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Initiation à la sorcellerie

Récemment, Sibut, petite ville de Centrafrique où j’ai vécu pendant deux ans, a été le théâtre d’affrontements graves entre groupes rebelles et forces internationales. En entendant que la mort avait de nouveau frappé sur cette modeste bourgade du cœur de l’Afrique, j’ai repensé aux enterrements de Sibut. Ces enterrements complètement dingues.

Pendant plusieurs jours, on veille le mort, à la maison. Tout le monde défile, bois le café, mange, profite de l’occasion pour se saouler et se nourrir aux frais des endeuillés. Des nuits blanches pour veiller celui qui est entré dans l’obscurité ; pour ne pas le froisser aussi, pour lui dire « t’as vu mon vieux, on était là pour te soutenir dans ton passage vers l’au-delà ». Les Centrafricains savent que les morts ne sont pas morts. Ils vivent avec cette idée, et cela les soulage. Après les « place ti kwa » (veillées mortuaires), on procède à l’inhumation. Le cercueil parcourt la ville, le village, le quartier, et on danse, on chante, on tape dans les mains. On continue de vivre. J’ai vu, une fois, des jeunes se battre autour d’une tombe. Ils étaient chargés de porter le cercueil, et en arrivant au cimetière, au moment de déposer le cercueil dans son trou, ils se sont disputés, se sont battus. J’étais outré : quel manque de dignité, me disais-je… Allez savoir ce qui se tramait, quel petit jeu avec le mort ils étaient en train de jouer, quels signaux ils lui envoyaient.

Les Centrafricains ont un rapport avec l’irrationnel beaucoup plus soutenu que nous. Soutenu et oppressant. S’il est bien une chose qui m’a marqué, c’est bien cela : la relation aux morts, à la nature, la sorcellerie…

– Mais de quoi est-il mort ?

La réponse qu’on me donne est évasive, presque gênée. Deux ans auparavant, des élèves du collège où j’enseigne sont venus voir le directeur car l’un d’entre eux était gravement malade, allongé dans son lit, inanimé. Il s’avère que l’enfant mal en point est le fils du cuisinier. Celui-ci monte donc aux dortoirs, prend dans ses bras son fils endormi et l’emmène à l’hôpital avec le directeur. Très vite, le diagnostic tombe : l’enfant est mort. Son père l’avait déjà compris depuis l’instant où il était allé le chercher sur son lit. Il reprend l’enfant, retourne au collège et le replace dans son lit. Ce n’est que plus tard dans la journée qu’il sera emporté pour être nettoyé puis inhumé.

Je l’apprendrai plus tard : ce n’est pas un petit garçon que l’on a emmené à l’hôpital puis raccompagné au collège avant de l’enterrer, mais c’est un petit animal.

Dans le nord et l’est de la Centrafrique vit une ethnie qui s’appelle les Bandas. Certains d’entre eux, et même, de plus en plus, certains d’autres ethnies, savent métamorphoser les hommes en animaux. En général, ils ne le font pas par méchanceté, mais pour le commerce : ils vendent ensuite la viande sur les marchés. Mon directeur me rassure : « Je sais très bien reconnaître la viande métamorphosée, et tu ne risques pas d’en trouver dans ton assiette. » Il me raconte alors l’histoire de cette femme qui, en cuisinant des pattes d’antilope, aperçoit sur l’une d’elle un tatouage où est inscrit « Antoinette ». Il s’agissait d’une antilope issue d’une métamorphose.

Bien entendu, la métamorphose est illégale. Les procès contre ceux qui la pratiquent aboutissent souvent à des peines très lourdes. Si le sorcier déjoue lui-même le sortilège, la sentence peut être moins sévère. Le boucher qui avait métamorphosé Antoinette a été durement condamné. Un procureur qui instruisait un de ces procès dans la région des Mbré a vu son propre frère se métamorphoser dans le palais de justice. Le procureur a sorti son revolver – en plein procès, donc – menaçant le fautif de le tuer sur place s’il ne rectifiait pas immédiatement son sort. Il a fallu appeler le curé pour le calmer. Mon directeur, auparavant, ne croyait pas trop à la métamorphose, mais aux Mbré, où il fut ce curé, cette question était au cœur de son action, et le sujet principal de ses prédications. Un jour, au séminaire de Sibut, un habitant du quartier lui a amené une gazelle – c’était sa femme, Henriette. Il lui demanda de la maintenir ici en sécurité, pour ne pas qu’elle meure, le temps que le coupable soit démasqué et qu’il retransforme Henriette.

La métamorphose est progressive et visible à l’œil nu. En quelques minutes, des poils poussent, les membres et le visage se modifient, on se met à râler. Comme il faut un contact physique entre le sorcier et sa victime, il est assez aisé de retrouver le coupable. Un évêque, il y a quelques années, avait d’ailleurs commencé à se transformer pendant son prêche à la messe. Et il avait fallu agir vite pour le sauver.

Pendant des années, une panthère rodait autour du collège. Elle était apparue après la découverte d’une tombe profanée dans le cimetière « animiste » situé près de la propriété. Au Cameroun, des quantités d’hommes et de femmes tombent en esclavage d’une bien étrange façon. Ils meurent, on les enterre. Et la nuit, des pilleurs de tombe viennent les déterrer, les ressuscitent et les emploient de force dans leurs exploitations. Ils sont des centaines, des milliers, ainsi enchaînés pour l’éternité.

On m’explique également qu’il existe deux types de foudre. Il y a celle que nous connaissons, la « naturelle », provoquée par des phénomènes physiques que les scientifiques sont capables de très bien expliquer. Et puis il y a la foudre « envoyée », celle que des gens provoquent volontairement et qu’ils lancent sur votre maison. C’est dans ces cas qu’apparaissent des boules de feu qui vous pourchassent avant de vous griller. Cette foudre est très facilement identifiable : en quelques minutes, le ciel s’assombrit, une petite pluie fine s’abat sur nos têtes, et puis d’un coup le tonnerre gronde, et pendant très peu de temps la foudre éclate, avant de disparaitre et de laisser de nouveau place au ciel bleu. On apprend plus tard qu’il y a eu un mort. Et tout le monde sait ce qu’il s’est passé. Maîtriser la foudre est une arme redoutable. Sous l’empereur Bokassa, deux quartiers de la ville de Berberati (dans l’ouest du pays) s’en envoyait mutuellement, ripostant l’un contre l’autre continuellement. Bokassa lui-même avait fait une annonce à la radio pour que ces hostilités cessent, et il s’était même rendu sur place, avec son petit avion, pour donner plus de force à ses ordres.

D’ailleurs, Bokassa, empereur de Centrafrique dans les années 70, avait failli être rendu invincible. Un sorcier lui avait proposé ses services pour qu’il puisse être intégralement résistant aux balles de toute sorte. Mais comme le processus pour obtenir ce blindage lui paraissait risqué, il avait exigé qu’on l’essayât d’abord sur un de ses ministres. Le ministre, Monsieur Patassé, accourut, et dut souffrir tout le rituel : on le découpa en morceaux, on le mit dans une marmite où bouillait une mixture spéciale, on touilla le tout pendant un moment : le ministre en ressortit entier, recomposé, indemne… et invincible. Alors que Bokassa, enthousiaste, donnait les ordres pour qu’on lui fît subir le même sort, le sorcier lui répondit : « mon empereur, un seul homme à la fois, sur terre, peut bénéficier de cette protection. Quand monsieur le ministre sera décédé, je vous l’accorderai. » Fou de rage, Bokassa battit ardemment son ministre, pour qu’il mourût dans l’instant : il ne mourut pas mais garda en séquelles une blessure au visage. Bokassa est mort en exil. Et depuis, monsieur Patassé a pris le pouvoir en RCA, est devenu président de la République et a été destitué par un coup d’Etat : il est resté longtemps en vie, il a porté une cicatrice au visage, et il a survécu à des bombes tombées sur sa maison, à des attaques de l’armée française, à des balles tirées à bout portant. Il est décédé à l’étranger lorsque j’étais en mission, en 2011.

Peut-être est-il toutefois rentré en Centrafrique pour y être enterré. Beaucoup de gens qui meurent en dehors de leur pays prennent l’avion, comme tout le monde, avec bagages et passeport, et rentrent dans leur village pour l’inhumation. S’il le faut, le type avec qui j’avais un peu parlé dans l’avion en arrivant dans le pays était un mort. Qui sait ? Il serait peut-être retourné dans sa forêt peuplée de nains.

