On ne peut pas vivre ici, et pourtant on y vit.

Esther* est toujours autant amoureuse de moi, et j’ai un peu de peine pour elle en songeant que déjà, si jeune, elle connaisse la violence du désespoir amoureux, et qu’elle fasse l’amère expérience de la muflerie des hommes. Je suis celui qu’elle aime, qui lui montre de l’affection, la prend dans ses bras, elle s’en remet totalement à cet amour, elle se donne sans retenue, sans honte, presque sans dignité, et finalement se fait abandonner, avec plus que ses larmes pour patienter du prochain retour, un retour incertain et indéterminé, dans quelques mois, l’année prochaine, peut-être jamais…

J’ai fait la connaissance d’Esther en juillet 2012. Très vite, elle est tombée amoureuse de moi. Je peux comprendre que ce grand blond qui la prend si volontiers dans ses bras et qui se laisse embrasser eût pu la séduire. Très vite, elle a parlé de se marier avec moi. Et tout le monde en riait, de ses velléités de mariage, de ses illusions de pauvrette qui ne contenait plus son misérable cœur langui d’amour ; et tout le monde l’entretenait dans cette folie, lui demandant même pour quand elle prévoyait la noce. Elle répondait : « le jour où nous irons à la plage ». Lorsque nous sommes effectivement allés à la plage, elle est venue me voir. J’étais allongé à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, je me prélassais dans le doux bruit des vagues et des enfants qui jouent. Elle s’est assise à côté de moi et s’est blottie dans mes bras. Elle me caressait encore le bras, comme elle aime tant le faire, elle me parlait doucement, d’une voix faiblarde et timide, à tel point que je ne comprenais pas tout, et puis elle m’a demandé : « Charles, on va se marier ? ». Je ne lui ai pas répondu non, mais j’ai sifflé la fin de la partie, dans un créole approximatif : « Pas aujourd’hui, Esther. Tu es une enfant et je suis un adulte. Les adultes ne se marient pas avec les enfants. »

J’avais alors trente et un ans, et Esther en avait quatre.

Lorsque je suis revenu un an plus tard dans cette ville d’Haïti qui s’appelle Léogane, les enfants ne m’avaient bien sûr pas encore oublié. Samantha, une adolescente du même orphelinat qu’elle, s’est gentiment moqué d’Esther, lui rappelant comment, en découvrant mon absence le matin de mon départ l’année précédente (j’étais parti très tôt, avant même que quiconque fût réveillé), elle s’était mise à pleurer abondamment, en se roulant par terre. Samantha se moquait et Esther, elle, était là, le regard dans le vague, ressentant probablement cette amertume : la joie de revoir l’être aimé, mais la déchirure à l’idée qu’il partira bientôt, encore une fois, et que cela se reproduira indéfiniment : il viendra rendre visite, avivant les désirs de la fillette, et il repartira, sans cesser de sourire, feignant de ne pas comprendre le feu qui brûle dans le cœur de l’enfant. Esther devra apprendre à contenir ses désirs. Toute sa vie elle souffrira si elle n’apprend pas très tôt à tirer des leçons de ses douloureuses expériences, elle qui en a déjà vécu tant, elle qui me devance déjà dans la connaissance du malheur.

Me voici maintenant, juillet 2014, à Léogane encore. Esther m’a attendu. Tous les enfants viennent me voir pour me la désigner car elle n’ose pas encore trop s’approcher. Deux ans qu’on l’entretient dans l’illusion de ce blanc qui l’épousera un jour. Je me demande quand elle cessera de croire à ce qui ne sont pourtant que des moqueries, des bêtises prononcées pour observer ses réactions. On me raconte qu’un Américain, la trouvant bien mignonne, aurait dit :
– Je vais la prendre dans mes bagages, celle-là. Je vais l’emmener avec moi.
Mais elle, prenant la proposition très au sérieux, l’aurait déclinée, en répondant :
– Non, je ne vais pas venir avec toi car un jour je me marierai avec Charles.
Tout le monde a ri, et l’Américain s’est demandé qui était ce Charles, cet hypothétique époux qui avait le pouvoir de réduire à néant le rêve américain.

On dit que celui qui habite une semaine quelque part en fait un livre ; celui qui y vit un an en fait un article. Et celui qui y vit une décennie n’écrit rien. Cela fait maintenant presque une décennie que je me rends en Haïti. Je n’y ai jamais vécu, mais j’y suis actuellement présent pour la cinquième fois depuis 2006. Et il est vrai que je ne sais plus vraiment quoi en dire. Je ne parviens qu’à formuler quelques impressions fuligineuses, comme des brandons allumés dans la nuit tropicale. J’entends au dehors des hommes et des femmes chanter pour bénir le nom de leur Dieu. Leur chant m’émeut.

Haïti : je vois ces hommes, torse nu, dans le soleil écrasant et la rudesse des plantations de canne à sucre, je vois leurs ancêtres comprimés dans une société où bout la violence, je vois la formidable richesse de Saint-Domingue, je vois l’indécence de ces gros hommes dans leurs grosses voitures avec leurs grosses femmes, je vois Charles X reconnaissant l’indépendance du pays contre cent cinquante millions de francs-or, je vois les dollars américains pervertir l’économie d’un pays sous perfusion, je vois la crasse, le bruit et la fureur de Port-au-Prince dans ses interminables embouteillages, je vois ce laisser-aller, toute cette malhonnêteté, je vois tout ce gâchis, ce peuple fier et résigné, je vois ces poètes et ces peintres, je vois ces fillettes se cambrer et caracoler en chantant, je vois ces garçonnets haranguant le chaland pour lui proposer des jus pour un dollar, je vois ces femmes au bord du fleuve Artibonite, je vois le soleil déclinant d’une après-midi qui s’achève, je vois ces rizières aux reflets verts, traces parmi d’autres d’un monde où l’hiver ne vient jamais, je vois ces maringouins qui ne pleurent qu’à l’aube et au crépuscule et qui vous injectent des fièvres, des délires ardents, des paralysies, je vois Samantha toujours souriante, toujours serviable, un peu espiègle, un peu moqueuse, je vois ce ciel qui s’assombrit et qui rugit sans parvenir jamais à faire fuir l’espérance, je te vois, toi, Esther, abandonnée de tes parents à l’âge de trois ans, recueillie dans cet orphelinat géré du mieux possible par un couple courageux, je te vois, tu as grandi, tu as six ans et tu aimes rire.

Et je me vois, moi, assis à mon bureau il y a quelques heures encore, dans mon appartement d’une banlieue chique de l’ouest parisien, devant mon ordinateur, en pensant à Esther qui m’attend. Me voici maintenant, happant l’air chaud brassé par un modeste ventilateur, tailladant sans relâche la chair dure et coupante des mots qui se pressent dans mon ventre, transpirant pour exprimer ce qu’au fond de moi Haïti veut dire. Me voici, je ferme les yeux, et je suis au bord de la mer Caraïbes qui fond au pied des mornes, je suis allongé dans le jardin à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, l’air me caresse le cou. Je me sens bien.

(* Tous les prénoms ont été changés.)

Une réflexion sur « On ne peut pas vivre ici, et pourtant on y vit. »

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