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La République Centrafricaine est un pays d’Afrique Centrale où j’ai vécu de septembre 2009 à juillet 2011. Je travaillais comme directeur adjoint d’un Internat, en brousse, à Sibut (sous-préfecture de la Kémo). J’y suis retourné en février 2012.

Dans l’atelier de l’écrivain

« Il me reste une solution : écrire. En écrivant, je pourrai peut-être enfin dire qui je suis, révéler le sucre qu’enveloppe cette chair dure et froide. […] Me voici, tailladant sans relâche la chair dure et coupante des mots qui se pressent dans mon ventre, transpirant pour exprimer ce qu’au fond de moi Haïti veut dire. Me voici, je ferme les yeux, et je suis au bord de la mer Caraïbes, je suis allongé sur la terrasse à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, l’air me caresse le cou. Je me sens bien. »

Ces mots, ce sont ceux de Joseph Meyer, le personnage principal de La saison du confort, un petit roman que j’ai publié au début de l’été.

Je voudrais, dans cet article, vous faire entrer dans l’atelier de l’écrivain, vous montrer ses outils, ses méthodes, son environnement de travail, et ainsi répondre aux questions qui m’ont été posées depuis la parution de ce roman.

Le choix de l’autoédition

En juillet 2017, il y a donc environ un an, j’ai envoyé le manuscrit de La saison du confort à onze éditeurs, de tailles et de notoriétés diverses. Huit m’ont répondu que mon manuscrit ne correspondait pas à la ligne éditoriale blablabla, trois ne se sont pas donnés cette peine. Honnêtement, j’ai conscience que les éditeurs reçoivent des milliers de manuscrits par an, et que dans cet univers hyper concurrentiel il est ardu de se faire une place (pour les auteurs comme pour les éditeurs). Je n’ai donc pas été déçu ; une réponse positive m’aurait beaucoup surpris. Après plusieurs mois pendant lesquels j’ai été pas mal occupé professionnellement, je m’apprêtais à solliciter d’autres éditeurs (il en existe des centaines) lorsque j’ai appris qu’Amazon organisait chaque année (depuis trois ans) un concours d’écriture pour des œuvres inédites et autoéditées : les « Plumes francophones ». J’ai voulu tenter cette expérience, qui m’intéresse d’autant plus qu’elle me permet de comprendre comment fonctionne Amazon, et par là même le monde de l’édition bouleversé par cette multinationale.

Comme la plupart de ceux qui écrivent, je préférerais mille fois que mon roman soit publié par la voie normale – noble – de l’éditeur institutionnel. Mais je suis réaliste. Et je ne me décourage pas pour autant : un jour, peut-être, je parviendrai à toucher un large public, d’une façon ou d’une autre (le nombre d’exemplaires vendus de La saison du confort n’est pas humiliant – notez qu’il est encore disponible ici).

Comment écrit-on un roman ?

« En combien de temps l’as-tu écrit ? », « Qu’est-ce qui t’a inspiré ? », « Comment as-tu appris à écrire ? »… Les questions ne manquent pas, et je ne peux pas toujours y apporter des réponses précises.

L’écriture de ce roman a été un très long processus dont je ne peux retracer toutes les étapes. Certains passages ont été rédigés il y a dix, voire quinze ans ! Avant ce roman, j’ai écrit beaucoup d’autres choses : des morceaux de romans, d’autres achevés mais pas convaincants dans leur globalité, des nouvelles, des articles (notamment ceux de ce blog), des idées vagues jetées sur des bouts de papier, des journaux de voyage, des poèmes… J’y ai abondamment puisé des passages inclus dans La saison du confort, qui peut ainsi s’apparenter à une compilation, ou une mise en ordre de textes divers (peut-être que par moment cet effet patchwork se voit, même si j’espère avoir été assez habile pour le masquer).

Je peux toutefois identifier à l’origine de ce roman quelques idées centrales. Tout d’abord, je voulais parler d’Haïti. J’avais d’ailleurs écrit un essai sur Haïti, une sorte de déclaration d’amour à ce pays, et c’est un ami qui m’a conseillé d’en faire plutôt un roman. Comme j’avais commencé à imaginer l’histoire d’un homme qui disparaissait, j’ai pensé qu’il pouvait avoir disparu… en Haïti. Ce qui me permettait de réutiliser la matière première de l’essai susmentionné.

À partir de là, plusieurs idées se sont agrégées :

– J’avais envie d’écrire un roman d’aventure.

– Depuis longtemps, je voulais raconter une scène en particulier : celle de la « pièce maîtresse ». Lorsque je suis arrivé en Centrafrique en 2009, je suis allé à l’ambassade pour m’y déclarer et obtenir une carte de résident (puis plus tard une carte de séjour). Il manquait une pièce à mon dossier, une pièce que la secrétaire d’ambassade considérait comme la « pièce maîtresse ». Le comique de la situation résidait dans le fait qu’elle n’arrêtait pas de répéter, en boucle, « c’est la pièce maîtresse », « c’est la pièce maîtresse », « c’est la pièce maîtresse ». Elle acceptait toutefois de m’inscrire dans le registre des résidents français en Centrafrique, et de me délivrer la carte qui l’attestait, en me précisant bien qu’il fallait que je transmette au plus vite à l’ambassade la « pièce maîtresse », ce que je fis quelques mois plus tard, contrairement au personnage de mon roman.

– Une autre idée, écrite dans ses grandes lignes bien avant de vivre la scène que je viens de mentionner, mais qui dans le roman en découle, mûrissait dans mon esprit : raconter un enlèvement. C’est la scène qui ouvre le livre.

– Par ailleurs, si Haïti est au cœur du roman, l’Afrique, quantitativement, est probablement autant présente. Mon expérience en Afrique a été marquante, décisive, et je voulais en toucher un mot. Il faudra sans doute un autre roman pour aller plus loin. D’une façon générale, c’est le monde intertropical que je voulais décrire, et la confrontation d’un homme des régions tempérées avec ce monde. Les rencontres intercuturelles nourrissent beaucoup mon imagination.

Enfin, certaines thématiques m’intéressent, et je voulais les explorer. Il en est ainsi de la question du Mal, abordé ici sous l’angle de la corruption. Ce thème fait l’objet d’un autre de mes projets d’écriture qui vivote doucement dans mon ordinateur.

À partir de tous ces éléments, j’ai fini par échafauder le plan de La saison du confort. En deux ou trois ans, le gros œuvre était terminé ; il m’a fallu un an pour les finitions (corriger les fautes, supprimer des passages inutiles, rédiger une transition, ajouter un chapitre, clarifier une description…).

Autobiographique ou pas ?

C’est LA question que l’on me pose systématiquement. Ceux qui me connaissent bien sont catégoriques : la réponse est oui, ce roman est autobiographique. Le personnage principal me ressemble tellement. Même physiquement c’est moi ! En réalité, le caractère autobiographique du roman s’arrête là : ma ressemblance avec le personnage principal. En encore : s’il me ressemble, il n’est pas mon exacte copie (par exemple, contrairement à lui, je n’éprouve aucune forme de culpabilité à être bien né : riche, français, blanc, etc. Je trouve même cette culpabilité assez pathétique, mais elle me semblait être un ressort intéressant à exploiter).

Tout texte parle forcément de soi : que ce soient des mémoires, un journal intime, un roman ou une thèse de mathématiques. Tous ne disent pas la même chose, mais tous en révèlent autant sur son auteur : ses centres d’intérêt, ses désirs, ses frustrations, ses connaissances.

Évidemment, les personnages de La saison du confort vont dans des lieux que je connais, exercent des métiers qui m’intéressent, éprouvent des émotions que j’ai pu éprouver. Mais ce qu’ils vivent, essentiellement, je ne l’ai pas vécu (sauf quelques événements secondaires du roman, qui sont là surtout pour donner une impression de réalisme) : je n’ai jamais été enlevé, je ne désire pas disparaître, je n’y connais à peu près rien en chimie, je ne me suis pas fiancé à une jeune fille qu’en réalité je n’aimais pas vraiment, mes parents n’ont pas de résidence secondaire à Juan-les-Pins, ni nulle part ailleurs, mes grands-parents ne possèdent pas de maisons ni de magasins dans ma commune de résidence, Dieu merci aucun élève ne m’a jamais corrompu ni tenté de le faire (!)… Je pourrais additionner ainsi tout ce qui n’est pas autobiographique dans ce roman, mais cela reviendrait à recopier celui-ci !

Beaucoup de romanciers mettent en scène des personnages qui leur ressemblent, ou qui ressemblent au moi qu’ils fantasment, même lorsque les personnages en question sont des personnages historiques. Sur ce point, je ne fais pas preuve d’originalité.

Voici ce que j’écrivais dans un de ces romans non aboutis que j’évoquais plus haut : « Ce roman n’en est pas un. Je crois que ce que j’écris là est une quête de moi-même, un long poème, un journal, un témoignage, un récit, une fiction. Je pars de mon enfance, mais ce n’est qu’un prétexte. Je pars de moi, mais la littérature, ce n’est pas parler de soi, c’est parler des autres, c’est parler aux autres. Mes sensations n’ont aucune importance, et c’est pourquoi je les exploite, je les triture, je les fouille jusqu’à les vider de leur sens, jusqu’à ce qu’elles ne m’appartiennent plus. »

En fait, le personnage principal de La saison du confort m’a été inspiré de la vie de Paul Gauguin telle qu’elle est racontée par Mario Vargas Llosa dans Le Paradis – un peu plus loin. Ceux qui ont lu ce roman comprendront sûrement : comme Paul Gauguin, mon personnage a abandonné sa famille, son métier, son milieu, ses habitudes, au profit d’une quête, celle d’un paradis lointain, pur, débarrassé de toute scorie existentielle.

Quant aux personnages secondaires, ils sont carrément tous le fruit de mon imagination. Désolé pour ceux qui ont cru s’y reconnaître ! Seul un peut être considéré comme « réel », mais seulement dans sa fonction, absolument pas dans sa psychologie.

Le choix d’un nom de plume peut se comprendre à la lumière de ces réflexions sur l’autobiographie. Prendre un nom de plume est une façon de mettre de la distance avec ce que j’écris, d’atténuer l’ambiguïté d’une frontière floue entre fiction et autobiographie. C’est aussi, accessoirement, un moyen de préserver ma vie privée et professionnelle.