Il y a quelques années, des militaires français incrédules ont voulu vérifier si les nains des forêts – les Yonms – existaient bien. Ils sont partis à plusieurs dans les bois qui avoisinent Sibut. Les Yonms sont de très petits êtres portant une longue barbiche qui traîne jusqu’au sol ; doués d’une puissance surhumaine, ils s’agrippent de leurs jambes à votre taille et vous détruisent les côtes avant de vous emporter dans la forêt. Cependant, ils deviennent l’esclave de celui qui parvient à les battre. On apprend aux petits Centrafricains que pour s’en défendre, il faut se ceinturer d’une paille qui craquera au moment où le Yonm vous agressera de ses petites pattes. Une fois que son crâne touche le sol, il se sent vaincu et se soumet. Les militaires, ce jour-là, n’ont pas su se défendre ; l’un d’eux fut emporté. On ne le rendit qu’après des sacrifices et des incantations diverses. Devenu dingue, le pauvre malheureux dut être rapatrié d’urgence.

Ceux qui m’ont raconté ces phénomènes ne sont pas des fous. Ce sont même des gens lettrés, intelligents, ouverts sur le monde, ayant voyagé, d’ailleurs vaguement conscients de mon incrédulité (bien que je m’efforçasse de la cacher). Qui plus est, ce sont des prêtres catholiques, peu enclins aux superstitions douteuses. Mais c’est avec sérieux et naturel qu’ils ont parlé de tout cela. Ils n’ont pas manqué cependant de m’avertir : « tu ne pourras pas comprendre ».

Le « likundu » est le mot sango qui désigne la sorcellerie. Plus le temps a passé, plus je suis parvenu à comprendre ce phénomène. « Comprendre » est un bien grand mot pour parler de quelque chose qui, précisément, ne s’explique pas, est de l’ordre de l’irrationnel. On peut toujours analyser sociologiquement la sorcellerie, l’intellectualiser, en faire des thèses d’anthropologie ou des films documentaires effrayants comme les « ciné-transes » de Jean Rouch. Mais au final, il nous manquera toujours, à nous Européens, un je ne sais quoi, ce qui nous mettra forcément en colère devant l’absurdité des raisonnements liés à la sorcellerie.

Prenons d’abord le problème d’un point de vue juridique : la pratique de la sorcellerie est absolument interdite par la loi, et elle est sévèrement punie. Les peines peuvent aller jusqu’à la prison ferme, et quand on sait à quoi ressemblent les prisons centrafricaines, on se dit qu’il ne faudrait pas trop qu’on soit accusé d’avoir métamorphosé l’amant de sa femme ou envoyé la foudre sur la case du voisin.

Bien sûr, ce n’est pas parce qu’on « est » sorcier qu’on risque la prison, mais c’est parce qu’on « pratique » la sorcellerie. Car la sorcellerie est, en quelque sorte, héréditaire. Initiés très jeunes, les sorciers à l’âge adulte portent donc en eux ce don empoisonné, et ils ne peuvent s’en détacher. Entre eux, ils se reconnaissent parfaitement. Pour les non-initiés, il y a des techniques pour les repérer, ou, au moins, pour les éloigner. Par exemple, le jour des Rameaux, certains prêtres s’amusent à asperger la foule des fidèles à l’aide d’une plante spéciale qui brûle la peau des sorciers. Quel divertissement que de sentir le vent de panique dans l’assemblée et de voir déguerpir tous les sorciers ! Les voilà débusqués !

Lorsqu’un crime est commis, ou un vol, ou lorsque quelqu’un est gravement malade, il faut parfois s’adonner à quelques rites au cours desquels le nom des coupables sortent. Ceux-là n’ont plus qu’à fuir la région. Ceux qui sont pris finissent souvent par avouer.

Pendant mon séjour, un jeune homme de Sibut a eu une crise d’appendicite qui a mal été soignée. Après l’opération, il avait encore mal, il vomissait, la blessure s’infectait. Finalement, ses parents l’ont envoyé à Bangui. Pas tellement pour se faire mieux soigner, mais plutôt pour fuir ses camarades du lycée, jaloux de ses succès à l’école et avec les filles. Ces derniers, en effet, l’avaient « fétiché », et la médecine ne pouvait donc pas grand-chose pour lui. La médecine moderne ne guérit pas le likundu.

Il y a quelques années, à Douala (Cameroun), quelques amis sont en train de prendre un verre dans un bistrot. L’un d’eux, voulant se venger d’un autre pour une raison qui m’est inconnue, se décide à lui mettre un poison dans son verre. Pour cela, il se métamorphose en mouche et vient au bord du verre pour y déposer le remède fatal.

Expliquons un peu le phénomène de la métamorphose. J’ai fini par comprendre que cela consiste, en quelque sorte, à placer son âme dans le corps d’un animal. Donc, physiquement, on reste en place (contrairement à ce qu’on m’avait laissé entendre au début), mais notre âme, elle, est métamorphosée. Quand on a été métamorphosé, on est donc comme hébété, dans un état de stupeur qui peut conduire à la mort (la mort survenant avec celle de la bête dans laquelle est nichée notre âme). En général, on métamorphose quelqu’un pour la viande. Pour le manger, donc. On peut parfois aussi se métamorphoser soi-même, quand on a une opération spéciale à accomplir, et c’est exactement ce qu’a fait notre homme-mouche. Seulement voilà : son ami, en apercevant la mouche qui s’approche de son verre, comprend de quoi il s’agit. Aussi, il parvient à enfermer la mouche dans le verre en bouchant celui-ci avec sa main. Aussitôt, l’ami métamorphosé se met à pâlir, à transpirer, il étouffe, tourne de l’œil… Tout le monde est étonné en le voyant, nul ne parvient à comprendre. Il finit par prononcer à sa victime transformée en bourreau : « pardonne-moi, libère-moi, je t’en prie… » Après s’être fait bien supplier et avoir amené son ami presque à la mort, le bourreau libère la mouche, et le sorcier reprend vie.

Sur le même sujet, je peux vous livrer la rédaction d’un élève : « Un jour à Bambari (préfecture de la Ouaka), le 1er avril 2002, ma mère m’a envoyé acheter du pétrole. Il était 21 heures. Tout à coup apparaît devant moi un homme habillé d’un grand boubou blanc tenant une épée à la main (c’est un fantôme). Il commence à me poursuivre sur la route pour me tuer, mais j’ai crié d’une manière folle en pleurant vers le marché où se trouvent les jeunes. A mon cri, les jeunes sortent et commencent à crier « au nom de Jésus ! ». Et le fantôme a disparu. Les jeunes me prennent et m’emmènent à la maison avec mon argent et la lampe cassée ; puis je prie. Je dis : « maintenant on ne m’enverra plus au marché à 21 heures. »

Les Centrafricains nous content assez librement ces récits. Et ils sont toujours surpris d’entendre qu’on n’y croit pas trop, que cela nous dépasse totalement, d’autant plus que la littérature et le cinéma occidentaux les abreuvent d’histoires fantastiques. Pour eux, les auteurs d’Harry Potter, du Seigneur des Anneaux, de Spiderman ou des Quatre Fantastiques n’ont fait que raconter leurs propres expériences… Il y a peut-être là, effectivement, un paradoxe qui indique que l’Occident ne s’est pas encore tout à fait libéré de ses fantasmes surnaturels. La différence, c’est que nous, nous avons tout rationalisé, y compris les rêves, les sentiments, la peur. Eux considèrent que tout cela est extérieur à eux.

Le somnambulisme, par exemple, les effraie. De même, beaucoup d’élèves m’ont dit que j’étais fou de garder un masque accroché sur les murs de mon bureau : si celui-ci venait à prendre vie, il pourrait me faire beaucoup de mal. Mais le masque est resté sur le mur. Et la nuit, j’ai été plus souvent dérangé par les souris que par lui.

Le likundu est très fortement associé en la croyance que les morts ne sont pas morts. C’est pourquoi, d’ailleurs, un malade qui n’aura bénéficié d’aucun soin par souci d’économie, se verra gratifié d’obsèques extraordinairement coûteuses : on se méfie des morts, et on préfère toujours les avoir de son côté. On ne voudrait pas qu’ils se vengent de ne pas avoir été honorés dignement.

Et, effectivement, les morts sont parfois bienveillants. A Bangassou, dans l’est de la Centrafrique, un jeune garçon se rendait à la veillée pascale. Sur le chemin, de nuit, il est seul. Il traverse un petit bois qui mène à l’église. Et, soudain, devant lui, une personne apparaît. C’est une jeune fille, de dos, qui le précède dans la même direction. Il l’interpelle : « attends-moi, allons ensemble ». Il court un peu pour la rattraper, et elle disparaît aussi subitement qu’elle était apparue. Comme on ne parle jamais des fantômes la nuit, le garçon attend le lendemain matin pour narrer l’histoire à sa mère. Celle-ci lui répond : « ça devait être ta grande sœur. Elle aura voulu te protéger pendant ton trajet. »

Sa grande sœur était décédée bien des années auparavant, avant sa naissance à lui. Elle était encore un bébé, mais elle n’en est pas moins sa grande sœur, et elle protège son petit frère, un solide collégien.

