Le piège de l’humanitaire

Comment l’Afrique peut-elle se développer ? A cette question je réponds toujours : « d’abord, en renvoyant les ONG. » Cela peut sembler un peu abrupt et d’une mauvaise foi évidente, mais cette intuition que j’ai depuis des années a peu à peu trouvé ses arguments.

Dans La Captivante, un petit livre que j’ai publié pour témoigner de mon expérience centrafricaine, voici ce que j’écrivais :

« Soyons bien clairs tout de suite, pour anticiper tout éventuel malentendu : en Centrafrique, pendant deux ans, je n’étais pas en mission humanitaire. Je ne sais pas bien au juste ce qu’est l’humanitaire, je ne comprends pas tellement ce qu’on met comme définition derrière ce mot, mais je sais bien, en revanche, que ce n’est pas ce que je faisais.

Je vous avouerai même que ce mot a fini par me hérisser les poils, tellement je déteste presque tout ce que j’ai vu qui portait ce nom. Je voudrais évacuer le sujet de l’humanitaire dès les premières lignes du premier chapitre pour bien mettre à l’aise tout le monde. Car l’humanitaire est un « piège ».

Derrière de bonnes volontés (qui ne sont pas toujours bonnes, ceci dit), se cache souvent un moyen de soumissions des pays pauvres. Certaines organisations humanitaires ou internationales exercent sur les pays pauvres une influence extrêmement néfaste en imposant un modèle de développement, un modèle économique pas forcément adapté, en imposant une aide qui a été pensée dans des bureaux du monde occidental, qui est ensuite mise en place par des hommes qui ont de gros budgets et peu de temps pour les utiliser, des hommes qui passent en vitesse sur les lieux de réalisation de ces projets, qui rencontrent à peine les populations locales.

Souvent, les actions mises en place sont inutiles. Parfois même, elles nuisent au développement. Certains organismes, par exemple, distribuent de la nourriture gratuitement. Cette nourriture est souvent le trop-plein des productions occidentales, et ne provient presque jamais de l’agriculture locale. Ainsi, en voulant bien faire, en prétendant donner de la nourriture à ceux qui ont faim, non seulement on n’encourage pas les populations locales à produire (puisqu’on leur offre) mais, même, on les en empêche (comment le paysan pourra-t-il vendre sa production, puisque une ONG la donne ? Qui va la lui acheter, puisqu’on peut la trouver gratuitement ?). Encore ces organismes ne feraient-ils ces actions que ponctuellement, en cas de crise… mais non : ils les réalisent même là où il n’y a pas de famine (usant même, dans leur communication, de l’ambiguïté entre malnutrition et sous-nutrition). »

Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que des efforts sont faits, aujourd’hui, pour repenser cette aide, par exemple en distribuant de la nourriture qui a été produite localement, ou à proximité. Les ONG et les organismes internationaux se remettent en question, essaient de travailler en synergie. Ils essaient, mais ils n’y parviennent que rarement.

« Il n’y a évidemment aucun mal à travailler dans l’humanitaire, il ne faudrait pas non plus se méprendre sur ce que j’écris. Seulement, j’ai pris conscience que l’humanitaire, comme tout secteur d’activité des sociétés capitalistes, enrichit avant tout ceux qui y travaillent : les expatriés à qui sont offertes de belles carrières, des métiers intéressants, variés et parfois extrêmement bien payés ; les employés locaux qui ont des salaires bien supérieurs à ceux de leurs compatriotes. Cela n’est pas mal, je ne me place pas ici d’un point de vue moral. Mais justement : ceux qui y travaillent ne sont ni moins ni plus vertueux que les banquiers, les experts-comptables, les ingénieurs, les commerciaux, les enseignants, les chefs de produits, les DRH (autant de métiers que l’on retrouve souvent, soit dit en passant, dans toutes les organisations humanitaires).