« Je ne m’intéresse qu’au style »

C’est en ces termes que Louis-Ferdinand Céline parle de la littérature dans une interview qu’il accorde en 1959. C’est une idée que je partage largement. L’histoire que l’on me raconte m’importe peu ; ce qui compte, pour moi, c’est qu’elle soit bien écrite. Je voudrais donc évoquer maintenant quelques-uns de mes tics d’écriture, ce que j’estime être « mon style ».

Dans l’histoire de l’art, il est un mouvement auquel je suis sensible depuis longtemps : c’est l’impressionnisme. À ma connaissance, ce mouvement pictural n’a pas vraiment d’équivalent en littérature. J’ai le sentiment d’en être l’unique représentant, un siècle après Monet ! (Mais le débat est ouvert, je voudrais bien découvrir des auteurs qui à l’époque ont pu se revendiquer de l’impressionnisme).

Ainsi, je m’attache à décrire non pas seulement les choses ou les événements, mais surtout les émotions qui s’en dégagent, les impressions qu’elles font jaillir chez ceux qui les contemplent ou les vivent. Cela se traduit parfois par certaines formules opaques, à la clarté mal définie : « la vie tout entière semblait tendue vers un présent suave et pesant » ; « je voudrais extraire ce kwashiorkor de ce corps et de ce monde » ; « dès lors s’enclenche le mécanisme vicieux du désir : la pieuvre croît en lui mais n’est jamais nourrie » ; etc.

Aussi, je m’intéresse particulièrement à ce qui est subtil, trouble, ambigu, paradoxal. Je fuis le premier degré, les évidences, les idées toutes faites, les lieux communs, les facilités sentimentales, au risque, peut-être, de paraître provoquant ou dérangeant (bien que ce ne soit pas du tout ce que je recherche, voire que cela puisse me déranger moi-même). Je pense par exemple au personnage de Merveille dans La saison du confort. D’une maturité extrême, ce personnage est étrange, presque irréel. Et la relation que Merveille noue avec Joseph Meyer est d’une grande ambiguïté : empreinte de sensualité, cette relation est pourtant aussi marquée par l’innocence et la pureté. Pour comprendre mieux ce personnage, c’est vers le symbolisme qu’il faut se tourner, et non pas cette fois-ci vers l’impressionnisme : Merveille est un symbole, multiple et complexe – elle symbolise Haïti mais aussi les états d’âme de Joseph ; elle est également une vision de son passé, « l’Apparition » du spectre de Léopoldine. Je n’ai pas cherché à être cohérent !

Enfin, on ne peut pas bien apprécier La saison du confort si on n’en saisit pas la poésie. C’est un roman, mais c’est aussi, fondamentalement, un poème. Je le redis : je ne recherche pas toujours la cohérence, le réalisme (même si je fais quelques efforts tout de même). Je tente, par des images que j’espère originales, d’écrire un récit qui soit beau, tendre, lumineux.

Mes sources d’inspiration

J’ai déjà décrit plus haut ce qui avait pu m’inspirer pour ce roman : des anecdotes vécues ou observées, mon amour pour les régions intertropicales, mon intérêt pour certains sujets, la lecture d’un roman de Vargas Llosa, mon goût pour l’impressionnisme et la poésie… Pour terminer cet article, je voudrais vous faire entrer un peu dans la petite cuisine de l’auteur, en donnant quelques secrets de fabrication. Je m’en tiendrais aux trucs que j’ai piqués à d’autres écrivains.

Pêle-mêle :

– La formule « bien des années plus tard » qui ouvre l’un des incipits les plus célèbres, celui de Cent ans de solitude, d’un autre sud-américain, Gabriel Garcia Marquez. Je transforme cette locution en «  bien des années après » car j’utilise déjà la formule « trop tard » dans la phrase précédente. Je pique aussi à Garcia Marquez, avec beaucoup moins de talent évidemment, l’immixtion du surnaturel dans un récit réaliste.

– [ATTENTION DOUBLE SPOIL] Dans Je m’en vais, Jean Echenoz utilise un effet que j’ai trouvé génial : un même personnage ayant deux noms différents. Dans La saison du confort, certains lecteurs m’ont dit avoir tout de suite compris le procédé, d’autres ont eu la surprise de le découvrir lorsque cela est révélé (relativement tard dans le roman). J’avais anticipé les deux hypothèses, et je crois que le roman peut être également apprécié dans un cas comme dans l’autre.

– L’impressionnante faculté qu’a Fédor Dostoïevski pour sonder l’âme humaine, dans sa complexité et ses paradoxes. Mon ambition est de parvenir un jour à ce degré de virtuosité !

– Tous les romans de Dany Laferrière, pour leur drôlerie, leur sensualité et leur perfection à décrire les ambiances haïtiennes (odeurs, sons, paroles, sensations).

– Les romans de Jean-Christophe Rufin. Rufin est bien plus fin et précis que moi, autant sur le fond que sur la forme. J’apprécie chez lui sa capacité à faire vivre d’autres époques, d’autres lieux, à mettre en scène des aventures incroyables, et à décrire en quelques mots la complexité d’un raisonnement. Je lui ai « volé » une description médicale évoquée dans Un léopard sur le garrot pour filer une métaphore sur le mal qui s’insinue toujours dans nos vies insidieusement, progressivement, sans se faire remarquer.

– Le chapitre 5, qui ouvre la deuxième partie (« l’ordinaire famille d’Hyppolite zénodore ») m’a été clairement inspiré du début du Père Serge, un court roman de Léon Tolstoï (encore un Russe !). Ce roman est l’histoire d’un homme de haut rang, bien en vue, qui d’un seul coup plaque tout pour se faire ermite. Je vous mets au défi de lire les trois premières pages de ce roman sans vouloir continuer !

– Dans La saison du confort, quelques paragraphes un peu techniques sont consacrés aux Tropiques. C’est Francis Hallé, dans La condition tropicale, qui me les a fournis.

– Enfin je dois le titre de la première partie (« Le ravissement de Joseph Meyer ») à un roman de Jean Rolin, Le ravissement de Britney Spears, qui lui même doit son titre au roman de Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein. Le double sens du mot « ravissement » m’a semblé bien correspondre à ce que je racontais.

Pour conclure, je soumets à votre réflexion un autre extrait de ce roman non publié que j’ai déjà cité plus haut : « Je me fous de la vérité. Ce n’est pas elle que je recherche, ni dans l’écriture de ce récit, ni dans le sens de l’existence, ni dans la formulation des faits qui jonchent mon histoire, ni même dans la reconstruction d’une mémoire qui sélectionne ce qui pourra glorifier celui à qui elle appartient. Je n’ai rien oublié. Je me rappelle de tout. Mais ce tout et ce rien ne sont pas nécessairement le reflet de la vérité. Dostoïevski a écrit que s’il était prouvé que le Christ n’était pas la vérité, il continuerait tout de même de suivre le Christ plutôt que la vérité. Moi aussi, je choisirais ce en quoi je crois, ce qui a fondé ma vie, ce qui en a fait le sens, même s’il était évident que tout cela n’était que du mensonge. Je ne suis pas un menteur, pas plus qu’un autre, et même plutôt moins, je suis assez direct, parfois brutal, mais je dissimule volontiers, je maquille. Le maquillage n’est pas un mensonge, c’est une mise en scène. » Vous vouliez de l’ambiguïté? En voilà!

[Pour lire ou relire La saison du confort, c’est ici. Et pensez à commenter ensuite sur la page Amazon!]

Initiation à la sorcellerie

Récemment, Sibut, petite ville de Centrafrique où j’ai vécu pendant deux ans, a été le théâtre d’affrontements graves entre groupes rebelles et forces internationales. En entendant que la mort avait de nouveau frappé sur cette modeste bourgade du cœur de l’Afrique, j’ai repensé aux enterrements de Sibut. Ces enterrements complètement dingues.

Pendant plusieurs jours, on veille le mort, à la maison. Tout le monde défile, bois le café, mange, profite de l’occasion pour se saouler et se nourrir aux frais des endeuillés. Des nuits blanches pour veiller celui qui est entré dans l’obscurité ; pour ne pas le froisser aussi, pour lui dire « t’as vu mon vieux, on était là pour te soutenir dans ton passage vers l’au-delà ». Les Centrafricains savent que les morts ne sont pas morts. Ils vivent avec cette idée, et cela les soulage. Après les « place ti kwa » (veillées mortuaires), on procède à l’inhumation. Le cercueil parcourt la ville, le village, le quartier, et on danse, on chante, on tape dans les mains. On continue de vivre. J’ai vu, une fois, des jeunes se battre autour d’une tombe. Ils étaient chargés de porter le cercueil, et en arrivant au cimetière, au moment de déposer le cercueil dans son trou, ils se sont disputés, se sont battus. J’étais outré : quel manque de dignité, me disais-je… Allez savoir ce qui se tramait, quel petit jeu avec le mort ils étaient en train de jouer, quels signaux ils lui envoyaient.

Les Centrafricains ont un rapport avec l’irrationnel beaucoup plus soutenu que nous. Soutenu et oppressant. S’il est bien une chose qui m’a marqué, c’est bien cela : la relation aux morts, à la nature, la sorcellerie…

– Mais de quoi est-il mort ?

La réponse qu’on me donne est évasive, presque gênée. Deux ans auparavant, des élèves du collège où j’enseigne sont venus voir le directeur car l’un d’entre eux était gravement malade, allongé dans son lit, inanimé. Il s’avère que l’enfant mal en point est le fils du cuisinier. Celui-ci monte donc aux dortoirs, prend dans ses bras son fils endormi et l’emmène à l’hôpital avec le directeur. Très vite, le diagnostic tombe : l’enfant est mort. Son père l’avait déjà compris depuis l’instant où il était allé le chercher sur son lit. Il reprend l’enfant, retourne au collège et le replace dans son lit. Ce n’est que plus tard dans la journée qu’il sera emporté pour être nettoyé puis inhumé.

Je l’apprendrai plus tard : ce n’est pas un petit garçon que l’on a emmené à l’hôpital puis raccompagné au collège avant de l’enterrer, mais c’est un petit animal.