Je dois admettre aussi qu’avec ces histoires, on cherche à me provoquer, à m’effrayer. Il faut voir de l’humour, voire de la moquerie, dans les comportements et les paroles que j’entends. Et lorsque j’écris « les centrafricains », je sais que je généralise à tort: mon expérience est limitée à un village plutôt traditionnel, dans une région ayant sa culture propre. la Centrafrique reste une mosaïque de culture.

Le 2 novembre 2009, en Centrafrique depuis un mois et demi, voici ce que j’écrivais dans mon carnet de notes :

« Il a plu toute la matinée, dès la fin de la nuit. J’ai pensé que la messe pour la fête des morts serait annulée. On n’avait pas sonné les cloches pour appeler les fidèles. Finalement, peu avant 8h30, ça a sonné. J’ai pris ma cape de pluie, et je suis sorti. Il n’y avait encore personne dans l’église mais on apprêtait l’autel. Alors je suis rentré, et j’ai prié pendant une heure, le temps que l’église se remplisse un peu. A 9h30, l’office a démarré. Au bout de deux heures, l’assemblée sort et se rend en cortège au cimetière d’à côté. Pendant que le curé bénit le terrain mortuaire en jetant de l’eau sur la terre et les stèles, nous chantons. Devant moi, il y a une petite fille d’une dizaine d’années aux traits fins. Elle est belle. Elle porte une robe en coton, et un habit bleu à grosses cotes : les mailles sont resserrées au niveau de la poitrine, mais au niveau des épaules et du ventre, elles sont plus lâches, au point de laisser voir sa peau tendue derrière. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver beau ce ventre arrondi et ballonné par la malnutrition. Je regarde son ventre, je regarde son visage, et j’ai envie d’y poser mes mains. Je ne peux plus me concentrer sur l’étrange cérémonie funeste qui se déroule tandis que je contemple ce corps bien vivant. La pluie a cessé depuis un moment déjà ; seules quelques gouttes tombent encore. »

(D’après La Captivante – méditations sur l’Afrique)

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Retour en Centrafrique

La Centrafrique ne fait plus la Une des journaux depuis quelques mois, et c’est pourquoi je suis heureux de pouvoir vous donner des nouvelles fraîches, émanant d’un témoin direct! Une amie que j’avais rencontrée dans le cadre de mon départ en Centrafrique en 2009 est retournée là-bas quelques jours. Elle a bien voulu m’écrire ce témoignage, qui me semble très précieux:

Kiringo na Beafrika… Retour au Centrafrique. 4 ans après.

4 ans après mes deux ans de volontariat, puis le coup d’état de factions rebelles, l’emballement du pays dans un conflit devenant religieux (milices chrétiennes « anti-balakas » face aux musulmans « séléka »), la succession de deux chefs d’état de gouvernements provisoires, l’opération Sangaris (militaires français), puis la main laissée à la Minusca (casques bleus).

Tous ces événements que j’avais suivis de loin, peinant à obtenir des nouvelles de la part de mes amis, et n’ayant toujours qu’une seule envie en tête : être là-bas, auprès d’eux, dans ces moments difficiles.

J’ai enfin pris la décision d’y retourner, durant deux semaines, ce mois de février 2015.

Voyage magique, à revivre un moment fort de mon expérience de vie ; voyage douloureux, à constater les difficultés, l’incertitude, la peur dans lesquelles s’enfonce le pays ; voyage profond enfin, tant l’expatriation à l’autre bout du monde amène à se poser des questions essentielles sur ce qu’on est.

Il y a tout ce qui ne change pas. L’aéroport de Bangui et son organisation des plus stupéfiantes, les sourires et le sango, l’odeur du manioc et des feux de bois, les couleurs dans les rues et les taxis aux pare-brises raccommodés de scotch… Je suis accueillie comme une reine, à Bangui comme à Maïgaro, par mes amis centrafricains, par les missionnaires qui sont toujours là, eux… Dormir au quartier, cuisiner avec Christelle, manger 6 repas par jour pour honorer toutes les invitations, sortir danser à Tati, se poser au bord de l’Oubangui pour déguster du poisson grillé et des bananes plantains… Il fait beau, il fait chaud, les coqs chantent bien trop tôt et la musique des bars est bien trop forte (il faut bien couvrir le bruit du groupe électrogène), les négociations au marché vont bon train et mon arrivée suscite fêtes, rires, cris, déluges de souvenirs.

J’ai ressorti mes pagnes, on me félicite pour ma bonne mine (avec l’élégance Centrafricaine si caractéristique : « tu es d’une blancheur extrême c’est magnifique ! » « tu as tellement grassi que je ne te reconnais pas ! »), on se souvient de mes goûts et on me cuisine mes plats préférés, on me rappelle qu’on est très intéressé pour se marier avec moi (même si on a déjà 2 ou 3 femmes), je vais au marché de Yongo avec Christelle, comme tous les jeudis, je fais des virées en taxi-moto…

Il y a aussi tout ce qui a avancé, les enfants qui ont grandi et parlent de mieux en mieux français, mes anciennes élèves qui sont maintenant à l’université et deviennent de belles femmes, celles qui sont enceintes ou ont eu des enfants, le collège où j’enseignais qui continue de former des générations d’élèves dignes et responsables, mes collègues qui vieillissent mais qui gardent leur curiosité, et qui se mettent même à l’informatique, les amis qui poursuivent leur petit bonhomme de chemin, ceux qui sont décédés, aussi. La vie qui s’écoule.

Il y a surtout toute cette histoire qui nous sépare, ces 4 années où je n’ai pas été là, et durant lesquelles les gens ont vécu dans l’angoisse, dans les déferlements de violence, dans la haine du voisin avec qui ils s’entendaient si bien… Ils me parlent tous de cela, dès les premiers mots de nos retrouvailles. « Tu sais, la situation ici… » ; ils saluent mon « courage », celui d’être venue « malgré les événements », alors qu’ils ont continué à vivre, eux, plongés dans cette horreur, pendant tout ce temps. Ils me racontent ce qu’ils ont perdu : des membres de leur famille, leurs amis musulmans, leurs années d’études, leur espoir dans l’avenir… Ils me font sentir aussi que la situation risque de durer longtemps, très longtemps, avant de revenir à un semblant de normalité. La vengeance et la haine parsèment encore parfois leurs discours. Les amalgames et la radicalisation vont bon train. La réconciliation ne sera pas intuitive et immédiate.

On sent tous ces changements dès qu’on atterrit à Bangui. Il reste des camps de réfugiés près de l’aéroport. Des gens qui vivaient dans les quartiers peuplés aujourd’hui par les anti-balakas. Et puis, quand je me promène à Gobongo ou dans certains quartiers de Bangui, les gens me regardent bizarrement. Ils sont rares, les munjus [Les blancs, NDLR] qui s’aventurent dans le coin. Je n’en vois plus trop, d’ailleurs, des munjus. Seulement dans des voitures, dans les quartiers sécurisés. Je dois être la seule touriste du pays…

Une profusion de militaires, centrafricains ou casques bleus, issus de diverses nations, vêtus de tout leur attirail (comment font-ils pour ne pas s’évanouir de chaleur ?), effectuant des allers-retours en chars blindés toute la journée, les hélicoptères prenant le relais la nuit, en tournant au-dessus de Bangui…

La surreprésentation des ONG, qui s’organisent sans trop de coordination, aspirant les dernières forces vives du pays, piétinant de leurs gros sabots les structures qui existent dans le pays depuis des années, lançant campagnes de distribution et projets de développement dans tous les sens, au nom de la sacro-sainte urgence humanitaire…

Les voitures calcinées au bord des routes, souvenir des Sélékas en fuite vers le nord du pays ; les quartiers musulmans vidés de leurs habitants, les mosquées démantelées jusqu’aux fondations. Plus de musulmans (en tout cas beaucoup moins qu’avant), quasiment plus de peuhls, donc plus de viande de vache, plus de lait, plus de moutons… le régime alimentaire se modifie (parce qu’en échange, il y a les rations militaires que les gens réussissent à récupérer et à revendre !).

Le pays est le même, mais il a aussi bien changé. Et quand on sait qu’il replonge dans de telles crises tous les 4-5 ans… Comment les gens font-ils pour tenir, malgré tout, pour construire des projets, pour s’accrocher à la vie et à l’espoir ?

