Archives du mot-clé Pologne

Habiter le monde

Pour expérimenter l’étendue de la mondialisation, il suffit de boire un Coca bien frais dans un village banda du cœur de la Centrafrique, tout en pianotant sur son Smartphone pour envoyer des mails, et se voir interrompu par un vendeur tchadien qui vous propose des contrefaçons de Nike fabriquées en Chine et arrivées par container au port de Douala, au Cameroun, avant d’être envoyées à Bangui par camion, puis dans ce village banda par taxi-brousse qui s’est ravitaillé en essence dans une station Total, tandis que non loin des femmes préparent un café produit au Brésil et torréfié aux Etats-Unis, en y ajoutant du lait en poudre produit et transformé en Europe.

La mondialisation contemporaine a créé un monde de hiérarchies et d’interdépendances. Les lieux moteurs de cette mondialisation peuvent s’analyser à plusieurs échelles. A petite échelle, on constate que les espaces intégrés sont les aires de puissances : Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Asie du Sud-Est (Chine, Japon, Inde). En y regardant de plus près, c’est essentiellement dans les grandes aires urbaines que se concentrent les dynamiques mondiales, et l’on voit se former un « archipel métropolitain » : les principaux flux – de marchandises, de personnes, d’informations, de capitaux – traversent avant tout quelques métropoles mondiales, du Nord comme du Sud. Enfin, à grande échelle, on constate qu’au sein de ces métropoles, quelques lieux en particulier dominent la mondialisation : ce sont les espaces d’échanges internationaux : les aéroports, les ports, les sites industrialo-portuaires, les zones commerciales, etc.

Pour un urbain privilégié des régions industrialisées, habiter le monde est devenu une évidence. Je l’ai constaté récemment en consultant le numéro 8100 de la Documentation photographique. Cette revue décortique chaque trimestre un sujet d’histoire ou de géographie, documents à l’appui. Dans ce numéro, intitulé « Habiter le monde », un schéma en particulier m’a interpelé : celui de l’habiter d’Alexandre. Pour ouvrir l’année 2015, je me suis amusé à reproduire ce schéma pour moi-même, m’essayant ainsi à un exercice d’égo-géographie

Le schéma ci-dessous cartographie les territoires que j’ai habités ces trois dernières années (de janvier 2012 à décembre 2014), la taille des disques correspondant au nombre de demi-journées passées dans chaque lieu. Evidemment, je n’ai indiqué que les lieux dans lesquels j’ai passé au moins 24 heures cumulées en trois ans. Sur le schéma, ces territoires sont éloignés les uns des autres en fonction du temps qu’il faut pour aller de l’un à l’autre, et non en fonction de la distance. J’indique également le mode et la fréquence des déplacements d’un lieu à l’autre, ainsi que l’utilisation que je fais de ces différents lieux (travail, gestion du ménage, loisir, sport, repos…).

Habiter le monde 2012-2014
Habiter le monde 2012-2014

Se dessine ainsi, à travers moi, un modèle-type du métropolitain contemporain. Je vis et travaille dans une commune des Yvelines (j’ai déménagé en janvier 2013 dans la même commune) ; je me rends régulièrement à Paris pour des sorties culturelles, des rencontres avec des amis, ou des courses diverses ; pendant mes vacances, parfois pendant mes week-ends, ou même dans le cadre de mes activités professionnelles (je suis enseignant et emmène mes élèves en voyages scolaires), je me rends en divers lieux de France ou à l’étranger. Avec mes spécificités, mon cas ne constitue pas une originalité : je suis ancré sur un territoire « de proximité » – ma commune de résidence et de travail – que j’identifie, et m’en échappe régulièrement à la faveur des facilités de mon lieu de vie (bien connecté), de mes revenus relativement confortables de jeune homme de la classe moyenne, et des conditions de transports modernes auxquels j’ai accès.

Habiter le monde est pour moi facile, mais il ne l’est évidemment pas pour des populations ou des territoires en périphérie de la mondialisation, dans les pays pauvres mais aussi dans les pays riches. Cet article n’est pas un plaidoyer pour la mondialisation ; il veut seulement poser un constat. Je ne crois d’ailleurs pas en un discours sans-frontiériste : les frontières ont toujours existé, d’une façon ou d’une autre, et elles sont à mon avis indispensables. On les dit souvent enjeux de conflits ; elles sont pour moi au contraire garanties de paix et de sécurité, car sans frontière, il n’y a pas de possibilité de fuir. Allez expliquer à un exilé politique qu’il faut supprimer les frontières ! Je crois qu’il ne sera pas ravi, car il est sans doute bien heureux d’avoir franchi les frontières du pays – qui est le sien, certes – où il était persécuté. Mais bien sûr, nous pouvons toujours nous plaire à croire en l’illusion d’un monde en paix perpétuelle… De même, les frontières permettent – lorsqu’elles sont respectées – de préserver la culture d’un peuple, sa langue, son histoire, son destin. La diversité des peuples et des modes de faire est une richesse pour l’humanité ; pouvoir les approcher est une chance ; parvenir à les comprendre – au moins un peu – aide à vivre. Je crois n’avoir cessé d’exprimer ce point de vue dans les articles de ce blog. Mais même si je me plais à habiter ce monde, je ne désire en aucun cas voir supprimées les frontières.