Dans le nord et l’est de la Centrafrique vit une ethnie qui s’appelle les Bandas. Certains d’entre eux, et même, de plus en plus, certains d’autres ethnies, savent métamorphoser les hommes en animaux. En général, ils ne le font pas par méchanceté, mais pour le commerce : ils vendent ensuite la viande sur les marchés. Mon directeur me rassure : « Je sais très bien reconnaître la viande métamorphosée, et tu ne risques pas d’en trouver dans ton assiette. » Il me raconte alors l’histoire de cette femme qui, en cuisinant des pattes d’antilope, aperçoit sur l’une d’elle un tatouage où est inscrit « Antoinette ». Il s’agissait d’une antilope issue d’une métamorphose.

Bien entendu, la métamorphose est illégale. Les procès contre ceux qui la pratiquent aboutissent souvent à des peines très lourdes. Si le sorcier déjoue lui-même le sortilège, la sentence peut être moins sévère. Le boucher qui avait métamorphosé Antoinette a été durement condamné. Un procureur qui instruisait un de ces procès dans la région des Mbré a vu son propre frère se métamorphoser dans le palais de justice. Le procureur a sorti son revolver – en plein procès, donc – menaçant le fautif de le tuer sur place s’il ne rectifiait pas immédiatement son sort. Il a fallu appeler le curé pour le calmer. Mon directeur, auparavant, ne croyait pas trop à la métamorphose, mais aux Mbré, où il fut ce curé, cette question était au cœur de son action, et le sujet principal de ses prédications. Un jour, au séminaire de Sibut, un habitant du quartier lui a amené une gazelle – c’était sa femme, Henriette. Il lui demanda de la maintenir ici en sécurité, pour ne pas qu’elle meure, le temps que le coupable soit démasqué et qu’il retransforme Henriette.

La métamorphose est progressive et visible à l’œil nu. En quelques minutes, des poils poussent, les membres et le visage se modifient, on se met à râler. Comme il faut un contact physique entre le sorcier et sa victime, il est assez aisé de retrouver le coupable. Un évêque, il y a quelques années, avait d’ailleurs commencé à se transformer pendant son prêche à la messe. Et il avait fallu agir vite pour le sauver.

Pendant des années, une panthère rodait autour du collège. Elle était apparue après la découverte d’une tombe profanée dans le cimetière « animiste » situé près de la propriété. Au Cameroun, des quantités d’hommes et de femmes tombent en esclavage d’une bien étrange façon. Ils meurent, on les enterre. Et la nuit, des pilleurs de tombe viennent les déterrer, les ressuscitent et les emploient de force dans leurs exploitations. Ils sont des centaines, des milliers, ainsi enchaînés pour l’éternité.

On m’explique également qu’il existe deux types de foudre. Il y a celle que nous connaissons, la « naturelle », provoquée par des phénomènes physiques que les scientifiques sont capables de très bien expliquer. Et puis il y a la foudre « envoyée », celle que des gens provoquent volontairement et qu’ils lancent sur votre maison. C’est dans ces cas qu’apparaissent des boules de feu qui vous pourchassent avant de vous griller. Cette foudre est très facilement identifiable : en quelques minutes, le ciel s’assombrit, une petite pluie fine s’abat sur nos têtes, et puis d’un coup le tonnerre gronde, et pendant très peu de temps la foudre éclate, avant de disparaitre et de laisser de nouveau place au ciel bleu. On apprend plus tard qu’il y a eu un mort. Et tout le monde sait ce qu’il s’est passé. Maîtriser la foudre est une arme redoutable. Sous l’empereur Bokassa, deux quartiers de la ville de Berberati (dans l’ouest du pays) s’en envoyait mutuellement, ripostant l’un contre l’autre continuellement. Bokassa lui-même avait fait une annonce à la radio pour que ces hostilités cessent, et il s’était même rendu sur place, avec son petit avion, pour donner plus de force à ses ordres.

D’ailleurs, Bokassa, empereur de Centrafrique dans les années 70, avait failli être rendu invincible. Un sorcier lui avait proposé ses services pour qu’il puisse être intégralement résistant aux balles de toute sorte. Mais comme le processus pour obtenir ce blindage lui paraissait risqué, il avait exigé qu’on l’essayât d’abord sur un de ses ministres. Le ministre, Monsieur Patassé, accourut, et dut souffrir tout le rituel : on le découpa en morceaux, on le mit dans une marmite où bouillait une mixture spéciale, on touilla le tout pendant un moment : le ministre en ressortit entier, recomposé, indemne… et invincible. Alors que Bokassa, enthousiaste, donnait les ordres pour qu’on lui fît subir le même sort, le sorcier lui répondit : « mon empereur, un seul homme à la fois, sur terre, peut bénéficier de cette protection. Quand monsieur le ministre sera décédé, je vous l’accorderai. » Fou de rage, Bokassa battit ardemment son ministre, pour qu’il mourût dans l’instant : il ne mourut pas mais garda en séquelles une blessure au visage. Bokassa est mort en exil. Et depuis, monsieur Patassé a pris le pouvoir en RCA, est devenu président de la République et a été destitué par un coup d’Etat : il est resté longtemps en vie, il a porté une cicatrice au visage, et il a survécu à des bombes tombées sur sa maison, à des attaques de l’armée française, à des balles tirées à bout portant. Il est décédé à l’étranger lorsque j’étais en mission, en 2011.

Peut-être est-il toutefois rentré en Centrafrique pour y être enterré. Beaucoup de gens qui meurent en dehors de leur pays prennent l’avion, comme tout le monde, avec bagages et passeport, et rentrent dans leur village pour l’inhumation. S’il le faut, le type avec qui j’avais un peu parlé dans l’avion en arrivant dans le pays était un mort. Qui sait ? Il serait peut-être retourné dans sa forêt peuplée de nains.

Il y a quelques années, des militaires français incrédules ont voulu vérifier si les nains des forêts – les Yonms – existaient bien. Ils sont partis à plusieurs dans les bois qui avoisinent Sibut. Les Yonms sont de très petits êtres portant une longue barbiche qui traîne jusqu’au sol ; doués d’une puissance surhumaine, ils s’agrippent de leurs jambes à votre taille et vous détruisent les côtes avant de vous emporter dans la forêt. Cependant, ils deviennent l’esclave de celui qui parvient à les battre. On apprend aux petits Centrafricains que pour s’en défendre, il faut se ceinturer d’une paille qui craquera au moment où le Yonm vous agressera de ses petites pattes. Une fois que son crâne touche le sol, il se sent vaincu et se soumet. Les militaires, ce jour-là, n’ont pas su se défendre ; l’un d’eux fut emporté. On ne le rendit qu’après des sacrifices et des incantations diverses. Devenu dingue, le pauvre malheureux dut être rapatrié d’urgence.

Ceux qui m’ont raconté ces phénomènes ne sont pas des fous. Ce sont même des gens lettrés, intelligents, ouverts sur le monde, ayant voyagé, d’ailleurs vaguement conscients de mon incrédulité (bien que je m’efforçasse de la cacher). Qui plus est, ce sont des prêtres catholiques, peu enclins aux superstitions douteuses. Mais c’est avec sérieux et naturel qu’ils ont parlé de tout cela. Ils n’ont pas manqué cependant de m’avertir : « tu ne pourras pas comprendre ».

Le « likundu » est le mot sango qui désigne la sorcellerie. Plus le temps a passé, plus je suis parvenu à comprendre ce phénomène. « Comprendre » est un bien grand mot pour parler de quelque chose qui, précisément, ne s’explique pas, est de l’ordre de l’irrationnel. On peut toujours analyser sociologiquement la sorcellerie, l’intellectualiser, en faire des thèses d’anthropologie ou des films documentaires effrayants comme les « ciné-transes » de Jean Rouch. Mais au final, il nous manquera toujours, à nous Européens, un je ne sais quoi, ce qui nous mettra forcément en colère devant l’absurdité des raisonnements liés à la sorcellerie.

Prenons d’abord le problème d’un point de vue juridique : la pratique de la sorcellerie est absolument interdite par la loi, et elle est sévèrement punie. Les peines peuvent aller jusqu’à la prison ferme, et quand on sait à quoi ressemblent les prisons centrafricaines, on se dit qu’il ne faudrait pas trop qu’on soit accusé d’avoir métamorphosé l’amant de sa femme ou envoyé la foudre sur la case du voisin.

Bien sûr, ce n’est pas parce qu’on « est » sorcier qu’on risque la prison, mais c’est parce qu’on « pratique » la sorcellerie. Car la sorcellerie est, en quelque sorte, héréditaire. Initiés très jeunes, les sorciers à l’âge adulte portent donc en eux ce don empoisonné, et ils ne peuvent s’en détacher. Entre eux, ils se reconnaissent parfaitement. Pour les non-initiés, il y a des techniques pour les repérer, ou, au moins, pour les éloigner. Par exemple, le jour des Rameaux, certains prêtres s’amusent à asperger la foule des fidèles à l’aide d’une plante spéciale qui brûle la peau des sorciers. Quel divertissement que de sentir le vent de panique dans l’assemblée et de voir déguerpir tous les sorciers ! Les voilà débusqués !

Lorsqu’un crime est commis, ou un vol, ou lorsque quelqu’un est gravement malade, il faut parfois s’adonner à quelques rites au cours desquels le nom des coupables sortent. Ceux-là n’ont plus qu’à fuir la région. Ceux qui sont pris finissent souvent par avouer.

Pendant mon séjour, un jeune homme de Sibut a eu une crise d’appendicite qui a mal été soignée. Après l’opération, il avait encore mal, il vomissait, la blessure s’infectait. Finalement, ses parents l’ont envoyé à Bangui. Pas tellement pour se faire mieux soigner, mais plutôt pour fuir ses camarades du lycée, jaloux de ses succès à l’école et avec les filles. Ces derniers, en effet, l’avaient « fétiché », et la médecine ne pouvait donc pas grand-chose pour lui. La médecine moderne ne guérit pas le likundu.

Il y a quelques années, à Douala (Cameroun), quelques amis sont en train de prendre un verre dans un bistrot. L’un d’eux, voulant se venger d’un autre pour une raison qui m’est inconnue, se décide à lui mettre un poison dans son verre. Pour cela, il se métamorphose en mouche et vient au bord du verre pour y déposer le remède fatal.