Mon collègue d’histoire qui continue de parler de son projet d’ouvrir une école primaire avec de bons enseignants, pour permettre de dispenser aux jeunes une excellente formation. Il a maintenant acheté les murs de l’école, et il commencera prochainement le recrutement des profs. Mes élèves qui poursuivent leurs études, malgré les années blanches, malgré les tirs qui résonnaient dans les quartiers lorsqu’elles passaient leur bac. « Je veux aller finir mes études à l’étranger, pour revenir ici après, et pouvoir aider au développement de mon pays », me disent-elles. Christelle qui a acheté un petit terrain pour faire construire une maison à elle, le chantier n’a pas encore commencé, elle attend petit à petit d’avoir assez d’argent pour commencer. Grzegorz, prêtre polonais, qui réfléchit toujours au projet de mettre en place un lycée technique performant, pour former de bons électriciens, menuisiers, maçons, dont le pays a besoin… Un homme d’une cinquantaine d’années, rencontré à Bangui, qui souhaite relancer son projet d’éducation de la jeunesse par la bande dessinée, le théâtre et la culture…

Et tant de projets parsemés d’espoir, que ces gens continuent de rêver et de construire, envers et contre tout…

On prend des claques quand on rencontre de telles forces de la nature. Penser l’avenir n’a pas le même sens, ni la même valeur, de chaque côté des tropiques…

Comme souvent, lors de ces voyages si intenses, je rentre complètement vidée… mais aussi remplie de beaucoup d’émotions, sentiments, images et sensations, indicibles, intouchables, mais vivants.

Habiter le monde

Pour expérimenter l’étendue de la mondialisation, il suffit de boire un Coca bien frais dans un village banda du cœur de la Centrafrique, tout en pianotant sur son Smartphone pour envoyer des mails, et se voir interrompu par un vendeur tchadien qui vous propose des contrefaçons de Nike fabriquées en Chine et arrivées par container au port de Douala, au Cameroun, avant d’être envoyées à Bangui par camion, puis dans ce village banda par taxi-brousse qui s’est ravitaillé en essence dans une station Total, tandis que non loin des femmes préparent un café produit au Brésil et torréfié aux Etats-Unis, en y ajoutant du lait en poudre produit et transformé en Europe.

La mondialisation contemporaine a créé un monde de hiérarchies et d’interdépendances. Les lieux moteurs de cette mondialisation peuvent s’analyser à plusieurs échelles. A petite échelle, on constate que les espaces intégrés sont les aires de puissances : Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Asie du Sud-Est (Chine, Japon, Inde). En y regardant de plus près, c’est essentiellement dans les grandes aires urbaines que se concentrent les dynamiques mondiales, et l’on voit se former un « archipel métropolitain » : les principaux flux – de marchandises, de personnes, d’informations, de capitaux – traversent avant tout quelques métropoles mondiales, du Nord comme du Sud. Enfin, à grande échelle, on constate qu’au sein de ces métropoles, quelques lieux en particulier dominent la mondialisation : ce sont les espaces d’échanges internationaux : les aéroports, les ports, les sites industrialo-portuaires, les zones commerciales, etc.

Pour un urbain privilégié des régions industrialisées, habiter le monde est devenu une évidence. Je l’ai constaté récemment en consultant le numéro 8100 de la Documentation photographique. Cette revue décortique chaque trimestre un sujet d’histoire ou de géographie, documents à l’appui. Dans ce numéro, intitulé « Habiter le monde », un schéma en particulier m’a interpelé : celui de l’habiter d’Alexandre. Pour ouvrir l’année 2015, je me suis amusé à reproduire ce schéma pour moi-même, m’essayant ainsi à un exercice d’égo-géographie

Le schéma ci-dessous cartographie les territoires que j’ai habités ces trois dernières années (de janvier 2012 à décembre 2014), la taille des disques correspondant au nombre de demi-journées passées dans chaque lieu. Evidemment, je n’ai indiqué que les lieux dans lesquels j’ai passé au moins 24 heures cumulées en trois ans. Sur le schéma, ces territoires sont éloignés les uns des autres en fonction du temps qu’il faut pour aller de l’un à l’autre, et non en fonction de la distance. J’indique également le mode et la fréquence des déplacements d’un lieu à l’autre, ainsi que l’utilisation que je fais de ces différents lieux (travail, gestion du ménage, loisir, sport, repos…).

Habiter le monde 2012-2014
Habiter le monde 2012-2014

Se dessine ainsi, à travers moi, un modèle-type du métropolitain contemporain. Je vis et travaille dans une commune des Yvelines (j’ai déménagé en janvier 2013 dans la même commune) ; je me rends régulièrement à Paris pour des sorties culturelles, des rencontres avec des amis, ou des courses diverses ; pendant mes vacances, parfois pendant mes week-ends, ou même dans le cadre de mes activités professionnelles (je suis enseignant et emmène mes élèves en voyages scolaires), je me rends en divers lieux de France ou à l’étranger. Avec mes spécificités, mon cas ne constitue pas une originalité : je suis ancré sur un territoire « de proximité » – ma commune de résidence et de travail – que j’identifie, et m’en échappe régulièrement à la faveur des facilités de mon lieu de vie (bien connecté), de mes revenus relativement confortables de jeune homme de la classe moyenne, et des conditions de transports modernes auxquels j’ai accès.

Habiter le monde est pour moi facile, mais il ne l’est évidemment pas pour des populations ou des territoires en périphérie de la mondialisation, dans les pays pauvres mais aussi dans les pays riches. Cet article n’est pas un plaidoyer pour la mondialisation ; il veut seulement poser un constat. Je ne crois d’ailleurs pas en un discours sans-frontiériste : les frontières ont toujours existé, d’une façon ou d’une autre, et elles sont à mon avis indispensables. On les dit souvent enjeux de conflits ; elles sont pour moi au contraire garanties de paix et de sécurité, car sans frontière, il n’y a pas de possibilité de fuir. Allez expliquer à un exilé politique qu’il faut supprimer les frontières ! Je crois qu’il ne sera pas ravi, car il est sans doute bien heureux d’avoir franchi les frontières du pays – qui est le sien, certes – où il était persécuté. Mais bien sûr, nous pouvons toujours nous plaire à croire en l’illusion d’un monde en paix perpétuelle… De même, les frontières permettent – lorsqu’elles sont respectées – de préserver la culture d’un peuple, sa langue, son histoire, son destin. La diversité des peuples et des modes de faire est une richesse pour l’humanité ; pouvoir les approcher est une chance ; parvenir à les comprendre – au moins un peu – aide à vivre. Je crois n’avoir cessé d’exprimer ce point de vue dans les articles de ce blog. Mais même si je me plais à habiter ce monde, je ne désire en aucun cas voir supprimées les frontières.

NB: L’image à la Une est une photographie prise par Anne-Laure, coopérante en RCA de 2009 à 2010.

Des mondes sans hiver

Lorsque je vivais en Centrafrique, un élève m’a un jour demandé :
« – Monsieur Charles, est-ce que c’est vrai que chez vous, en France, les gens parlent toujours de la météo ? »
« – C’est tout à fait vrai, ai-je répondu, mais cela s’explique par le fait qu’en France – et d’une façon générale dans toutes les régions dites tempérées – le temps est extrêmement variable, d’un jour à l’autre, et même d’une heure à l’autre ! Aussi, il alimente beaucoup de conversations. Alors qu’au contraire, chez vous, le temps est invariable : il fait chaud et sec tout le temps, jusqu’à ce qu’un jour il se mette à pleuvoir. C’est la saison des pluies. Alors, il fait chaud et humide tout le temps. Et puis un autre jour, environ six mois plus tard, la pluie cesse de tomber. C’est la saison sèche. Il n’y a rien à en dire. Ce sont les tropiques qui expliquent cela. »

Ces deux petites lignes – soi-disant imaginaires – n’ont l’air de rien, et pourtant, dès mes premiers voyages dans leurs contrées, je suis tombé amoureux d’elles, j’ai été séduit par l’ambiance qui règne entre elles, par ces mondes sans hiver qu’elles ont engendrés. Le premier de ces voyages entre les Tropiques fut un séjour en famille sur l’île Maurice, en décembre 2003. Magie des transports modernes, quelques heures nous séparaient de la grisaille de l’hiver parisien lorsque nous avons humé l’air chaud et humide de Mahébourg, dans le sud de l’île, quelques heures nous séparaient de la pluie froide lorsque j’ai plongé mon corps dans l’eau turquoise de l’Océan Indien. Je me rappelle que cette eau sur ma peau asséchée par l’hiver a provoqué une sensation de brûlure, comme si le sel s’introduisait entre les fines gerçures creusées sur mon visage. Nous arrivions dans une région du monde où la saison des pluies s’était déjà bien installée, le temps était à la menace des cyclones, et j’imagine que ce genre d’atmosphère – moite, collante, lourde – ne plait pas à tout le monde. Mais à moi, il plait férocement.

A vrai dire, les régions intertropicales souffrent de deux réputations contradictoires : l’une infernale, l’autre idyllique. Comme les pays situés entre les Tropiques sont tous des pays pauvres, ils peuvent effrayer : ce sont des zones de violence, de bruit, d’agitation, de misère, de saleté. A contrario, comme le climat et les paysages peuvent y être d’une grande douceur si l’on choisit bien le moment pour s’y rendre, ces régions bénéficient d’un potentiel paradisiaque immense. Aussi, le voyageur négligent aura du mal à se départir de son impression paradoxale provoquée d’une part  par la gêne qu’il éprouve face à l’insolente pauvreté du pays ; d’autre part par la suave langueur qui se dégage de ces hôtels luxueux, de ces plages bordées de cocotiers, de ces mers bleues et chaudes. Ce voyageur-là, qu’il soit touriste ou homme d’affaires, sera troublé et ne saura pas discerner la réalité de ces régions ni percevoir leur splendeur réelle et leur misère véritable.