NB: L’image à la Une est une photographie prise par Anne-Laure, coopérante en RCA de 2009 à 2010.

Zachor, souviens-toi

Tout historien déteste qu’on lui parle de devoir de mémoire. Parce que les mémoires sont sélectives, malhonnêtes, contradictoires, égocentriques, partielles et partiales, l’historien préfère décrire son métier comme un travail de mémoire.

Du 16 au 20 novembre dernier, j’ai participé à un voyage à Auschwitz dans le cadre d’un projet qui s’appelle le « Train de la mémoire ». Initié il y a près de 25 ans par l’historien Jean Dujardin (aucun lien avec l’acteur !) et quelques autres, ce voyage consiste à emmener à Auschwitz environ 500 adolescents depuis la Gare de l’Est. Le trajet dure plus de 24 heures, sur place nous restons deux jours, puis repartons de nouveau pour 24 heures. Ce voyage en train, au-delà de son aspect symbolique, permet surtout, à l’aller, de se préparer à la visite des camps, à entrer en-dedans de soi ; au retour, il permet d’échanger, de réfléchir au témoignage qu’on apportera sur cet événement indicible, à laisser décanter l’inintelligible. Voyage historique, philosophique, spirituel.

Dans le fond, il n’est nul besoin de se rendre sur les lieux pour « comprendre » le comment de la destruction des Juifs d’Europe. Plusieurs mois avant de partir, j’ai commencé à me documenter. Je me suis enfin attaqué au chef d’œuvre de Raul Hilberg qui décortique minutieusement et méthodiquement le processus de destruction, depuis la définition du peuple juif jusqu’à son expropriation, sa concentration, puis son extermination. J’ai découvert le rapport de Witold Pilecki, traduit cette année en français, 70 ans après sa rédaction : ce résistant et patriote polonais s’est volontairement fait rafler pour Auschwitz, en 1940, afin d’organiser la résistance dans le camp et en prendre le contrôle. Il s’est finalement évadé en 1943. J’ai été fasciné par Des hommes ordinaires, de Christopher Browning, qui tente d’expliquer comment de simples policiers sont devenus des criminels contre l’humanité. J’ai regardé des extraits de Shoah de Lanzmann, j’ai relu Maus de Spiegelman, revu Le Pianiste de Polanski… Bref, j’ai travaillé.

Auschwitz Birkenau, camp d'extermination
Auschwitz Birkenau, camp d’extermination

Ce travail était indispensable, car à Auschwitz, si on ne sait pas ce qu’il s’y est passé, on ne voit rien : seulement des maisons en brique ou en bois, une campagne un peu triste, une brume tenace, des rails, des ruines. Mais dans ces maisons, des centaines d’hommes ont été entassés ; cette campagne a vu des centaines de milliers d’esclaves la retourner et s’y enfouir, cadavres sans nom ; cette brume était électrique pour ceux qui y restaient des heures durant, en pyjama, pendant les insoutenables appels ; ces rails étaient le terminus d’un voyage dont si peu sont revenus; et ces ruines sont celles de chambres desquelles nul n’est ressorti vivant.

Arrivée à Oswiecim
Arrivée à Oswiecim

La grande force du voyage que j’ai effectué, c’est le temps. Le temps du trajet, je l’ai écrit plus haut, mais aussi sur place. L’arrivée de nuit à Oswiecim, sans en avoir l’air, est poignante : plus d’un million de personnes sont descendues autrefois à ce même quai, angoissées et hagardes. Le lendemain, nous sommes cinq-cents à marcher, silencieusement, de la gare à Birkenau. Je plonge au plus profond de mon âme, et je prends conscience que cette intense intériorité qui me gagne, je la dois paradoxalement à la masse que nous composons : cinq-cents âmes qui se taisent et qui marchent. Soudain, au bout de quarante minutes environ, les premiers miradors de Birkenau percent la brume. Nous passons ensuite la matinée à visiter le camp, avec une guide polonaise et un interprète français extraordinaires : elle est synthétique, parvient à exprimer en peu de mots l’essentiel et suscite un gouffre de réflexions ; l’interprète, qui découvre Auschwitz comme nous, est ému, les mots qu’il traduit semblent le dépasser, et c’est beau. Tandis que nous récitons le Kaddish, cette prière juive des jours d’enterrement, puis que nous énonçons les noms d’hommes et de femmes disparus dans les camps, la pluie – une pluie glaciale – se met à tomber. Nous sommes nombreux à avoir oublié nos parapluies à l’hôtel, nous tremblons de froid, mais – nous en avons parlé ensuite – nous l’acceptons tous. Ce désagrément nous paraît, dans l’instant, tellement minuscule.