Expliquons un peu le phénomène de la métamorphose. J’ai fini par comprendre que cela consiste, en quelque sorte, à placer son âme dans le corps d’un animal. Donc, physiquement, on reste en place (contrairement à ce qu’on m’avait laissé entendre au début), mais notre âme, elle, est métamorphosée. Quand on a été métamorphosé, on est donc comme hébété, dans un état de stupeur qui peut conduire à la mort (la mort survenant avec celle de la bête dans laquelle est nichée notre âme). En général, on métamorphose quelqu’un pour la viande. Pour le manger, donc. On peut parfois aussi se métamorphoser soi-même, quand on a une opération spéciale à accomplir, et c’est exactement ce qu’a fait notre homme-mouche. Seulement voilà : son ami, en apercevant la mouche qui s’approche de son verre, comprend de quoi il s’agit. Aussi, il parvient à enfermer la mouche dans le verre en bouchant celui-ci avec sa main. Aussitôt, l’ami métamorphosé se met à pâlir, à transpirer, il étouffe, tourne de l’œil… Tout le monde est étonné en le voyant, nul ne parvient à comprendre. Il finit par prononcer à sa victime transformée en bourreau : « pardonne-moi, libère-moi, je t’en prie… » Après s’être fait bien supplier et avoir amené son ami presque à la mort, le bourreau libère la mouche, et le sorcier reprend vie.

Sur le même sujet, je peux vous livrer la rédaction d’un élève : « Un jour à Bambari (préfecture de la Ouaka), le 1er avril 2002, ma mère m’a envoyé acheter du pétrole. Il était 21 heures. Tout à coup apparaît devant moi un homme habillé d’un grand boubou blanc tenant une épée à la main (c’est un fantôme). Il commence à me poursuivre sur la route pour me tuer, mais j’ai crié d’une manière folle en pleurant vers le marché où se trouvent les jeunes. A mon cri, les jeunes sortent et commencent à crier « au nom de Jésus ! ». Et le fantôme a disparu. Les jeunes me prennent et m’emmènent à la maison avec mon argent et la lampe cassée ; puis je prie. Je dis : « maintenant on ne m’enverra plus au marché à 21 heures. »

Les Centrafricains nous content assez librement ces récits. Et ils sont toujours surpris d’entendre qu’on n’y croit pas trop, que cela nous dépasse totalement, d’autant plus que la littérature et le cinéma occidentaux les abreuvent d’histoires fantastiques. Pour eux, les auteurs d’Harry Potter, du Seigneur des Anneaux, de Spiderman ou des Quatre Fantastiques n’ont fait que raconter leurs propres expériences… Il y a peut-être là, effectivement, un paradoxe qui indique que l’Occident ne s’est pas encore tout à fait libéré de ses fantasmes surnaturels. La différence, c’est que nous, nous avons tout rationalisé, y compris les rêves, les sentiments, la peur. Eux considèrent que tout cela est extérieur à eux.

Le somnambulisme, par exemple, les effraie. De même, beaucoup d’élèves m’ont dit que j’étais fou de garder un masque accroché sur les murs de mon bureau : si celui-ci venait à prendre vie, il pourrait me faire beaucoup de mal. Mais le masque est resté sur le mur. Et la nuit, j’ai été plus souvent dérangé par les souris que par lui.

Le likundu est très fortement associé en la croyance que les morts ne sont pas morts. C’est pourquoi, d’ailleurs, un malade qui n’aura bénéficié d’aucun soin par souci d’économie, se verra gratifié d’obsèques extraordinairement coûteuses : on se méfie des morts, et on préfère toujours les avoir de son côté. On ne voudrait pas qu’ils se vengent de ne pas avoir été honorés dignement.

Et, effectivement, les morts sont parfois bienveillants. A Bangassou, dans l’est de la Centrafrique, un jeune garçon se rendait à la veillée pascale. Sur le chemin, de nuit, il est seul. Il traverse un petit bois qui mène à l’église. Et, soudain, devant lui, une personne apparaît. C’est une jeune fille, de dos, qui le précède dans la même direction. Il l’interpelle : « attends-moi, allons ensemble ». Il court un peu pour la rattraper, et elle disparaît aussi subitement qu’elle était apparue. Comme on ne parle jamais des fantômes la nuit, le garçon attend le lendemain matin pour narrer l’histoire à sa mère. Celle-ci lui répond : « ça devait être ta grande sœur. Elle aura voulu te protéger pendant ton trajet. »

Sa grande sœur était décédée bien des années auparavant, avant sa naissance à lui. Elle était encore un bébé, mais elle n’en est pas moins sa grande sœur, et elle protège son petit frère, un solide collégien.

Je dois admettre aussi qu’avec ces histoires, on cherche à me provoquer, à m’effrayer. Il faut voir de l’humour, voire de la moquerie, dans les comportements et les paroles que j’entends. Et lorsque j’écris « les centrafricains », je sais que je généralise à tort: mon expérience est limitée à un village plutôt traditionnel, dans une région ayant sa culture propre. la Centrafrique reste une mosaïque de culture.

Le 2 novembre 2009, en Centrafrique depuis un mois et demi, voici ce que j’écrivais dans mon carnet de notes :

« Il a plu toute la matinée, dès la fin de la nuit. J’ai pensé que la messe pour la fête des morts serait annulée. On n’avait pas sonné les cloches pour appeler les fidèles. Finalement, peu avant 8h30, ça a sonné. J’ai pris ma cape de pluie, et je suis sorti. Il n’y avait encore personne dans l’église mais on apprêtait l’autel. Alors je suis rentré, et j’ai prié pendant une heure, le temps que l’église se remplisse un peu. A 9h30, l’office a démarré. Au bout de deux heures, l’assemblée sort et se rend en cortège au cimetière d’à côté. Pendant que le curé bénit le terrain mortuaire en jetant de l’eau sur la terre et les stèles, nous chantons. Devant moi, il y a une petite fille d’une dizaine d’années aux traits fins. Elle est belle. Elle porte une robe en coton, et un habit bleu à grosses cotes : les mailles sont resserrées au niveau de la poitrine, mais au niveau des épaules et du ventre, elles sont plus lâches, au point de laisser voir sa peau tendue derrière. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver beau ce ventre arrondi et ballonné par la malnutrition. Je regarde son ventre, je regarde son visage, et j’ai envie d’y poser mes mains. Je ne peux plus me concentrer sur l’étrange cérémonie funeste qui se déroule tandis que je contemple ce corps bien vivant. La pluie a cessé depuis un moment déjà ; seules quelques gouttes tombent encore. »

(D’après La Captivante – méditations sur l’Afrique)

Comment chier dans les bois?

La question peut sembler triviale, mais pour tous les amoureux de la nature, elle est à prendre au premier degré. Car elle est fondamentale, dans le bois comme dans le désert, la neige, la mer, ou la montagne. Randonneurs, scouts, marins, touareg, alpinistes, joggers, chasseurs, pygmées, voyageurs de toute espèce… tous nous avons un devoir de bien chier dans la nature. Et cela s’apprend : cela nécessite une technique et une éthique.

En 1989, Kathleen Meyer – une américaine – a répondu à cette épineuse question dans un ouvrage qui a connu un succès retentissant et qui a été traduit en France par le titre que j’ai donné à cet article. Avec ce livre, Meyer répondait enfin – et avec précision – à la question qu’aucun guide ou revue pour routards n’avait osé aborder.

Ce livre et l’avant-goût dont je vais en donner dans cet article apparaîtront futiles – voire vulgaires – à ceux qui ne quittent jamais la ville ou qui ne se sont jamais mis dans la situation de ne pouvoir chier dans des toilettes convenables. Tous les autres – ou au moins ceux qui ont conscience que seule 60% environ de la population mondiale est équipée de toilettes – comprendront que le sujet n’est ni futile ni vulgaire : il est vital.

Pour s’en convaincre, il suffit de se poser cette élémentaire et minuscule question : où vont donc les tonnes de merdes évacuées chaque jour par les 12 millions d’habitants de l’agglomération parisienne ? Vous pouvez bien sûr élargir la question aux 7 milliards d’êtres humains qui souillent la planète de leurs déjections, et plus encore à tous les animaux de la Création qui en font autant. Et songez que cela dure depuis plusieurs centaines de millions d’années…

Parce que la merde est absolument dégueulasse, se soucier de ce qu’elle devient dans la nature n’est pas vain.

En effet, « quelque 2,5 milliards de personnes n’ont pas accès à un « assainissement amélioré » – autrement dit à des toilettes hygiéniques, autre chose qu’une simple planche posée au-dessus d’un trou –, 1,1 milliard n’a d’autre choix que de déféquer dans un champ, au bord d’une rivière, en forêt, dans un sac plastique ou sur un terrain vague, selon les recensements communs de l’Unicef et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). » Vous trouverez plus de précisions sur ces chiffres en cliquant ici.

Ces excréments répandus sont la cause de nombreuses maladies parfois mortelles : choléra, bilhariose, glamdia… Entre 2009 et 2011, j’ai vécu dans la brousse en République Centrafricaine ; j’ai ainsi personnellement expérimenté le fléau de l’insalubrité des toilettes dans les pays pauvres. La maison où je logeais était équipée de toilettes, certes, mais ceux-ci étaient d’une salubrité toute relative. A force de chier debout, je m’étais bien musclé les cuisses. La plupart des logements étaient équipés de sanitaires plus que sommaires, aussi bien dans ma brousse qu’en ville. Je me souviens sans nostalgie de ce jour où, victime d’un mal qui agissait fortement sur ma vie intérieure, je m’étais retrouvé dans l’un de ces immondes gogues à devoir évacuer simultanément par tous les trous de pressantes excrétions.

Je me rappelle aussi de ces hommes du quartier qu’on avait embauché pour vider la fosse septique de notre maison. Celle-ci était en passe de déborder, et la vider était devenu plus qu’urgent. Mais nos hommes avaient eu la malheureuse idée de vendre les pioches et les gants que nous leur avions prêté pour leur désagréable besogne. Manquant d’à propos, ils avaient effectué leur recel avant leur travail. Ils s’étaient ensuite plaint d’avoir eu à extraire à main nue notre merde accumulée depuis plusieurs mois! Je suis sûr qu’ils ont ensuite dû dépenser en soins le maigre bénéfice de leur larcin.