En quoi donc les deux lignes tropicales sont-elles responsables de cette contradiction ? Un botaniste, Francis Hallé, l’explique avec brio dans une belle synthèse, où il a osé dépasser le cadre de sa spécialité : La condition tropicale – Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes. C’est à lui que je suis redevable de cet article. J’espère que ma « fiche de lecture » ne trahit pas ses explications !

D’abord, il faut savoir que ce n’est pas le hasard mais le calcul précis d’astronomes qui a tracé les tropiques à leur place, à 23°27’8’’ au Nord (Tropique du Cancer) et à 23°27’8’’ au Sud (Tropique du Capricorne), de part et d’autre de l’équateur. Cet angle (23° et des poussières) est celui que forment l’axe de rotation de la Terre et son axe de révolution. Comme vous le savez probablement (vous le saurez si vous activez vos souvenirs de l’école primaire) notre planète est animée par deux mouvements : une rotation sur elle-même en 24 heures, et une révolution autour du soleil en 365 jours et 6 heures. Or, les axes de ces mouvements sont légèrement décalés, comme le montre le grossier schéma ci-dessous. Et c’est ce léger décalage, d’environ 23° donc, qui explique l’existence de tropiques. (Pour info, Uranus – la planète couchée – a un angle tropicale de 82°, ce qui signifie que sa zone intertropicale recouvre l’essentiel de sa surface).

Les tropiques - une réalité astronomique
Les tropiques – une réalité astronomique

Francis Hallé a réussi à m’intéresser à des disciplines que j’avais abandonnées avec bonheur il y a presque vingt ans, au début du lycée. Si la climatologie (que j’ai poursuivie à l’université) m’a toujours enthousiasmé, c’est loin d’être le cas de la géologie (que j’ai également dû me farcir dans mes études supérieures) et de la biologie. Or, l’existence de tropiques a des conséquences non négligeables sur les climats, les sols, la faune, la flore, les paysages de ces régions. Par exemple :

– Il n’y a qu’entre les tropiques que l’on peut observer le soleil au zénith, c’est-à-dire à la parfaite verticale au-dessus de nos têtes. Dans l’absolu, ce moment ne dure qu’un temps, à midi, et intervient deux fois dans l’année (sauf sur l’équateur lui-même où cela n’arrive qu’une seule fois). Lors de vos prochaines vacances ou missions entre les tropiques, renseignez-vous pour savoir si le soleil sera au zénith sur la période et sur la latitude de votre destination, vous aurez ainsi l’occasion de contempler un paysage sans ombres…

– sur le plan climatique, la caractéristique principale des tropiques n’est pas la chaleur : vous en serez convaincus si vous séjournez à Addis Abeba au mois d’août (environ 15°C). Non, le marqueur climatique des tropiques, c’est avant tout l’existence de saisons pluviométriques et non thermiques. En gros, une saison sèche alterne avec une saison humide de plus en plus longue au fur et à mesure qu’on s’approche de l’équateur. Ainsi, l’amplitude thermique est très faible sur une année entière (moins de 5° C d’écart), mais elle peut être importante sur une journée (parfois plus de 20°C d’écart).

– Les forêts équatoriales, même si elles tendent à disparaître, sont des lieux extraordinaires de beauté et de splendeurs biologiques. Contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas à terre, sous les arbres, que la vie s’y déroule, mais dans les cimes des arbres, dans ce qu’on appelle la canopée. A plusieurs dizaines de mètres de haut, la faune et la flore y sont d’une formidable richesse.

– Les tropiques sont un paradis pour les botanistes, et l’on comprend que Francis Hallé s’y soit tant intéressé ! La biodiversité y est très élevée : « Lorsqu’une même famille de plantes appartient à la fois aux latitudes moyennes et basses, on trouve une large gamme de types biologiques chez les espèces tropicales, tandis que celles des latitudes moyennes adoptent en général un type biologique unique, le plus souvent celui des herbes. » Par ailleurs, non seulement la biodiversité est élevée sous les tropiques, mais en plus elle y permet souvent que se développent des espèces de grandes tailles, ce qui rend les paysages de ces régions impressionnants. Les tropiques sont aussi des régions d’intense activité bactériologique, ce qui explique que les maladies y prolifèrent plus facilement qu’aux hautes et moyennes latitudes.

– La photopériode désigne l’alternance entre le jour et la nuit en vingt-quatre heures. Entre les tropiques, cette période est relativement stable toute l’année : sur l’équateur même, les jours et les nuits se partagent invariablement le temps en deux parties égales (12 heures chacun). A mesure qu’on se dirige vers les hautes latitudes, le photopériodisme marque un prolongement de plus en plus net des nuits jusqu’au solstice d’hiver, puis des jours jusqu’au solstice d’été. Mais entre les tropiques, cette variabillité est faible. L’aube et le crépuscule sont des instants de beauté qui nous font passer du jour à la nuit, ou de la nuit au jour en quelques minutes. Quand le jour baisse, peu avant 18 heures, il est temps de rentrer chez soi, car on risque de se laisser surprendre par la nuit !

Francis Hallé n’en reste pas à ces considérations naturelles ; il s’avance également sur le terrain miné de l’anthropologie, assumant une part de déterminisme dans ses raisonnements. Cela me semble assez courageux compte-tenu de la doxa égalitariste contemporaine. La thèse de son livre pourrait être résumée ainsi : plutôt que de parler d’Occident et de Tiers-Monde, de Nord(s) et de Sud(s), il faudrait plutôt distinguer, lorsqu’on veut réfléchir aux aires de développement, les zones de basses latitudes (intertropicales) et les zones de moyennes latitudes (« tempérées »). C’est un fait : les régions de basse latitude comprennent toutes, quasiment sans exception, des pays pauvres.

Danseuses traditionnelles en RCA, Sibut, 2010
Danseuses traditionnelles en RCA, Sibut, 2010

Ce qu’explique Hallé, c’est qu’aujourd’hui les caractéristiques culturelles, sociales et économiques des tropiques sont propres aux sociétés traditionnelles : prédominance du groupe sur l’individu, rôle de la femme essentiellement réservée à la sphère privée, perception d’un temps « tournant », grande importance du sacré, attachement aux signes de la nature, fatalisme. A vrai dire, sur ces questions, un autre scientifique – agronome celui-ci – est plus convaincant que Hallé. Il dit la même chose que lui, mais en mieux. Clair Michalon (c’est son nom) a élaboré un outil très intéressant et très convaincant pour expliquer les différences culturelles entre les individus et les sociétés. Sa grille de lecture pourrait être synthétisée par le titre « précarité/sécurité » : selon le niveau de précarité ou de sécurité d’un individu, sa mentalité, son rapport au monde, aux autres, au progrès, au corps, au temps… diffère. Dans une situation de précarité, un individu ou un groupe perçoit l’initiative comme un danger ; il est dans une logique conservatoire, attaché à ce qui a toujours fonctionné, avec comme objectif social la survie ; alors qu’en situation de sécurité, l’initiative – la prise de risques – est valorisée, elle place les individus dans une logique évolutive, cherchant à améliorer son niveau de vie. Les conséquences de cette perception du risque, et donc du droit à l’erreur, sont nombreuses. En situation de précarité, l’échelle de valeurs repose sur un principe relationnel, et les structures sont marquées par une allégeance relationnelle : on se définit comme le fils d’untel ou le frère d’untel, on respecte les anciens et on s’attache à une personne physique (et non morale : l’Etat n’est pas considéré). Dans cette situation, rembourser une dette peut être perçue comme la rupture de la relation, car tant qu’on est endetté on est en relation. De même, le chiffre d’affaire d’une commerçante n’est pas son objectif ultime : ce qu’elle recherche, c’est la conversation, la relation. Les solidarités sont donc généralement fortes dans des sociétés qui répondent à ces critères, mais elles peuvent aussi apparaître contraignantes : difficile de rejeter le vieil oncle ou l’arrière-neveu qui s’incruste à la maison et qui n’en rame pas une ! En situation de sécurité, c’est plutôt le contraire, l’échelle des valeurs repose sur un principe fonctionnel : chacun se définit par rapport à ce qu’il fait (son métier, ses hobbies). Le chômage est ainsi très mal perçu, pas seulement pour ses conséquences financières, mais aussi sociales et psychologiques : le chômeur ne « fait rien », il est donc perçu comme « n’étant rien ». D’ailleurs, les structures sont elles-mêmes soumises à des allégeances fonctionnelles : la hiérarchie repose sur la fonction (le chef de service, le directeur), la règle est légitime, la personne morale (Etat, entreprise) est respectée. Il en découle une grande liberté, mais aussi, souvent, une grande solitude. Voici une vidéo de Clair Michalon qui me paraît assez intéressante :

Francis Hallé, dans son livre, dresse également un panorama historique de l’évolution des techniques et des sciences pour en faire ressortir le trait suivant : depuis le IXème siècle environ, les civilisations intertropicales se sont fait doubler par celles des zones de moyenne latitude. Même si les empires incas en Amérique ou du Ghana en Afrique ont été extrêmement brillants sur les plans politique et culturel, ils sont dès cette époque à la traine sur le plan scientifique. Aujourd’hui encore, le constat est le même.