(J’ouvre une parenthèse. Il est assez difficile d’y voir clair dans la profusion d’organisations humanitaires. Comme le but de ce livre n’est pas d’être un guide pour choisir l’ONG qui bénéficiera de votre générosité pour Noël, générosité dont seront déduit 66%, voire 75% de vos impôts, je ne peux pas en dire trop, surtout que je n’ai pas analysé à la loupe chacune des organisations qui existent sur le marché. Toutefois, un conseil : renseignez-vous sur la part du budget de l’organisation consacrée aux frais de fonctionnement – frais qui comprennent notamment la communication et les salaires. S’ils excèdent 15%, vous devriez vous abstenir de leur donner quoi que ce soit. A mon sens, une bonne philosophie de l’humanitaire consiste au moins à engager plus de 85% de son argent dans les projets locaux. Je referme la parenthèse.) »

Après le séisme qui a mis à terre Port-au-Prince et sa banlieue le 12 janvier 2010, un formidable élan de générosité mondiale a permis, comme c’est souvent le cas en de pareilles circonstances, de récolter de nombreux fonds pour reconstruire Haïti. Mieux encore, un comité intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) s’est monté, regroupant les principaux bailleurs de fonds, les pouvoirs publics et des représentants des Etats donateurs. Ainsi, le CIRH avait pour ambition – cas inédit – de fédérer les acteurs de la reconstruction pour que celle-ci soit cohérente et non concurrentielle. Il comprenait autant d’Haïtiens que d’internationaux. On lui promettait des sommes très importantes. Il était composé de personnalités respectables, réputées efficaces et expérimentées. Or, un documentaire paru en 2013 – Assistance mortelle de Raoul Peck – démontre méthodiquement l’échec de cette si belle affiche. Il montre comment les ONG se sont acharnées à mener des projets identiques au même endroit, à vouloir construire des habitations dont les Haïtiens ne voulaient pas, à ne jamais faire confiance ni aux populations locales, ni aux pouvoirs publics locaux (sous prétexte que l’argent risquait d’être détourné, comme s’il ne l’était pas de toute façon). On voit dans ce film les salariés de ces ONG sur le terrain s’évertuant à défendre des projets dont ils voient très bien les failles. On voit des hauts responsables se mettre en quatre pour présenter au co-président de la CIRH, Bill Clinton, des avancées qui n’en sont pas.

Léogane, 2008
Enfants d’un orphelinat de Léogane qui s’est effondré après le séisme de 2010. Photographie prise en 2008.

En fait, c’est dès le début de la reconstruction que les espoirs se sont éteints : avant de reconstruire, il fallait déblayer les gravats, mais très peu ont voulu financer cette mission. Pas assez sexy, pas assez vendeur. Une ONG préfère toujours présenter une école, un hôpital, des puits, des champs, de jolies bouilles d’enfants, et non des terrains déblayés ! Résultats : deux ans après la catastrophe, la capitale était encore partiellement sous les décombres.

L’humanitaire représente en quelque sorte « les aspects positifs de la colonisation ». On met en avant les ponts, les chemins de fer, les hôpitaux, pour bien masquer l’impérialisme économique, les humiliations, la violence. L’humanitaire est finalement devenu un business comme un autre : les ONG se disputent des marchés, se cherchent des investisseurs, elles communiquent à grand renfort d’insolentes, culpabilisantes et mensongères campagnes publicitaires, elles attirent les hauts potentiels avec des salaires faramineux, mais exploitent jusqu’au bout les possibilités d’user de stagiaires, de volontaires sous-payés, de CDD.

Je regrette aussi de constater dans l’humanitaire une absence de vision à long terme qui coexiste avec une absurde logique de résultats immédiats. Les ONG doivent faire du chiffre, à la fois pour justifier l’utilisation des fonds qui leur sont remis, et pour séduire le grand public. Plus dommageable encore : elles doivent boucler des budgets sur des temps limités. Ainsi, on constate parfois que l’argent est gaspillé, lorsque la somme allouée n’a pas été entièrement utilisée. Un prêtre centrafricain qui avait logé dans les chambres d’accueil de son presbytère les membres d’une mission humanitaire me raconta que le responsable du projet lui avait demandé de doubler sa facture car il lui restait de l’argent à dépenser et qu’il ne savait quoi en faire. L’équipe d’un organisme international, pour les mêmes raisons, a organisé un concours de dessin pour terminer le budget : des gosses de 10 ans se sont vus récompenser de 1000€ ou de voyages au Kenya, récompenses dont l’impact sur le développement du pays est, me semble-t-il, assez contestable…