De mes séjours passés à Bangui j’avais tiré un article dont je vous livre ici un large extrait :

La rue monte sous le soleil. La poussière du sol est secouée à chaque pas posé maladroitement pour éviter les entailles et les ordures jonchées. Quelques rigoles artisanales en guise d’égouts laissent couler une eau sale. Arrivé à la maison de mon élève, on a peine à penser qu’on est à encore à Bangui, la capitale et plus grande ville du pays. Pourtant, le centre n’est qu’à quelques minutes en voiture. Mais, déjà, reculé dans ce quartier à flanc de colline surplombant quelque peu la ville, on se croirait en brousse. Quelques maisons éparses, des bêtes qui broutent et défèquent, les bruits de la ville sont loin : les voitures sont rares à venir jusqu’ici. L’élève qui m’a invité me l’assure : « Si vous parlez de ce quartier aux gens, ils ne vous croiront pas qu’il existe. L’urbanisation est récente ici. C’est un quartier en plein développement. » Urbanisation, a-t-il dit : je ne suis pas sûr que le terme soit très approprié. Bangui, comme beaucoup de villes du sud, apparait parfois comme un vaste bidonville. Très vite, quand on quitte les grands axes pour s’enfoncer dans les quartiers, on découvre un dédale de ruelles sales, fragiles, mal entretenues, bordées de quelques arbres nus et de cases en terre cuite que le soleil vient assommer de ses rayons humides.

Je ne suis là que pour quelques heures. La maison de mon élève est plutôt spacieuse si on la compare avec les autres du quartier. Elle est « en dur », c’est-à-dire en matériaux durables. Quand on passe la porte d’entrée, on se retrouve dans une grande pièce, bien éclairée, avec un mobilier relativement confortable : canapés, télévision, grand buffet, etc. La famille n’est pourtant pas richissime, mais les parents ont un emploi stable, et ils sont régulièrement payés. Je discute avec mon élève, avec un de ses grands frères qui est au lycée technique de Bangui. Le plus petit vient trainer également dans les parages avec les petits voisins, étonnés de voir ce blanc ici, tranquillement assis. Derrière la maison, une femme – un genre de gouvernante – prépare à manger avec une autre jeune fille ; cette dernière est présentée comme la sœur de mon élève. Mais je comprends en l’interrogeant qu’elle est plutôt ce que nous appelons, nous, une cousine, sans doute recueillie par les parents de mon élève. La RCA est un petit pays (en terme de population : environ 4 millions d’habitants) et les gens ont souvent des parents partout. Il n’est pas rare de voir des neveux ou des arrière-cousins loger chez soi, sans qu’on ait vraiment le choix : les solidarités familiales sont parfois contraignantes.

Quelques semaines plus tard, j’ai tenté l’expérience de passer quelques nuits dans un autre des quartiers de Bangui. C’était pendant les congés de Pâques. Je suis arrivé vers 18 heures. Je devais appeler la « sœur » d’un des stagiaires de la paroisse de mon village dès que j’arriverais, afin que nous nous retrouvions devant l’église Notre-Dame d’Afrique. Elle était accompagnée d’un « cousin » dont le rôle était de traduire nos conversations (la sœur parlait mal français).

Comment expliquer correctement cette expérience ? Angoissante ? Authentique ? Dépaysante ? On m’a installé dans une minuscule petite maison, grande comme un lit double, sans électricité. Le reste de la famille (9 personnes) est dans une autre maison à côté, un peu plus grande (trois ou quatre petites pièces très sombres). Il y a sous le toit cinq enfants, dont quatre filles, toutes très jolies, de 12 à 16 ans. L’une d’elle, Nelly, 14 ans, illettrée, très séduisante et serviable, ne va pas à l’école, elle a été recueillie par la famille. C’est une famille pourtant elle-même très pauvre, qui semble essentiellement vivre de la vente, devant chez elle, de produits divers (arachide, sésame, manioc, huile …). M’accueillir doit être un peu stressant ; c’est sans doute pour eux aussi une expérience originale. Le premier soir – il faisait déjà nuit – tandis que je discutais avec le cousin, dehors, et que les enfants s’endormaient sur une natte, Nelly m’annonce que la « douche est prête ». Le cousin me traduit « elle t’a fait chauffer de l’eau. » Elle m’emmène derrière la maison où se trouve la « douche ».

Je découvre en fait que la douche et les toilettes sont au même endroit – je veux dire qu’ils sont le même endroit, et je comprends alors pourquoi les Centrafricains emploient le même mot pour les désigner : une cabine un peu surélevée, composée d’un trou et de quatre murs autour ; pas de toit; les murs ne sont pas très élevés, ce qui fait que lorsqu’on se douche ou qu’on fait ses besoins, on peut voir tout le monde (et bien sûr tout le monde peut nous voir).

Comment donc chier en milieu hostile ? En Haïti, il m’est arrivé de passer deux semaines, en ville, dans une maison qui n’était pas équipée de toilettes. Je chiais comme je pouvais: au restaurant, chez le voisin, dans des terrains vagues, dans la mer. Cela m’obligeait souvent à pratiquer de la rétention d’excréments jusqu’à trouver le lieu adapté.

En effet, il convient d’abord, lorsque cela est possible, de bien choisir le lieu du terminus de vos repas. De préférence, sachez joindre l’éthique à l’esthétique. Cela implique de remplir deux critères, l’un obligatoire et l’autre facultatif. L’obligatoire, c’est celui qui respecte l’environnement et le paysage : il s’agit en premier lieu de veiller à sortir, ne serait-ce qu’un peu, des sentiers battus pour ne pas incommoder ceux qui les fréquentent ; en second lieu, le souci de la santé publique impose d’éviter la proximité des cours d’eau. Il importe donc de chier le plus haut possible, ce qui a l’avantage de souvent permettre de remplir le deuxième critère, facultatif celui-là, de pur agrément : dénicher un lieu où le panorama vaut le détour. Rien de plus réconfortant que de chier face aux splendeurs que la Terre nous offre. Attention toutefois, il n’est pas rare que ces lieux rares aient été dénichés par d’autres avant vous.

Une fois trouvé ce coin de paradis, l’idéal est de creuser son trou. Quelques centimètres suffisent mais nécessitent tout de même non seulement le matériel adéquat, mais aussi une certaine dose d’anticipation. Lorsqu’on a déjà consacré du temps à chercher le lieu approprié (en admettant que le mot « approprié » soit celui qui convient pour le présent sujet), il peut être trop tard pour ce dernier effort avant l’accroupissement.

Une fois la question du trou résolue, l’essentiel est fait ; il n’y a plus qu’à. Il faut simplement penser à reboucher votre trou, remporter le papier (ou à la rigueur le brûler). Je ne m’attarde pas sur les conseils pratiques quant à la position à adopter : c’est à chacun de faire ses expériences pour trouver la plus confortable. J’ajoute tout de même une note pour les marins : même si l’océan possède la faculté de détruire assez vite les excréments, il convient de respecter une certaine distance respectueuse des côtes (au moins 5 kilomètres) pour ne pas ajouter vos merdes aux pollutions déjà importantes du monde moderne (marées noires, sortie d’égouts, etc.)

Pour achever de vous convaincre de l’importance et du sérieux de mon article, je vous livre cet extrait de la Bible (si même la Bible parle de caca, c’est bien la preuve que ce n’est pas de la rigolade). Admirez au passage le superbe euphémisme employé :

« Saül [qui cherchait David pour le tuer] arriva aux parcs à moutons qui sont près du chemin ; il y a là une grotte où Saül entra pour se couvrir les pieds. Or David et ses hommes étaient assis au fond de la grotte. […] David se leva et coupa furtivement le pan du manteau de Saül. Après quoi, le cœur lui battit [et il renonça à le tuer en cette situation]. Saül se redressa, quitta la grotte et alla son chemin. » (Premier Livre de Samuel, 24, 4-8, trad. Bible de Jérusalem)

L’histoire ne dit pas s’il avait creusé son trou*.

(* Mais on peut supposer que oui, car il est écrit dans le Deutéronome : « Hors du camp, tu disposeras d’un emplacement et c’est là, au-dehors, que tu sortiras, muni d’une pioche dans ton équipement. Accroupis-toi là, à l’extérieur, puis creuse et recouvre tes excréments. » (éd. Bayard) On ne peut être plus clair…)

Bibliographie :

MEYER Kathleen, Comment chier dans les bois – pour une approche environnementale d’un art perdu…, 1989, rééd. Edimontagne, 2001 pour la traduction française

Retour en Centrafrique

La Centrafrique ne fait plus la Une des journaux depuis quelques mois, et c’est pourquoi je suis heureux de pouvoir vous donner des nouvelles fraîches, émanant d’un témoin direct! Une amie que j’avais rencontrée dans le cadre de mon départ en Centrafrique en 2009 est retournée là-bas quelques jours. Elle a bien voulu m’écrire ce témoignage, qui me semble très précieux:

Kiringo na Beafrika… Retour au Centrafrique. 4 ans après.

4 ans après mes deux ans de volontariat, puis le coup d’état de factions rebelles, l’emballement du pays dans un conflit devenant religieux (milices chrétiennes « anti-balakas » face aux musulmans « séléka »), la succession de deux chefs d’état de gouvernements provisoires, l’opération Sangaris (militaires français), puis la main laissée à la Minusca (casques bleus).

Tous ces événements que j’avais suivis de loin, peinant à obtenir des nouvelles de la part de mes amis, et n’ayant toujours qu’une seule envie en tête : être là-bas, auprès d’eux, dans ces moments difficiles.

J’ai enfin pris la décision d’y retourner, durant deux semaines, ce mois de février 2015.

Voyage magique, à revivre un moment fort de mon expérience de vie ; voyage douloureux, à constater les difficultés, l’incertitude, la peur dans lesquelles s’enfonce le pays ; voyage profond enfin, tant l’expatriation à l’autre bout du monde amène à se poser des questions essentielles sur ce qu’on est.