Dès lors, une question simple mais dérangeante s’impose : pourquoi ? Hallé avance une hypothèse que je ne développerai pas et qui, honnêtement, ne me convainc pas complètement : pour lui, c’est à cause du photopériodisme, qui a un impact majeur sur la psychologie et les mentalités, et donc sur le niveau de développement des sociétés.

Je préfère une des hypothèses de Jared Diamond – que Hallé évoque pour la contester – celle des axes d’allongement des continents. Selon cette théorie, les idées et les techniques se diffusent plus vite selon un axe est-ouest que selon un axe nord-sud. Or, c’est un fait (qui n’a rien à voir avec les tropiques) : les axes d’allongement de l’Europe et de l’Asie sont est-ouest, tandis que ceux de l’Afrique et de l’Amérique sont nord-sud.

Certaines personnes pensent que je suis fasciné par l’Afrique. La vérité est à la fois plus vaste et plus restreinte que cela : toute l’Afrique ne m’attire pas, et certaines régions d’Asie ou d’Amérique me séduisent fortement (Haïti, Inde). En fait, ce sont des Tropiques dont je suis amoureux.

Dire que ces mondes où l’hiver ne vient jamais me fascinent est toutefois exagéré ; disons qu’ils me plaisent fortement, que j’apprécie de m’y rendre, que je m’y sens bien. Il est des personnes qui, en sortant de l’avion sur le tarmac de Brazzaville, Rio ou Manille ressentent un irrépressible désir de repartir : ils étouffent, se sentent oppressés par le climat, le bruit, l’agitation qui règnent sous ces basses latitudes. Pour moi, c’est tout l’inverse : je m’épanouis.

Bibliographie:

– HALLÉ Francis, La condition tropicale – Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes, Actes Sud, collection « questions de société », 2010

– MICHALON Clair, Différences culturelles mode d’emploi, Sépia, 2011

Sur le chemin de l’école

La scène se passe dans un petit village de brousse, dans le centre de la République Centrafricaine. Nous sommes en 2010, je suis assis à l’ombre d’un manguier avec à mes côtés le directeur de l’internat où je travaille à une quinzaine de kilomètres. Nous sommes partis deux heures auparavant pour acheter ce qu’on nomme justement de la viande de brousse. Ce sont en fait deux religieuses de passage chez nous et bientôt de retour à la capitale qui nous ont envoyés : la viande coûte cher à Bangui. J’ai accompagné mon directeur parce que je n’avais pas de programme particulier cet après-midi-là ; c’était une occasion de partir en brousse, de sortir un peu de chez moi. Mais maintenant que je suis là, dans une chaleur étouffante de saison sèche finissante, sous ce maigre manguier, je regrette un peu : je m’ennuie. Cela fait deux heures que nous roulons, nous arrêtant à chaque village pour négocier l’achat d’un porc-épic ou d’un singe boucané. Sous ce manguier, nous attendons le retour d’un potentiel vendeur.

Un garçon vient nous saluer et échange quelques mots avec le directeur. Puis il repart.
– Tu le connais ? me demande le directeur.
– Non.
– C’est un élève du collège. Il est en 6ème.

Cette année-là, on ne m’a confié les 6ème qu’au dernier trimestre, pour remplacer un professeur qui avait été renvoyé. Hormis les internes (avec qui je vis), je n’ai donc pas encore repéré tous les élèves de cette classe.

Le garçon revient, avec de l’eau fraîche qu’il vient de puiser et qu’il nous tend. Ce geste me fait apprécier le moment. C’est dans ces situations simples que j’ai aimé la Centrafrique : un village isolé, un manguier ombrageux, un garçon qui va nous chercher de l’eau. Il y a comme un parfum de temps immobilisé qui me séduit. J’interroge le garçon :
– Tu habites ici ?
– Oui, monsieur.
– Tu viens au collège tous les matins depuis ce village ?
– Non, monsieur. Je viens tous les lundis matins, et je repars le vendredi après midi. Je loge chez des parents.
– Tu viens comment ? A pied ?
– Oui, monsieur.
– Tu mets combien de temps ?
– Trois heures, monsieur.

Il est poli. Il me parle avec déférence, presque avec crainte. J’ai repensé à lui, récemment, et à tous ses camarades qui vivaient une situation similaire : un qui marchait une heure chaque matin et une heure chaque après-midi ; un autre qui faisait le trajet à vélo pendant une heure et demi ; et tant d’autres qui prenaient la peine de longuement marcher, chaque jour ou chaque semaine, pour recueillir des connaissances. Ces élèves-là, ceux qui venaient de loin, étaient souvent de bons élèves. Je savais que je les mettais dans l’embarras lorsque je les retenais en fin de matinée, que je faisais traîner mon cours ou que je leur confiais une tâche pour les punir : cela retardait d’autant leur retour chez eux.

Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe
Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe

Si j’ai repensé à eux, c’est parce que j’ai visionné un adorable documentaire que l’on m’avait conseillé depuis longtemps : Sur le chemin de l’école. Pendant plus d’une heure, le film accompagne quatre enfants et leurs amis, frères et sœurs sur le chemin de l’école, comme le titre l’indique.

Jackson et Salomé, au Kenya, font chaque jour 15 kilomètres en deux heures à l’aller, puis de nouveau au retour. Le chemin est difficile, semé d’embûches telles que des troupeaux d’éléphants. Ce sont les premiers de leur classe quant aux résultats scolaires.

Zahira quitte son village du Haut-Atlas marocain chaque semaine et marche pendant quatre heures dans les montagnes avec ses deux copines qui partagent sa chambre à l’internat où elles ont été admises.

Carlos cavale dans la steppe de Patagonie pendant plus d’une heure. Sa petite sœur se tient fermement agrippée derrière lui, balancée de haut en bas sur la croupe du rugueux cheval. Elle est mignonne quand elle demande à Carlito de la laisser prendre les rênes et que celui-ci cède après avoir refusé au prétexte que maman ne veut pas.

Le dernier, Samuel, le plus touchant selon moi, est un jeune indien handicapé qui est traîné dans une chaise roulante un peu pourave, sur plusieurs kilomètres par ses deux petits frères, Emmanuel et Gabriel. Le trio de garçons est extraordinaire : ils chantent, se chamaillent, jouent, se rêvent en chauffeurs de train. Lorsque Samuel arrive enfin à l’école, une envolée de garçons court vers lui pour prendre le relai des deux frères ; une fois devant la classe, ils sont nombreux à vouloir le porter jusqu’à sa place.

C’est vraiment émouvant de voir ces enfants parcourir ainsi ces longues distances, parfois en courant, craignant de n’être pas à l’heure à l’école. A la fin du film, le professeur kenyan rend grâce à Dieu qu’il n’y ait pas d’élèves absents ce jour-ci ; il remercie et félicite tous ses élèves d’être là. Je ne pense pas assez à me réjouir moi aussi de la présence de mes élèves. Même si, en France, ceux-ci ne se rendent pas toujours bien compte de leur chance, même si leur parcours est souvent plus simple, leur présence ne va pas de soi non plus : ils se sont réveillés tôt, ils se sont préparés, ils se sont mis en marche, ils sont venus, ils ont pris cette peine. J’espère que cette peine leur est rendue et que mon travail et celui de mes collègues porte déjà ses fruits.

Filmographie
Sur le chemin de l’école, de Pascal Plisson, 2013. Le film est sorti en DVD le 4 avril 2014. Je ne l’ai trouvé sur aucune plate-forme de téléchargement légal, et je ne suis pas parvenu non plus à le télécharger illégalement! Le DVD m’a coûté 9,99€ à la FNAC; il contient quelques bonus intéressants. Mise à jour le 30/06/14: le film est maintenant disponible en téléchargement légal.

Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d'étude du Petit Séminaire Saint-Marcel
Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d’étude du Petit Séminaire Saint-Marcel

Echos de Bangui

Des nouvelles fraîches me sont parvenues de Bangui. Elles proviennent du père Antoine Exelmans qui a travaillé plusieurs années en Centrafrique. Il a publié un petit article dans la revue du  Service de la Mission universelle du diocèse de Rennes. Je suppose que cet article est destiné à être lu, donc je vous le livre dans son intégralité, car il est très instructif:

Du  11 au 26 février 2014, avec Sœur Christine LEFRANC, chargé de mission pour la Centrafrique à la DCC, j’ai effectué, une mission pour préparer l’arrivée de coopérants quand ce sera possible. Après 7 années passées dans le pays que j’ai quitté en juillet 2012, les retrouvailles sont émouvantes. Et les constats terribles. Au fil des rencontres, je mesure ce qu’ endure la population depuis des mois, de peur, d’insécurité, de stress, de précarité, réfugiés pour beaucoup d’entre eux à Bangui dans les « ledgers », les camps de déplacés, du nom du plus grand hôtel de la ville… Et jusqu’à quand ? Avec une activité économique à zéro qui ne permet pas même d’organiser la survie.

 Au travers des échanges, je retiens un triple constat qui constitue un défi pour reconstruire un vivre ensemble mis à mal par les vagues successives de groupes armés, sélékas, antibalakas, voyous divers… Dans un pays où les citoyens avaient déjà un rapport compliqué avec la justice et les autorités du fait de nombreux dysfonctionnements et de la corruption, les traumatismes de ces derniers mois ont fait le lit d’une triple confusion.

Confusion intellectuelle et méconnaissance de l’islam: la population peine à se repérer dans les nébuleuses que constituent les différents groupes armés dont les structures, les actions ont évolué au fil du temps, avec des exactions de tous ordres, des plus basiques aux plus graves, sans qu’il soit possible de hiérarchiser. La confusion dans le vocabulaire me parait aussi très significative qui mélange nationalité, religion, culture, autorisant tous les amalgames et les jugements caricaturaux. Les sélékas apparaissent comme complices des musulmans, des Tchadiens. Les antibalakas sont assimilés aux chrétiens. On perd toute capacité à discerner les vraies identités et les vraies responsabilités. L’idée très répandue que le musulman est un étranger vient encore ajouter au trouble.

Confusion morale: « Il a perdu le sens du bien » dit le psaume 35. La situation qui prévalait avant la crise manifestait déjà cette confusion morale liée à la corruption généralisée et à l’absence de repères par rapport à la justice, les réflexes de justice populaire… Les violences extrêmes de ces derniers mois, suscitées par un esprit de vengeance ont décuplé cette confusion: les repères sont brouillés; pour les plus jeunes, ils n’ont du reste peut-être jamais existé dans une société qui malmène ses enfants en négligeant leur éducation. Vols, pillages, massacres, destructions se sont accumulés qui jettent un brouillard opaque sur la différence entre le bien et le mal. Les questions d’amnistie et d’impunité sont au cœur des problématiques urgentes à réfléchir. Cette violence bien souvent semble ne pas laisser de place à un vivre ensemble des communautés qui auparavant partageaient la vie dans les mêmes quartiers.

Cette confusion morale me parait nourrir de lourds traumatismes psychiques, individuels et collectifs, et pas seulement pour ceux qui ont participé aux crimes les plus graves ou en ont été témoins.  Comment cela pourra-t-il être pris en charge ?

Confusion dans les croyances: la méconnaissance de l’islam, y compris chez certains religieux ou prêtres, sans pour autant tomber dans la naïveté en niant l’existence « des » islams, alimente des discours au sein de certaines Eglises qui n’aideront pas au retour de la paix. Des lectures fondamentalistes de la Bible, avec un Dieu en colère qui va punir les musulmans qui oppriment son peuple, comme au temps de Moïse,  avec un Dieu en colère contre son peuple qu’il punit pour son péché, ou le recours sans discernement à la boîte à outils des  exorcistes, sont des pratiques repérées dans les discours des jeunes que j’ai rencontrés. Comme l’idée que les musulmans n’auraient qu’à se convertir au christianisme en voyant la façon dont ils sont protégés par certains chrétiens. 

Ces discours alimentent la confusion et la division entre les communautés. Il me semble qu’une réflexion de fond doit être menée au sein des Eglises pour relire à la lumière de l’Evangile tous ces évènements et chercher sous la mouvance de l’Esprit comment les traverser. Et le chemin est long.

Ces quelques éclairages ne prétendent pas tout dire d’un conflit complexe dont on ne voit pas bien pour le moment comment il va évoluer. Nous pouvons rester reliés à ces communautés et soutenir leurs efforts par notre prière et notre amitié.

Antoine Exelmans
Ancien fidei donum en Centrafrique

Liens:
– Je vous remets le lien vers la page du service de la Mission universelle du diocèse de Rennes: c’est ici.
– Et si vous souhaitez lire le numéro 35 de la revue Planète Mission 35 dans son intégralité, le voici: PM 35

Dos au mur

Je ne sais pas pourquoi j’aime tant photographier les gens lorsqu’ils sont adossés contre un mur. Quand j’en vois, il me prend l’envie de les saisir, de les faire poser dans le soleil déclinant de la fin de l’après-midi, lorsque les couleurs peu à peu virent à l’orange, éblouis qu’ils sont, les yeux mi-clos, les paupières brillantes, comme si la vie avait toujours été ainsi, heureuse, belle, apaisante. J’aime figer cet instant de sérénité, de calme assurance, où la personne photographiée sait que derrière elle une masse forte et sûre la retient, la protège, l’illumine de sa lumière réfléchie.

Dans mon précédent article, j’énonçais mes projets de voyage pour les dix années à venir. Cette fois-ci, je vais proposer une rétrospective non exhaustive des voyages entrepris ces dix dernières années. 2004-2014 : cela doit faire dix ans que je voyage – que je voyage vraiment, je veux dire, de mon gré, de ma propre initiative, avec la volonté de rencontrer des inconnus et de sentir la Terre.

En juillet 2004, je m’étais rendu en Roumanie avec un groupe d’adolescents. Nous étions d’abord partis de Grenoble à vélo pour rejoindre Genève. Après quatre jours à pédaler dans les Alpes, nous avions pris un bus qui nous avait emmenés à Timisoara, dans l’ouest de la Roumanie, ce qui nous avait pris une bonne trentaine d’heures. De là, nous avions loué des minibus pour nous rendre à Oradea. Après une nuit dans cette ville dont j’ai le souvenir d’un charmant centre historique encerclé de faubourgs sordides, nous étions partis en train jusqu’à un minuscule village des Carpates – un hameau, en habitat dispersé, faudrait-il dire. Puis nous avions marché une petite heure avant d’arriver à un barrage sur les rives du lac Dragan. Nous étions alors montés sur une grande barque et les plus forts et les plus téméraires d’entre nous avaient ramé jusque la rive opposée, terminus de notre destination. Nous restâmes une dizaine de jours dans cette campagne où nous nous occupâmes à construire des terrains de sport et des saunas pour les utiliser ensuite, à nous baigner, à marcher, à nous dépenser… Dix jours plus tard, nous refaisions le même trajet, avec les mêmes modes de transport, en sens inverse.

Je n’ai aucune photo de ce périple. Pour compenser, je vous soumets – dans l’ordre chronologique – une sélection de photographies prises ces dix dernières années. Des photos « dos au mur » (sur lesquelles vous pouvez cliquer pour les agrandir).

Haïti, juillet 2006

Haïti, juillet 2006 (2)

Après la Roumanie, c’est en Haïti que j’ai effectué un grand voyage. C’était ma première confrontation avec l’Amérique d’une part, et avec un pays sous-développé d’autre part. Je suis tombé amoureux de ce pays et je m’y suis rendu plusieurs fois par la suite. Cette première photo est la seule de cette série qui n’a pas été prise par moi, et c’est logique vu que c’est moi le blanc que l’on voit au milieu de tous ces enfants noirs. C’est une photo que j’adore malgré son caractère banal, très stéréotypé, car je trouve que j’y rayonne de joie et de sérénité. Pourtant, ce premier voyage n’a pas été facile : ces enfants, autour de moi, vivent dans des conditions alimentaires et sanitaires assez pitoyables, et comme j’habite avec eux, dans leur orphelinat, je subis moi aussi leur précarité. J’attrape la malaria pour la première fois de ma vie, je mange mal et insuffisamment, et je me prends d’affection pour ces enfants. Il me faudra plusieurs semaines à mon retour pour me remettre de ce séjour.

Autre photo prise dans le même orphelinat, à Léogane :

Haïti, juillet 2006

Il me reste de ce séjour en Haïti toute une série d’images, de sensations diffuses, d’enfants qui dansent en sautillant, de peaux poisseuses et sales, de trombes d’eau froide sur des coups de soleil insupportables, de longs trajets poussiéreux à l’arrière de pick-up désarticulés, et de mangues filandreuses qui se coincent entre les dents. Ce sont ces mangues filandreuses que les fillettes assises ici sont en train de dévorer.