Le lendemain, la visite d’Auschwitz I dure quatre heures. Quatre heures à passer d’un block à l’autre et à contempler, ahuris, les grappes de cheveux, les montagnes de chaussures, les valises entassées, les jouets d’enfants, les photos de ces corps amaigris, les vidéos de communautés joyeuses avant la guerre, toutes ces familles fauchées dans leurs bonheurs simples, la liste des noms de toutes les victimes à qui on a précisément voulu ôter leur nom… Personne ne parle, on écoute, nous sommes épuisés mais nous ne pensons pas à l’heure qui tourne, à la faim qui monte ; certains élèves sont très émus, d’autres moins, ou pas du tout, mais tous sont concentrés. Quelques gestes, quelques regards les uns pour les autres, discrets, simples, respectueux, fraternels. Je les admire d’être là, à dix-sept ans, d’encaisser le spectacle de l’horreur, de plonger dans la complexité du Mal. Je les observe : à l’œil nu, je peux voir qu’ils sont en train de grandir ; ils sont en train de gagner en maturité en quelques heures, et c’est impressionnant.

Le travail de mémoire est en marche. C’est douloureux mais ce n’est pas du masochisme, ni du voyeurisme que de regarder la réalité en face, même la plus atroce. S’intéresser à la destruction des Juifs d’Europe, c’est avant tout s’intéresser à l’origine du mal en tout homme, et, par conséquent, à la responsabilité de chacun dans une entreprise collective.

Je me demande si, avant ce voyage, je n’avais pas l’âme habituée que dénonce Charles Péguy :

« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite.
Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite.
Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée.
On a vu les jeux incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué… Les « honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce.
C’est que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux qu’on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n’ont point de défauts eux-mêmes dans l’armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale, constamment intacte, leur fait un cuir et une cuirasse sans faute.
Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invincible arrière-anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent pas cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché.
Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas de plaies.
C’est parce qu’un homme était par terre que le Samaritain le ramassa.
C’est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l’essuya d’un mouchoir. Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n’est pas sale ne sera pas essuyé. »

En dépit de certaines apparences (mon engagement associatif) et peut-être même à cause d’elles, je crois que j’étais devenu une âme habituée, quasiment insensible à la misère, proférant des « c’est comme ça, il y en a toujours eu ». Je parle au passé, car je sens quelque chose qui s’est brisé en moi, une certaine raideur, et en se brisant elle a laissé s’échapper une douceur qui s’empare maintenant de tout mon être.

Dessin d'enfant déporté à Auschwitz
Dessin d’enfant déporté à Auschwitz

Dans son troublant récit, La Nuit, Elie Wiesel écrit ceci, après qu’un petit garçon et deux adultes ont été pendus et que les autorités du camp forcent les autres détenus à les regarder :
« Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore…
Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux.
Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.
Derrière moi j’entendis [un] homme demander :
– Où donc est Dieu ?
Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :
– Où est-il ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence… »

Où es-tu, Dieu ?

Il est légitime de se poser cette question face au scandale que constitue Auschwitz. C’est une autre question, au moins aussi légitime (me semble-t-il), que je me suis posée :

Où es-tu, homme ?

Le 26 mai 2014, le pape François en visite au mémorial de Yad Vashem s’interrogeait lui aussi, méditant sur l’épisode de la Genèse où Dieu apprend qu’Adam a enfreint son interdiction de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal : «  Homme, qui es-tu ? Je ne te reconnais plus. Qui es-tu, homme ? Qu’es-tu devenu ? De quelle horreur as-tu été capable ? Qu’est-ce qui t’a fait tombé si bas ? […] Non, cet abîme ne peut pas être seulement ton œuvre, l’œuvre de tes mains, de ton cœur… Qui t’a corrompu ? Qui t’a défiguré ? Qui t’a inoculé la présomption de t’accaparer le bien et le mal ? Qui t’a convaincu que tu étais dieu ? Non seulement tu as torturé et tué tes frères, mais encore tu les as offerts en sacrifice à toi-même, parce que tu t’es érigé en dieu. »