L’histoire qui fait déborder la pensée

Les images de Centrafrique qui nous assaillent depuis quelques semaines me font paradoxalement désirer de retourner dans ce pays. De mon canapé où je suis vautré, je regarde impuissant ces reportages qui montrent la violence et la bêtise; de mon lit où les informations de la radio me cueillent au petit jour, j’écoute ces voix et ces histoires qui me font mal; de mon bureau où j’écris ces lignes, je repense à ces deux années formidables, ces années remplies de joies, de bonheurs simples, d’amitiés; je repense à ces amis et ces enfants qui sont actuellement dans l’enfer de la guerre civile, et je m’en veux d’être ici et non là-bas; et tous ces souvenirs font déborder ma pensée.

L’histoire qui fait déborder la pensée, c’est celle de la Centrafrique: coups d’Etat, couronnements napoléoniens à l’Africaine, diamants et or, coupeurs de route, braconnages, massacres à répétition, travail forcé et colonisation… on ne peut calmement songer aux cent dernières années de cette région du monde…

« L’histoire qui fait déborder la pensée », c’est aussi le titre d’un bel ouvrage saisissant de Monseigneur François-Xavier Yombandje. Je ne connais pas cet homme, je sais seulement qu’il fut l’évêque centrafricain du diocèse de Kaga-Bandoro puis de celui de Bossangoa. J’ai entendu beaucoup de bien de lui, et c’est avec plaisir que je vous livre quelques magnifiques lignes de ce livre, d’une ardente actualité :

« Avec le soleil levant, on sort de la nuit et les contours des choses se présentent mieux. Une étape est passée, commence une nouvelle, où il ne faut pas se permettre d’avancer en tâtonnant et en commettant les mêmes erreurs. Il ne faut pas se voiler la face. Les réalités sont là et il faut les assumer comme elles sont. Une société qui veut sortir des ténèbres doit prendre la mesure des choses et assumer sa responsabilité.

« Nous ne sommes pas moins bien lotis que les autres s’il faut que nous nous comparions à eux pour justifier notre non développement, mais il faut viser haut et voir loin. Ce n’est pas pour les autres que nous devons organiser notre société et assumer notre histoire mais pour que chacun de nous se sente heureux et fier de vivre dans ce pays. Si cette perspective inspire nos voisins, tant mieux, sinon, c’est pour nous-mêmes, pour chacun de nous et surtout pour les plus petits et les plus fragiles parmi nous.

[…]

« Il nous faut des hommes de parole, des hommes avisés, des hommes courageux et des hommes forts, des hommes tout court, pour retrouver le filon de notre originalité historique responsable et positive. Les ancêtres ont su traverser la nuit des temps pour arriver jusqu’à la lisière du nôtre avec des moyens de fortune. Face à notre histoire contemporaine, malgré tous les avantages que nous avons actuellement de la modernité, nous ne devons pas donner l’impression d’être plus primitifs que nos ancêtres, des hommes et des femmes incapables de dompter la nature et qui la subissent comme premier bourreau naturel. Nous sommes à la fois les victimes consentantes et les bourreaux de cette époque de tous les malheurs et de tous les cauchemars que nous traversons.

« Avant les ancêtres, c’est la nuit des temps, on n’en sait rien. Mais avec eux, nous avons commencé à emprunter cette route de l’histoire.  Où en sommes-nous ? C’est une mauvaise question qui mérite d’être posée. Avons-nous avancé ? Une autre fausse question qui mérite aussi d’être posée. Allez dans l’arrière-pays, là où nos concitoyens se contentent de racines pour se soigner et qui n’ont que l’initiation traditionnelle comme proposition de formation humaine aux jeunes et vous répondrez vous-mêmes à ces fausses questions. Quand vous irez dans les coins les plus reculés de notre République et que vous rencontrerez un autre centrafricain de couleur blanchâtre, habillé de guenilles et atteint de la maladie du sommeil ou qui a les yeux rougis de conjonctivite, dites-moi mesdames et messieurs, si vous êtes encore fiers de votre centrafricanité. Fort heureusement, nous avons quelques réussites pour nous consoler, mais pour faire la part des choses, nous avons encore plus de zones d’ombres que de zones de lumière dans notre si beau et si riche pays. Il y a encore beaucoup à faire pour que le centrafricain soit en paix chez lui, fier de participer à la construction de son pays et heureux de cueillir les fruits des efforts conjugués de tous les fils et filles de ce pays en vue de la prospérité pour tous.

[…]

« Nous sommes certainement mal représentés, mal protégés et mal gouvernés. Notre malheur commence avec ces hommes et ces femmes qui ne sont pas à la hauteur de leur fonction et qui grouillent dans l’administration de notre pays en cautionnant l’arbitraire et la médiocrité dans nos places fortes. Être député dans notre pays est loin d’être la meilleure façon de participer à la construction du pays. Je les comparerai aux croque-morts qui accompagnent la dépouille mortelle de notre pays à sa dernière misère.

S’il fallait éliminer des fonctions pour alléger l’Etat dans la gestion des choses publiques, je commencerais volontiers par l’assemblée nationale, ensuite j’en arriverais à l’armée pour finir avec le ministère des travaux publics particulièrement, sans oublier les plantons de tous les ministères qui sont en fait les garçons de course de tous ceux qui se donnent des airs.

[…]

« Le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple, c’est le grand nombre toujours croissant de bouches inutiles et bruyantes à nourrir. »

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