Mauritanie, janvier 2007

Mauritanie, janvier 2007

Cette photo a été prise à Chinguetti, dans le Sahara mauritanien, où mon père nous avait invités, mes frères et moi, à marcher une semaine. C’est le premier jour de notre randonnée, le vent balaye le sable qui s’incruste partout et qui finit, quelques minutes après cette photographie, par bousiller mon appareil. Cette semaine était ma première expérience de désert. J’en garde un excellent souvenir. Mon père, qui est lui aussi un blogueur-voyageur, nous a transmis le goût de la mer, et mes frères sont des navigateurs chevronnés. C’est une banalité que de dire que le désert a beaucoup de points communs avec la mer : l’immensité, l’horizon circulaire, les dunes comme des vagues, la perte des repères spatio-temporels… J’ai cherché en vain dans cette photo un lien avec le thème de mon article (« dos au mur ») : difficile de trouver des murs dans le désert, cet espace de liberté par excellence !

Inde, février 2007

Inde, février 2007

Ce qui me plait dans cette photo, c’est surtout le contexte dans lequel je l’ai prise. En février 2007, j’ai effectué un voyage itinérant dans le Rajasthan avec mon ami Antoine, compagnon de route en plusieurs occasions. Nous avions loué une voiture avec un chauffeur. Mais au bout de quelques jours, nous étions un peu frustrés de toujours passer en trombe au milieu de ces paysages. Aussi, nous avons proposé à notre chauffeur de nous laisser marcher un peu, et lui avons donc donné rendez-vous quatre kilomètres plus loin sur la route. Pendant ces quatre kilomètres, nous avons pu converser, échanger quelques mots avec des Indiens à la discussion moins formatée que les habitants des villes ou des lieux touristiques. Ce monsieur, au premier plan, regarde vers une école située juste derrière moi où nous avons été conviés quelques instants.

Inde, février 2007 (2)

Cette autre photo a été prise sur le vif ; j’ai eu le sentiment, en la prenant, de voler cet instant de récréation à ces collégiennes. A Udaipur, ces deux jeunes filles nous regardaient, Antoine et moi, nous balader dans le quartier. Elles souriaient et semblaient un peu moqueuses. J’ai été frappé par la beauté, l’élégance et le raffinement des Indiennes, qui contrastaient fortement avec la  négligence de leurs rustres d’hommes (frères, pères et maris).

Sibérie, août 2007

Sibérie, août 2007

Mon ami Jean-Martin (avec qui je suis parti en Bosnie en 2012) avait déjà effectué un séjour en Sibérie avec son ami Frédéric, qui lui avait même séjourné plusieurs mois à Irkoutsk pendant ses études. En 2007, ils m’ont proposé de les accompagner pour un nouveau voyage, ce que j’ai accepté bien volontiers. A pied, en bus et en bateau, nous avons fait un rocambolesque tour du lac Baïkal. Cette photo a été prise à Irkoutsk, une des principales villes de Sibérie, située au sud du lac ; des jeunes plongent dans l’eau de l’Angara, l’unique rivière recevant  les eaux du lac (tandis que celui-ci est alimenté par plus de 300 rivières).

Sénégal, février 2008

Sénégal, février 2008

C’est dans cette maison aux couleurs ocre, au dernier-plan, qu’est né mon grand-père paternel en 1907. A l’époque, ses parents vivaient à Dakar et cette maternité était située sur l’île de Gorée. Cette maison est aujourd’hui un musée, symbole mondialement connu du commerce triangulaire et de la traite négrière. En effet, avant de devenir une maternité, elle fut une prison où étaient enfermés les esclaves avant leur départ pour les Amériques. Ainsi, cette porte sur la mer que nous apercevons était la « porte du voyage sans retour ». Dos au mur, les captifs embarquaient pour une destination inconnue ; ils ignoraient peut-être qu’ils ne reviendraient jamais sur la terre qui les avait vu naître.

Tunisie, avril 2008

Tunisie, avril 2008

Il y a un charme fou, je trouve, dans cette photographie prise à Kairouan. Cette ville est l’un des hauts-lieux de l’islam. Non loin, à El Jem, on peut encore contempler les ruines d’un cirque romain d’où est parti, en 238, une révolte qui a fait trembler l’empire : le proconsul d’Afrique Gordien, poussé par le peuple, se proclame empereur, ce que le Sénat à Rome confirme immédiatement. Une guerre civile s’en suit, pendant laquelle Gordien se suicide après la mort au combat de son fils Gordien II qu’il avait associé à son pouvoir. C’est finalement son petit-fils, Gordien III, qui devient empereur jusqu’à sa mort en 244.

Pour ces hommes assis ici dans l’attente de se faire coiffer, rien ne subsiste de cette agitation passée et de cette effervescence touristique et spirituelle contemporaine : c’est seulement le calme d’une chaude après-midi de printemps qui se dégage.

Haïti, août 2008

Haïti, août 2008

Haïti, août 2008 (2)

Retour à Léogane, deux ans après. Plus de cent gamins vivent dans des conditions déplorables. Ils traînent en permanence, hagards, rompus par l’ennui et la malnutrition. Ces quatre semaines dans cet orphelinat ont été affectivement très dures. Le tremblement de terre de janvier 2010 a fait s’effondrer le bâtiment que l’on voit derrière ces fillettes (Paola, Johanna et Dieulfina). Pendant un an, les enfants qui n’avaient pas été remis à leur famille ont vécu sous tentes, avant que le foyer ne ferme définitivement ses portes. Les enfants restants ont été répartis dans quelques-uns des quarante-deux orphelinats de la ville. Quarante-deux ! Pour une ville de moins de deux cent mille habitants ! Ces chiffres en disent long sur la situation des enfants en Haïti.

New-York, février 2009

New York, février 2009

Dans New York que j’ai arpentés dans tous les sens pendant une semaine glaciale de février 2009, je me suis demandé s’il était possible de photographier la ville autrement qu’en contre-plongée, au risque de ne pas mettre en valeur l’écrasante impression que nous donnent ces tours immenses. Je crois que la réponse est non. Antoine (de dos au premier plan) et moi nous sommes amusés de ce restaurant où les clients mangeaient face à la rue, donnant l’impression étrange d’être en vitrine.

Centrafrique, septembre 2009-juillet 2011

J’ai vécu deux ans en République Centrafricaine, pays dont j’ai déjà parlé ici et pour commenter son actualité. J’y étais le directeur adjoint d’un internat dans une petite ville de brousse : Sibut.

Centrafrique 2009

Cette première photo a été prise à Mbaïki, en décembre 2009, à une centaine de kilomètres de Bangui. Ces deux garçons sont en train de jouer devant la cathédrale Sainte Jeanne d’Arc. Nous sommes peu après Noël, et je suppose que le pistolet avec lequel joue l’enfant du premier plan est un jouet qu’on vient de lui offrir. En ce moment, en Centrafrique, des enfants du même âge sont munis de vraies armes et je ne crois pas que le jeu occupe une part importante de leur vie.

Centrafrique 2011

Ces jeunes filles posant devant l’Eglise Sainte-Famille de Sibut sont des danseuses liturgiques de la paroisse. A l’occasion des solennités, elles dansent en procession ou devant l’autel. Méliana, la troisième en partant de la gauche (portant un collier vert-rouge-jaune), était une de mes élèves. Je n’ai plus aucune nouvelle d’elle. J’aimais bien son caractère affirmé, son énergie, son intelligence.

Centrafrique 2010

Cette troisième photo a été prise dans l’extrême sud de la Centrafrique, à Bayanga, au bord de la Sangha dans la forêt équatoriale. Sous la tente se déroule le banquet d’un mariage auquel nous avons été invités. Cette région de la Centrafrique est un peu à part dans le pays : peuplée de Pygmées, elle est isolée et bénéficie d’un développement particulier grâce aux ressources forestières et grâce au tourisme « vert » qu’offrent sa faune et sa flore.

Haïti, août 2012

Haïti, août 2012

Je ne peux pas terminer la revue de mes voyages en Haïti sans évoquer le projet le plus important que j’y mène avec l’association « Ti Chans pou Haïti ». En 2006, nous avons commencé la construction d’une maison d’accueil pour orphelins dans l’Artibonite, une région d’Haïti, en s’alliant avec deux autres associations françaises. Voici les 19 enfants que nous avons accueillis et que nous suivons donc depuis presque dix ans. Derrière eux, la maison qu’ils habitent depuis 2010.

Ethiopie, août 2013

Ethiopie, août 2013

Ethiopie, août 2013 (2)

J’ai longuement narré, dans des articles précédents, mon voyage en Ethiopie, à Addis Abeba, à Dire Dawa et Harar, dans la vallée du Rift… Je n’y reviens pas. Je vous laisse seulement avec ces deux photos. La première de trois garçons qui souhaitaient poser pour moi, à Harar. Ils n’ont pas manqué de me demander de l’argent ensuite ; j’ai dû être un peu sec et désagréable pour m’en débarrasser. La deuxième et dernière photo a été prise à Awasa, dans un charmant parc au bord du lac. Les époux qui se retrouvent sous cette arche sont bel et bien dos au mur, ils ne peuvent plus reculer : ils doivent se dire oui pour la vie.