Il y a tout ce qui ne change pas. L’aéroport de Bangui et son organisation des plus stupéfiantes, les sourires et le sango, l’odeur du manioc et des feux de bois, les couleurs dans les rues et les taxis aux pare-brises raccommodés de scotch… Je suis accueillie comme une reine, à Bangui comme à Maïgaro, par mes amis centrafricains, par les missionnaires qui sont toujours là, eux… Dormir au quartier, cuisiner avec Christelle, manger 6 repas par jour pour honorer toutes les invitations, sortir danser à Tati, se poser au bord de l’Oubangui pour déguster du poisson grillé et des bananes plantains… Il fait beau, il fait chaud, les coqs chantent bien trop tôt et la musique des bars est bien trop forte (il faut bien couvrir le bruit du groupe électrogène), les négociations au marché vont bon train et mon arrivée suscite fêtes, rires, cris, déluges de souvenirs.

J’ai ressorti mes pagnes, on me félicite pour ma bonne mine (avec l’élégance Centrafricaine si caractéristique : « tu es d’une blancheur extrême c’est magnifique ! » « tu as tellement grassi que je ne te reconnais pas ! »), on se souvient de mes goûts et on me cuisine mes plats préférés, on me rappelle qu’on est très intéressé pour se marier avec moi (même si on a déjà 2 ou 3 femmes), je vais au marché de Yongo avec Christelle, comme tous les jeudis, je fais des virées en taxi-moto…

Il y a aussi tout ce qui a avancé, les enfants qui ont grandi et parlent de mieux en mieux français, mes anciennes élèves qui sont maintenant à l’université et deviennent de belles femmes, celles qui sont enceintes ou ont eu des enfants, le collège où j’enseignais qui continue de former des générations d’élèves dignes et responsables, mes collègues qui vieillissent mais qui gardent leur curiosité, et qui se mettent même à l’informatique, les amis qui poursuivent leur petit bonhomme de chemin, ceux qui sont décédés, aussi. La vie qui s’écoule.

Il y a surtout toute cette histoire qui nous sépare, ces 4 années où je n’ai pas été là, et durant lesquelles les gens ont vécu dans l’angoisse, dans les déferlements de violence, dans la haine du voisin avec qui ils s’entendaient si bien… Ils me parlent tous de cela, dès les premiers mots de nos retrouvailles. « Tu sais, la situation ici… » ; ils saluent mon « courage », celui d’être venue « malgré les événements », alors qu’ils ont continué à vivre, eux, plongés dans cette horreur, pendant tout ce temps. Ils me racontent ce qu’ils ont perdu : des membres de leur famille, leurs amis musulmans, leurs années d’études, leur espoir dans l’avenir… Ils me font sentir aussi que la situation risque de durer longtemps, très longtemps, avant de revenir à un semblant de normalité. La vengeance et la haine parsèment encore parfois leurs discours. Les amalgames et la radicalisation vont bon train. La réconciliation ne sera pas intuitive et immédiate.

On sent tous ces changements dès qu’on atterrit à Bangui. Il reste des camps de réfugiés près de l’aéroport. Des gens qui vivaient dans les quartiers peuplés aujourd’hui par les anti-balakas. Et puis, quand je me promène à Gobongo ou dans certains quartiers de Bangui, les gens me regardent bizarrement. Ils sont rares, les munjus [Les blancs, NDLR] qui s’aventurent dans le coin. Je n’en vois plus trop, d’ailleurs, des munjus. Seulement dans des voitures, dans les quartiers sécurisés. Je dois être la seule touriste du pays…

Une profusion de militaires, centrafricains ou casques bleus, issus de diverses nations, vêtus de tout leur attirail (comment font-ils pour ne pas s’évanouir de chaleur ?), effectuant des allers-retours en chars blindés toute la journée, les hélicoptères prenant le relais la nuit, en tournant au-dessus de Bangui…

La surreprésentation des ONG, qui s’organisent sans trop de coordination, aspirant les dernières forces vives du pays, piétinant de leurs gros sabots les structures qui existent dans le pays depuis des années, lançant campagnes de distribution et projets de développement dans tous les sens, au nom de la sacro-sainte urgence humanitaire…

Les voitures calcinées au bord des routes, souvenir des Sélékas en fuite vers le nord du pays ; les quartiers musulmans vidés de leurs habitants, les mosquées démantelées jusqu’aux fondations. Plus de musulmans (en tout cas beaucoup moins qu’avant), quasiment plus de peuhls, donc plus de viande de vache, plus de lait, plus de moutons… le régime alimentaire se modifie (parce qu’en échange, il y a les rations militaires que les gens réussissent à récupérer et à revendre !).

Le pays est le même, mais il a aussi bien changé. Et quand on sait qu’il replonge dans de telles crises tous les 4-5 ans… Comment les gens font-ils pour tenir, malgré tout, pour construire des projets, pour s’accrocher à la vie et à l’espoir ?

Mon collègue d’histoire qui continue de parler de son projet d’ouvrir une école primaire avec de bons enseignants, pour permettre de dispenser aux jeunes une excellente formation. Il a maintenant acheté les murs de l’école, et il commencera prochainement le recrutement des profs. Mes élèves qui poursuivent leurs études, malgré les années blanches, malgré les tirs qui résonnaient dans les quartiers lorsqu’elles passaient leur bac. « Je veux aller finir mes études à l’étranger, pour revenir ici après, et pouvoir aider au développement de mon pays », me disent-elles. Christelle qui a acheté un petit terrain pour faire construire une maison à elle, le chantier n’a pas encore commencé, elle attend petit à petit d’avoir assez d’argent pour commencer. Grzegorz, prêtre polonais, qui réfléchit toujours au projet de mettre en place un lycée technique performant, pour former de bons électriciens, menuisiers, maçons, dont le pays a besoin… Un homme d’une cinquantaine d’années, rencontré à Bangui, qui souhaite relancer son projet d’éducation de la jeunesse par la bande dessinée, le théâtre et la culture…

Et tant de projets parsemés d’espoir, que ces gens continuent de rêver et de construire, envers et contre tout…

On prend des claques quand on rencontre de telles forces de la nature. Penser l’avenir n’a pas le même sens, ni la même valeur, de chaque côté des tropiques…

Comme souvent, lors de ces voyages si intenses, je rentre complètement vidée… mais aussi remplie de beaucoup d’émotions, sentiments, images et sensations, indicibles, intouchables, mais vivants.

Des mondes sans hiver

Lorsque je vivais en Centrafrique, un élève m’a un jour demandé :
« – Monsieur Charles, est-ce que c’est vrai que chez vous, en France, les gens parlent toujours de la météo ? »
« – C’est tout à fait vrai, ai-je répondu, mais cela s’explique par le fait qu’en France – et d’une façon générale dans toutes les régions dites tempérées – le temps est extrêmement variable, d’un jour à l’autre, et même d’une heure à l’autre ! Aussi, il alimente beaucoup de conversations. Alors qu’au contraire, chez vous, le temps est invariable : il fait chaud et sec tout le temps, jusqu’à ce qu’un jour il se mette à pleuvoir. C’est la saison des pluies. Alors, il fait chaud et humide tout le temps. Et puis un autre jour, environ six mois plus tard, la pluie cesse de tomber. C’est la saison sèche. Il n’y a rien à en dire. Ce sont les tropiques qui expliquent cela. »

Ces deux petites lignes – soi-disant imaginaires – n’ont l’air de rien, et pourtant, dès mes premiers voyages dans leurs contrées, je suis tombé amoureux d’elles, j’ai été séduit par l’ambiance qui règne entre elles, par ces mondes sans hiver qu’elles ont engendrés. Le premier de ces voyages entre les Tropiques fut un séjour en famille sur l’île Maurice, en décembre 2003. Magie des transports modernes, quelques heures nous séparaient de la grisaille de l’hiver parisien lorsque nous avons humé l’air chaud et humide de Mahébourg, dans le sud de l’île, quelques heures nous séparaient de la pluie froide lorsque j’ai plongé mon corps dans l’eau turquoise de l’Océan Indien. Je me rappelle que cette eau sur ma peau asséchée par l’hiver a provoqué une sensation de brûlure, comme si le sel s’introduisait entre les fines gerçures creusées sur mon visage. Nous arrivions dans une région du monde où la saison des pluies s’était déjà bien installée, le temps était à la menace des cyclones, et j’imagine que ce genre d’atmosphère – moite, collante, lourde – ne plait pas à tout le monde. Mais à moi, il plait férocement.

A vrai dire, les régions intertropicales souffrent de deux réputations contradictoires : l’une infernale, l’autre idyllique. Comme les pays situés entre les Tropiques sont tous des pays pauvres, ils peuvent effrayer : ce sont des zones de violence, de bruit, d’agitation, de misère, de saleté. A contrario, comme le climat et les paysages peuvent y être d’une grande douceur si l’on choisit bien le moment pour s’y rendre, ces régions bénéficient d’un potentiel paradisiaque immense. Aussi, le voyageur négligent aura du mal à se départir de son impression paradoxale provoquée d’une part  par la gêne qu’il éprouve face à l’insolente pauvreté du pays ; d’autre part par la suave langueur qui se dégage de ces hôtels luxueux, de ces plages bordées de cocotiers, de ces mers bleues et chaudes. Ce voyageur-là, qu’il soit touriste ou homme d’affaires, sera troublé et ne saura pas discerner la réalité de ces régions ni percevoir leur splendeur réelle et leur misère véritable.

En quoi donc les deux lignes tropicales sont-elles responsables de cette contradiction ? Un botaniste, Francis Hallé, l’explique avec brio dans une belle synthèse, où il a osé dépasser le cadre de sa spécialité : La condition tropicale – Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes. C’est à lui que je suis redevable de cet article. J’espère que ma « fiche de lecture » ne trahit pas ses explications !

D’abord, il faut savoir que ce n’est pas le hasard mais le calcul précis d’astronomes qui a tracé les tropiques à leur place, à 23°27’8’’ au Nord (Tropique du Cancer) et à 23°27’8’’ au Sud (Tropique du Capricorne), de part et d’autre de l’équateur. Cet angle (23° et des poussières) est celui que forment l’axe de rotation de la Terre et son axe de révolution. Comme vous le savez probablement (vous le saurez si vous activez vos souvenirs de l’école primaire) notre planète est animée par deux mouvements : une rotation sur elle-même en 24 heures, et une révolution autour du soleil en 365 jours et 6 heures. Or, les axes de ces mouvements sont légèrement décalés, comme le montre le grossier schéma ci-dessous. Et c’est ce léger décalage, d’environ 23° donc, qui explique l’existence de tropiques. (Pour info, Uranus – la planète couchée – a un angle tropicale de 82°, ce qui signifie que sa zone intertropicale recouvre l’essentiel de sa surface).