Aussi, la logique de résultats est-elle perverse. Elles poussent les agents humanitaires à « faire du chiffre ». Or, selon moi – et c’est là le fond de mon propos – l’aide ne doit pas chercher l’efficacité immédiate, le résultat mesurable. L’objet de cet article n’est pas de critiquer l’altruisme d’individus qui de tout cœur veulent aider des populations en détresse. Bien au contraire. Je propose seulement quelques principes : la force du don réside dans sa gratuité ; la charité ne doit pas être au service d’une idéologie ; on ne peut aider quiconque contre son gré ; nul ne peut vraiment maîtriser ce qu’il a semé ; nous ne sommes pas supérieur à ceux que l’on aide, ils ont droit à la dignité ; le désir de rencontre doit être au cœur du processus humanitaire ; cette rencontre engendre de la joie.

Le pape François, dans sa récente exhortation apostolique justement nommé La Joie de l’Évangile, parvient en quelques phrases à exprimer avec profondeur tout ce dont j’avais l’intuition depuis longtemps sans pouvoir le formuler :

« Il y a une tension bipolaire entre la plénitude et la limite. La plénitude provoque la volonté de tout posséder, et la limite est le mur qui se met devant nous. Le « temps », considéré au sens large, fait référence à la plénitude comme expression de l’horizon qui s’ouvre devant nous, et le moment est une expression de la limite qui se vit dans un espace délimité. Les citoyens vivent en tension entre la conjoncture du moment et la lumière du temps, d’un horizon plus grand, de l’utopie qui nous ouvre sur l’avenir comme cause finale qui attire. De là surgit un premier principe pour avancer dans la construction d’un peuple : le temps est supérieur à l’espace.

Ce principe permet de travailler à long terme, sans être obsédé par les résultats immédiats. Il aide à supporter avec patience les situations difficiles et adverses, ou les changements des plans qu’impose le dynamisme de la réalité. Il est une invitation à assumer la tension entre plénitude et limite, en accordant la priorité au temps. Un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps des processus. Donner la priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder les espaces. Le temps ordonne les espaces, les éclaire et les transforme en maillons d’une chaîne en constante croissance, sans chemin de retour. Il s’agit de privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en événements historiques importants. Sans inquiétude, mais avec des convictions claires et de la ténacité. »

Il y a maintenant dix ans, j’ai participé à la création d’une très belle association qui s’appelle Ti Chans pou Haïti. Ce nom fait référence au refrain d’une chanson en créole qui signifie : « une petite chance pour Haïti ». Cette association soutient des programmes d’aide à l’enfance. Je ne prétends pas que nous sommes les meilleurs, que nous avons tout compris et que les ONG sont nécessairement des grosses machineries inefficaces. Mais je crois sincèrement que depuis dix ans nous nous sommes fixés une ligne de conduite assez saine :
L’intégralité des dons et des subventions qui nous sont remis est injectée dans l’aide sur place. Il n’y a pas un seul centime de nos donateurs qui soit utilisé pour financer le fonctionnement de l’association ou les missions des bénévoles. Ces derniers les financent eux-mêmes, en s’impliquant au moins un an à l’avance dans des activités génératrices de revenus (AGR). Les frais de fonctionnement sont de toute façon réduits à leur strict minimum.
– Tous les projets mis en œuvre sont impulsés localement. Nous ne sommes pas à l’initiative de ces projets, nous réfléchissons seulement avec ceux qui viennent à notre rencontre à la meilleure façon de les réaliser. Nous n’imposons pas notre point de vue, nous faisons confiance aux compétences locales, nous évitons l’arrogance de ceux qui possèdent face à ceux qui expriment leur détresse.
– Nous connaissons personnellement les enfants que nous aidons, parce qu’avant d’être des pourvoyeurs de fonds nous sommes des éducateurs et des formateurs ; entrer en relation avec les enfants et les adultes qui les encadrent est une priorité. C’est pourquoi nous travaillons sur le très long terme, nous privilégions le temps sur l’espace

