, à l’aide d’un pilon (éventuellement avec un mixeur électrique);
– Pendant ce temps-là, on commence à faire brûler de l’encens sur un autre brasero plus petit; on fait également chauffer de l’eau;
– Lorsque le café est moulu, on le transvase dans la cafetière remplie d’eau et on attend que le mélange atteigne la quasi ébullition.
– C’est prêt! On boit, en n’oubliant pas de remettre régulièrement de l’encens sur les braises.

Je ne sais pas bien à quoi correspond tout ce cérémonial, je ne l’ai lu nulle part. Pour l’instant, je regarde encore cela avec la même idée que je peux me faire des gens qui aiment faire la vaisselle, qui dorment dans des draps (plutôt que dans une couette), qui aiment passer le balai, ou qui font des recherches dans des encyclopédies papier: bref, des gens qui, selon moi, s’enquiquinent l’existence au nom de la tradition, des habitudes ou de je ne sais quoi d’autre. (Inutile de vouloir répondre à ce paragraphe: il est de pure mauvaise foi.) J’ai lu plus tard qu’il y avait encore une série de traditions autour de ce café, que ce sont toujours les femmes qui le préparent, qu’il faut en accepter au moins trois tasses sous peine de malédiction, que son nom provient probablement de Kaffa – le lieu où il fut créé…

C’est à une heure déjà bien avancée de l’après-midi que je me mets en tête de retourner à Piazza pour manger, et surtout pour acheter mon billet d’avion pour Dire Dawa. Arrivé à Harat Kilo, il m’est impossible de monter dans un autre bus car nous sommes trop nombreux à avoir le même souhait: à chaque minibus qui arrive, c’est une ruée qui se forme, et je ne peux pas faire le poids; j’en suis à peine à demander où se rend ce bus que déjà il est plein. Une seule solution, donc: la marche. À cause de ma crainte de passer pour un touriste, et donc mon refus de trop sortir ma carte, je me paume. C’est un peu exténué que je parviens à trouver l’agence d’Ethiopian Airlines.

Après un repas qui se termine à 16 heures, j’erre dans le quartier avec l’idée de trouver un sac un peu plus grand que ma « banane » qui, en plus d’être craignos, est trop petite pour y fourrer mon iPad. Vaine recherche: je ne retrouve indéfiniment que les mêmes modèles, dans tous les magasins, aux mêmes prix… Comment vivent toutes ces boutiques, à vendre exactement la même chose, les unes à côté des autres? Je me posais déjà la même question en Centrafrique, et j’ai une bribe de réponse: l’original ou l’hurluberlu qui voudrait lancer une nouvelle mode ne prendrait pas seulement le risque de rater son coup, c’est sa vie et celle de sa famille qu’il mettrait en danger. Les pays de précarité ne donnent pas la possibilité de prendre des risques, les enjeux en sont trop importants. Du coup, je me rabats sur le modèle le plus petit que je trouve, sans parvenir à négocier un centime de Birr.

C’est avec moins de difficultés qu’à l’aller que je rentre chez moi.

Jours 4 et 5

C’est de l’hôtel Jupiter que j’envoie cet article, car la connexion Internet est fournie avec les consommations. Un bon Coca (servie dans un magnifique verre à vin, s’il vous plait!) suffit à surfer pendant des heures… C’est le quatrième jour de mon séjour, et la suite est maintenant établie: cet après-midi et demain, je continue à explorer Addis, et lundi je m’envole pour Dire Dawa, deuxième plus grande ville d’Ethiopie où a vécu l’aventurier Henry de Monfreid, dans l’Est. J’y resterai quelques jours, puis je partirai à Harar, ville passionnante dit-on, où a vécu Rimbaud.

Quelles conclusions tirer de ces premiers jours? D’abord, je suis éreinté: marcher, rester souriant, être à l’écoute, discuter en anglais, tenter de prendre quelques rudiments d’amharique, comprendre les choses, tout cela, à 2500 mètres d’altitude, m’épuise… Addis est une ville assez étonnante. Très élevée, elle est aussi composée de nombreuses collines; on passe ainsi son temps à monter et à descendre. Comme beaucoup de villes africaines je pense, elle est moche et polluée. L’architecture et l’urbanisme sont désordonnés, vilains, sans cohérence. Mais on s’y sent assez vite bien, c’est une ville dynamique et joyeuse, avec de vrais musées, une vie culturelle intense entre théâtres, concerts, cinémas et expositions.

J’en aurai plus ou moins fait le tour demain, au terme de ces cinq jours.

Bibliographie:
Exploration guide for Addis Abeba City & the surrounding areas, Office du tourisme et de la culture d’Addis Abeba, 2009. C’est un guide qui traînait chez Liza; il fournit des renseignements intéressants sur la ville et il est bien illustré.
Addis Ababa, City Map, publiée par l’ambassade de l’Allemagne en Ethiopie, 1ère édition 2008. Cette carte à l’échelle 1/20000e est mon outil le plus cher, je ne la quitte pas!

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5 réflexions sur « Cinq jours à Addis Abeba »

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