Les tropiques - une réalité astronomique
Les tropiques – une réalité astronomique

Francis Hallé a réussi à m’intéresser à des disciplines que j’avais abandonnées avec bonheur il y a presque vingt ans, au début du lycée. Si la climatologie (que j’ai poursuivie à l’université) m’a toujours enthousiasmé, c’est loin d’être le cas de la géologie (que j’ai également dû me farcir dans mes études supérieures) et de la biologie. Or, l’existence de tropiques a des conséquences non négligeables sur les climats, les sols, la faune, la flore, les paysages de ces régions. Par exemple :

– Il n’y a qu’entre les tropiques que l’on peut observer le soleil au zénith, c’est-à-dire à la parfaite verticale au-dessus de nos têtes. Dans l’absolu, ce moment ne dure qu’un temps, à midi, et intervient deux fois dans l’année (sauf sur l’équateur lui-même où cela n’arrive qu’une seule fois). Lors de vos prochaines vacances ou missions entre les tropiques, renseignez-vous pour savoir si le soleil sera au zénith sur la période et sur la latitude de votre destination, vous aurez ainsi l’occasion de contempler un paysage sans ombres…

– sur le plan climatique, la caractéristique principale des tropiques n’est pas la chaleur : vous en serez convaincus si vous séjournez à Addis Abeba au mois d’août (environ 15°C). Non, le marqueur climatique des tropiques, c’est avant tout l’existence de saisons pluviométriques et non thermiques. En gros, une saison sèche alterne avec une saison humide de plus en plus longue au fur et à mesure qu’on s’approche de l’équateur. Ainsi, l’amplitude thermique est très faible sur une année entière (moins de 5° C d’écart), mais elle peut être importante sur une journée (parfois plus de 20°C d’écart).

– Les forêts équatoriales, même si elles tendent à disparaître, sont des lieux extraordinaires de beauté et de splendeurs biologiques. Contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas à terre, sous les arbres, que la vie s’y déroule, mais dans les cimes des arbres, dans ce qu’on appelle la canopée. A plusieurs dizaines de mètres de haut, la faune et la flore y sont d’une formidable richesse.

– Les tropiques sont un paradis pour les botanistes, et l’on comprend que Francis Hallé s’y soit tant intéressé ! La biodiversité y est très élevée : « Lorsqu’une même famille de plantes appartient à la fois aux latitudes moyennes et basses, on trouve une large gamme de types biologiques chez les espèces tropicales, tandis que celles des latitudes moyennes adoptent en général un type biologique unique, le plus souvent celui des herbes. » Par ailleurs, non seulement la biodiversité est élevée sous les tropiques, mais en plus elle y permet souvent que se développent des espèces de grandes tailles, ce qui rend les paysages de ces régions impressionnants. Les tropiques sont aussi des régions d’intense activité bactériologique, ce qui explique que les maladies y prolifèrent plus facilement qu’aux hautes et moyennes latitudes.

– La photopériode désigne l’alternance entre le jour et la nuit en vingt-quatre heures. Entre les tropiques, cette période est relativement stable toute l’année : sur l’équateur même, les jours et les nuits se partagent invariablement le temps en deux parties égales (12 heures chacun). A mesure qu’on se dirige vers les hautes latitudes, le photopériodisme marque un prolongement de plus en plus net des nuits jusqu’au solstice d’hiver, puis des jours jusqu’au solstice d’été. Mais entre les tropiques, cette variabillité est faible. L’aube et le crépuscule sont des instants de beauté qui nous font passer du jour à la nuit, ou de la nuit au jour en quelques minutes. Quand le jour baisse, peu avant 18 heures, il est temps de rentrer chez soi, car on risque de se laisser surprendre par la nuit !

Francis Hallé n’en reste pas à ces considérations naturelles ; il s’avance également sur le terrain miné de l’anthropologie, assumant une part de déterminisme dans ses raisonnements. Cela me semble assez courageux compte-tenu de la doxa égalitariste contemporaine. La thèse de son livre pourrait être résumée ainsi : plutôt que de parler d’Occident et de Tiers-Monde, de Nord(s) et de Sud(s), il faudrait plutôt distinguer, lorsqu’on veut réfléchir aux aires de développement, les zones de basses latitudes (intertropicales) et les zones de moyennes latitudes (« tempérées »). C’est un fait : les régions de basse latitude comprennent toutes, quasiment sans exception, des pays pauvres.

Danseuses traditionnelles en RCA, Sibut, 2010
Danseuses traditionnelles en RCA, Sibut, 2010

Ce qu’explique Hallé, c’est qu’aujourd’hui les caractéristiques culturelles, sociales et économiques des tropiques sont propres aux sociétés traditionnelles : prédominance du groupe sur l’individu, rôle de la femme essentiellement réservée à la sphère privée, perception d’un temps « tournant », grande importance du sacré, attachement aux signes de la nature, fatalisme. A vrai dire, sur ces questions, un autre scientifique – agronome celui-ci – est plus convaincant que Hallé. Il dit la même chose que lui, mais en mieux. Clair Michalon (c’est son nom) a élaboré un outil très intéressant et très convaincant pour expliquer les différences culturelles entre les individus et les sociétés. Sa grille de lecture pourrait être synthétisée par le titre « précarité/sécurité » : selon le niveau de précarité ou de sécurité d’un individu, sa mentalité, son rapport au monde, aux autres, au progrès, au corps, au temps… diffère. Dans une situation de précarité, un individu ou un groupe perçoit l’initiative comme un danger ; il est dans une logique conservatoire, attaché à ce qui a toujours fonctionné, avec comme objectif social la survie ; alors qu’en situation de sécurité, l’initiative – la prise de risques – est valorisée, elle place les individus dans une logique évolutive, cherchant à améliorer son niveau de vie. Les conséquences de cette perception du risque, et donc du droit à l’erreur, sont nombreuses. En situation de précarité, l’échelle de valeurs repose sur un principe relationnel, et les structures sont marquées par une allégeance relationnelle : on se définit comme le fils d’untel ou le frère d’untel, on respecte les anciens et on s’attache à une personne physique (et non morale : l’Etat n’est pas considéré). Dans cette situation, rembourser une dette peut être perçue comme la rupture de la relation, car tant qu’on est endetté on est en relation. De même, le chiffre d’affaire d’une commerçante n’est pas son objectif ultime : ce qu’elle recherche, c’est la conversation, la relation. Les solidarités sont donc généralement fortes dans des sociétés qui répondent à ces critères, mais elles peuvent aussi apparaître contraignantes : difficile de rejeter le vieil oncle ou l’arrière-neveu qui s’incruste à la maison et qui n’en rame pas une ! En situation de sécurité, c’est plutôt le contraire, l’échelle des valeurs repose sur un principe fonctionnel : chacun se définit par rapport à ce qu’il fait (son métier, ses hobbies). Le chômage est ainsi très mal perçu, pas seulement pour ses conséquences financières, mais aussi sociales et psychologiques : le chômeur ne « fait rien », il est donc perçu comme « n’étant rien ». D’ailleurs, les structures sont elles-mêmes soumises à des allégeances fonctionnelles : la hiérarchie repose sur la fonction (le chef de service, le directeur), la règle est légitime, la personne morale (Etat, entreprise) est respectée. Il en découle une grande liberté, mais aussi, souvent, une grande solitude. Voici une vidéo de Clair Michalon qui me paraît assez intéressante :

Francis Hallé, dans son livre, dresse également un panorama historique de l’évolution des techniques et des sciences pour en faire ressortir le trait suivant : depuis le IXème siècle environ, les civilisations intertropicales se sont fait doubler par celles des zones de moyenne latitude. Même si les empires incas en Amérique ou du Ghana en Afrique ont été extrêmement brillants sur les plans politique et culturel, ils sont dès cette époque à la traine sur le plan scientifique. Aujourd’hui encore, le constat est le même.

Dès lors, une question simple mais dérangeante s’impose : pourquoi ? Hallé avance une hypothèse que je ne développerai pas et qui, honnêtement, ne me convainc pas complètement : pour lui, c’est à cause du photopériodisme, qui a un impact majeur sur la psychologie et les mentalités, et donc sur le niveau de développement des sociétés.

Je préfère une des hypothèses de Jared Diamond – que Hallé évoque pour la contester – celle des axes d’allongement des continents. Selon cette théorie, les idées et les techniques se diffusent plus vite selon un axe est-ouest que selon un axe nord-sud. Or, c’est un fait (qui n’a rien à voir avec les tropiques) : les axes d’allongement de l’Europe et de l’Asie sont est-ouest, tandis que ceux de l’Afrique et de l’Amérique sont nord-sud.

Certaines personnes pensent que je suis fasciné par l’Afrique. La vérité est à la fois plus vaste et plus restreinte que cela : toute l’Afrique ne m’attire pas, et certaines régions d’Asie ou d’Amérique me séduisent fortement (Haïti, Inde). En fait, ce sont des Tropiques dont je suis amoureux.

Dire que ces mondes où l’hiver ne vient jamais me fascinent est toutefois exagéré ; disons qu’ils me plaisent fortement, que j’apprécie de m’y rendre, que je m’y sens bien. Il est des personnes qui, en sortant de l’avion sur le tarmac de Brazzaville, Rio ou Manille ressentent un irrépressible désir de repartir : ils étouffent, se sentent oppressés par le climat, le bruit, l’agitation qui règnent sous ces basses latitudes. Pour moi, c’est tout l’inverse : je m’épanouis.

Bibliographie:

– HALLÉ Francis, La condition tropicale – Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes, Actes Sud, collection « questions de société », 2010

– MICHALON Clair, Différences culturelles mode d’emploi, Sépia, 2011

Sur le chemin de l’école

La scène se passe dans un petit village de brousse, dans le centre de la République Centrafricaine. Nous sommes en 2010, je suis assis à l’ombre d’un manguier avec à mes côtés le directeur de l’internat où je travaille à une quinzaine de kilomètres. Nous sommes partis deux heures auparavant pour acheter ce qu’on nomme justement de la viande de brousse. Ce sont en fait deux religieuses de passage chez nous et bientôt de retour à la capitale qui nous ont envoyés : la viande coûte cher à Bangui. J’ai accompagné mon directeur parce que je n’avais pas de programme particulier cet après-midi-là ; c’était une occasion de partir en brousse, de sortir un peu de chez moi. Mais maintenant que je suis là, dans une chaleur étouffante de saison sèche finissante, sous ce maigre manguier, je regrette un peu : je m’ennuie. Cela fait deux heures que nous roulons, nous arrêtant à chaque village pour négocier l’achat d’un porc-épic ou d’un singe boucané. Sous ce manguier, nous attendons le retour d’un potentiel vendeur.