En définitive, ce que je critique, ce sont les dérives de l’humanitaire, et non pas l’humanitaire en tant que tel. Je reproche les mensonges de certaines ONG, leur discours tantôt mièvres, tantôt méprisants, leurs actions inefficaces voire nuisibles. Aussi, parce que je ne veux pas laisser croire que je suis contre l’urgence qu’il y a à apporter son aide à ceux qui la réclament, je voudrais conclure en citant un autre pape, Benoît XVI, qui dans son encyclique Deus caritas est écrivait :

« Les pauvres, dit-on, n’auraient pas besoin d’œuvres de charité, mais plutôt de justice. Les œuvres de charité – les aumônes – seraient en réalité, pour les riches, une manière de se soustraire à l’instauration de la justice et d’avoir leur conscience en paix, maintenant leurs positions et privant les pauvres de leurs droits. Au lieu de contribuer, à travers diverses œuvres de charité, au maintien des conditions existantes, il faudrait créer un ordre juste, dans lequel tous recevraient leur part des biens du monde et n’auraient donc plus besoin des œuvres de charité. Dans cette argumentation, il faut le reconnaître, il y a du vrai, mais aussi beaucoup d’erreurs. […] Le marxisme avait présenté la révolution mondiale et sa préparation comme étant la panacée à la problématique sociale : avec la révolution et la collectivisation des moyens de production qui s’ensuivit – affirmait-on dans cette doctrine – tout devrait immédiatement aller de manière différente et meilleure. Ce rêve s’est évanoui. […] Pour définir plus précisément la relation entre l’engagement nécessaire pour la justice et le service de la charité, il faut prendre en compte deux situations de fait fondamentales :
a) L’ordre juste de la société et de l’Etat est le devoir essentiel du politique. […]
b) L’amour – caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n’y a aucun ordre juste de l’Etat qui puisse rendre superflu le service de l’amour. Celui qui veut s’affranchir de l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme. Il y aura toujours de la souffrance, qui réclame consolation et aide. Il y aura toujours de la solitude. De même, il y aura toujours des situations de nécessité matérielle, pour lesquelles une aide est indispensable, dans le sens d’un amour concret pour le prochain. […]

Les personnes qui ont faim doivent être rassasiées, celles qui sont sans vêtements doivent être vêtues, celles qui sont malades doivent être soignées en vue de leur guérison, celles qui sont en prison doivent être visitées, etc. […] Une partie de la stratégie marxiste est la théorie de l’appauvrissement : celui qui, dans une situation de pouvoir injuste – soutient-elle – aide l’homme par des initiatives de charité, se met de fait au service de ce système d’injustice, le faisant paraître supportable, au moins jusqu’à un certain point. Le potentiel révolutionnaire est ainsi freiné et donc le retour vers un monde meilleur est bloqué. […] C’est là une philosophie inhumaine. […] Nous ne contribuons à un monde meilleur qu’en faisant le bien, maintenant et personnellement, passionnément, partout où cela est possible, indépendamment de stratégies et de programmes de partis. »

Voilà ce que, selon moi, devrait être l’humanitaire, s’il ne veut pas s’enfoncer plus encore dans ce piège qui le menace ou le saisit depuis quelques décennies.

Bibliographie

Je dois le titre de cet article à un livre que je n’ai pas lu, mais qui, paraît-il, fait référence :
– RUFIN Jean-Christophe, Le piège humanitaire, 1986

En revanche, j’ai lu les deux papes que j’ai cités :
– Benoît XVI, Deus caritas est, 2006 (paragraphes 26 à 31)
– Pape FRANÇOIS, La joie de l’Évangile, 2014 (paragraphes 222 et 223)

La Captivante, le livre que j’évoquais ci-dessus, n’est plus en vente, mais mon premier roman, qui évoque largement la question humanitaire, l’est encore:
FÉRAL Louis, La saison du confort, 2018

Filmographie

Assistance mortelle, de Raoul Peck, 2013

Webographie

Un excellent dossier traite de ce sujet dans La documentation française:
L’aide humanitaire en question

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