Un garçon vient nous saluer et échange quelques mots avec le directeur. Puis il repart.
– Tu le connais ? me demande le directeur.
– Non.
– C’est un élève du collège. Il est en 6ème.

Cette année-là, on ne m’a confié les 6ème qu’au dernier trimestre, pour remplacer un professeur qui avait été renvoyé. Hormis les internes (avec qui je vis), je n’ai donc pas encore repéré tous les élèves de cette classe.

Le garçon revient, avec de l’eau fraîche qu’il vient de puiser et qu’il nous tend. Ce geste me fait apprécier le moment. C’est dans ces situations simples que j’ai aimé la Centrafrique : un village isolé, un manguier ombrageux, un garçon qui va nous chercher de l’eau. Il y a comme un parfum de temps immobilisé qui me séduit. J’interroge le garçon :
– Tu habites ici ?
– Oui, monsieur.
– Tu viens au collège tous les matins depuis ce village ?
– Non, monsieur. Je viens tous les lundis matins, et je repars le vendredi après midi. Je loge chez des parents.
– Tu viens comment ? A pied ?
– Oui, monsieur.
– Tu mets combien de temps ?
– Trois heures, monsieur.

Il est poli. Il me parle avec déférence, presque avec crainte. J’ai repensé à lui, récemment, et à tous ses camarades qui vivaient une situation similaire : un qui marchait une heure chaque matin et une heure chaque après-midi ; un autre qui faisait le trajet à vélo pendant une heure et demi ; et tant d’autres qui prenaient la peine de longuement marcher, chaque jour ou chaque semaine, pour recueillir des connaissances. Ces élèves-là, ceux qui venaient de loin, étaient souvent de bons élèves. Je savais que je les mettais dans l’embarras lorsque je les retenais en fin de matinée, que je faisais traîner mon cours ou que je leur confiais une tâche pour les punir : cela retardait d’autant leur retour chez eux.

Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe
Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe

Si j’ai repensé à eux, c’est parce que j’ai visionné un adorable documentaire que l’on m’avait conseillé depuis longtemps : Sur le chemin de l’école. Pendant plus d’une heure, le film accompagne quatre enfants et leurs amis, frères et sœurs sur le chemin de l’école, comme le titre l’indique.

Jackson et Salomé, au Kenya, font chaque jour 15 kilomètres en deux heures à l’aller, puis de nouveau au retour. Le chemin est difficile, semé d’embûches telles que des troupeaux d’éléphants. Ce sont les premiers de leur classe quant aux résultats scolaires.

Zahira quitte son village du Haut-Atlas marocain chaque semaine et marche pendant quatre heures dans les montagnes avec ses deux copines qui partagent sa chambre à l’internat où elles ont été admises.

Carlos cavale dans la steppe de Patagonie pendant plus d’une heure. Sa petite sœur se tient fermement agrippée derrière lui, balancée de haut en bas sur la croupe du rugueux cheval. Elle est mignonne quand elle demande à Carlito de la laisser prendre les rênes et que celui-ci cède après avoir refusé au prétexte que maman ne veut pas.

Le dernier, Samuel, le plus touchant selon moi, est un jeune indien handicapé qui est traîné dans une chaise roulante un peu pourave, sur plusieurs kilomètres par ses deux petits frères, Emmanuel et Gabriel. Le trio de garçons est extraordinaire : ils chantent, se chamaillent, jouent, se rêvent en chauffeurs de train. Lorsque Samuel arrive enfin à l’école, une envolée de garçons court vers lui pour prendre le relai des deux frères ; une fois devant la classe, ils sont nombreux à vouloir le porter jusqu’à sa place.

C’est vraiment émouvant de voir ces enfants parcourir ainsi ces longues distances, parfois en courant, craignant de n’être pas à l’heure à l’école. A la fin du film, le professeur kenyan rend grâce à Dieu qu’il n’y ait pas d’élèves absents ce jour-ci ; il remercie et félicite tous ses élèves d’être là. Je ne pense pas assez à me réjouir moi aussi de la présence de mes élèves. Même si, en France, ceux-ci ne se rendent pas toujours bien compte de leur chance, même si leur parcours est souvent plus simple, leur présence ne va pas de soi non plus : ils se sont réveillés tôt, ils se sont préparés, ils se sont mis en marche, ils sont venus, ils ont pris cette peine. J’espère que cette peine leur est rendue et que mon travail et celui de mes collègues porte déjà ses fruits.

Filmographie
Sur le chemin de l’école, de Pascal Plisson, 2013. Le film est sorti en DVD le 4 avril 2014. Je ne l’ai trouvé sur aucune plate-forme de téléchargement légal, et je ne suis pas parvenu non plus à le télécharger illégalement! Le DVD m’a coûté 9,99€ à la FNAC; il contient quelques bonus intéressants. Mise à jour le 30/06/14: le film est maintenant disponible en téléchargement légal.

Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d'étude du Petit Séminaire Saint-Marcel
Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d’étude du Petit Séminaire Saint-Marcel

Echos de Bangui

Des nouvelles fraîches me sont parvenues de Bangui. Elles proviennent du père Antoine Exelmans qui a travaillé plusieurs années en Centrafrique. Il a publié un petit article dans la revue du  Service de la Mission universelle du diocèse de Rennes. Je suppose que cet article est destiné à être lu, donc je vous le livre dans son intégralité, car il est très instructif:

Du  11 au 26 février 2014, avec Sœur Christine LEFRANC, chargé de mission pour la Centrafrique à la DCC, j’ai effectué, une mission pour préparer l’arrivée de coopérants quand ce sera possible. Après 7 années passées dans le pays que j’ai quitté en juillet 2012, les retrouvailles sont émouvantes. Et les constats terribles. Au fil des rencontres, je mesure ce qu’ endure la population depuis des mois, de peur, d’insécurité, de stress, de précarité, réfugiés pour beaucoup d’entre eux à Bangui dans les « ledgers », les camps de déplacés, du nom du plus grand hôtel de la ville… Et jusqu’à quand ? Avec une activité économique à zéro qui ne permet pas même d’organiser la survie.

 Au travers des échanges, je retiens un triple constat qui constitue un défi pour reconstruire un vivre ensemble mis à mal par les vagues successives de groupes armés, sélékas, antibalakas, voyous divers… Dans un pays où les citoyens avaient déjà un rapport compliqué avec la justice et les autorités du fait de nombreux dysfonctionnements et de la corruption, les traumatismes de ces derniers mois ont fait le lit d’une triple confusion.

Confusion intellectuelle et méconnaissance de l’islam: la population peine à se repérer dans les nébuleuses que constituent les différents groupes armés dont les structures, les actions ont évolué au fil du temps, avec des exactions de tous ordres, des plus basiques aux plus graves, sans qu’il soit possible de hiérarchiser. La confusion dans le vocabulaire me parait aussi très significative qui mélange nationalité, religion, culture, autorisant tous les amalgames et les jugements caricaturaux. Les sélékas apparaissent comme complices des musulmans, des Tchadiens. Les antibalakas sont assimilés aux chrétiens. On perd toute capacité à discerner les vraies identités et les vraies responsabilités. L’idée très répandue que le musulman est un étranger vient encore ajouter au trouble.

Confusion morale: « Il a perdu le sens du bien » dit le psaume 35. La situation qui prévalait avant la crise manifestait déjà cette confusion morale liée à la corruption généralisée et à l’absence de repères par rapport à la justice, les réflexes de justice populaire… Les violences extrêmes de ces derniers mois, suscitées par un esprit de vengeance ont décuplé cette confusion: les repères sont brouillés; pour les plus jeunes, ils n’ont du reste peut-être jamais existé dans une société qui malmène ses enfants en négligeant leur éducation. Vols, pillages, massacres, destructions se sont accumulés qui jettent un brouillard opaque sur la différence entre le bien et le mal. Les questions d’amnistie et d’impunité sont au cœur des problématiques urgentes à réfléchir. Cette violence bien souvent semble ne pas laisser de place à un vivre ensemble des communautés qui auparavant partageaient la vie dans les mêmes quartiers.

Cette confusion morale me parait nourrir de lourds traumatismes psychiques, individuels et collectifs, et pas seulement pour ceux qui ont participé aux crimes les plus graves ou en ont été témoins.  Comment cela pourra-t-il être pris en charge ?

Confusion dans les croyances: la méconnaissance de l’islam, y compris chez certains religieux ou prêtres, sans pour autant tomber dans la naïveté en niant l’existence « des » islams, alimente des discours au sein de certaines Eglises qui n’aideront pas au retour de la paix. Des lectures fondamentalistes de la Bible, avec un Dieu en colère qui va punir les musulmans qui oppriment son peuple, comme au temps de Moïse,  avec un Dieu en colère contre son peuple qu’il punit pour son péché, ou le recours sans discernement à la boîte à outils des  exorcistes, sont des pratiques repérées dans les discours des jeunes que j’ai rencontrés. Comme l’idée que les musulmans n’auraient qu’à se convertir au christianisme en voyant la façon dont ils sont protégés par certains chrétiens. 

Ces discours alimentent la confusion et la division entre les communautés. Il me semble qu’une réflexion de fond doit être menée au sein des Eglises pour relire à la lumière de l’Evangile tous ces évènements et chercher sous la mouvance de l’Esprit comment les traverser. Et le chemin est long.

Ces quelques éclairages ne prétendent pas tout dire d’un conflit complexe dont on ne voit pas bien pour le moment comment il va évoluer. Nous pouvons rester reliés à ces communautés et soutenir leurs efforts par notre prière et notre amitié.

Antoine Exelmans
Ancien fidei donum en Centrafrique

Liens:
– Je vous remets le lien vers la page du service de la Mission universelle du diocèse de Rennes: c’est ici.
– Et si vous souhaitez lire le numéro 35 de la revue Planète Mission 35 dans son intégralité, le voici: PM 35