« Ça c’est l’Afrique » – Dire Dawa et Harar

« Ça c’est l’Afrique! », voilà ce que je me suis dit en sortant de l’avion qui venait d’atterrir à Dire Dawa, dans l’est de l’Ethiopie. Un vent chaud et sec venait tout juste de me cueillir et me caressait gentiment la nuque, et après cinq jours dans l’austérité froide et arrosée de la « Nouvelle Fleur » (traduction littérale du nom de la capitale de l’Ethiopie), je me sentais d’une humeur exaltée à l’extrême à l’idée que j’allais passer quelques jours sous ces cieux cléments à transpirer joyeusement, à me prélasser sous la douce violence du soleil africain, à me faire déjeuner le sang par des anophèles femelles gorgées de malaria.

Joies et déconvenues

Quelques taxis attendaient devant l’aéroport. Le premier qui vient à moi me fait entrer dans une vieille Lada (pléonasme) bleue et blanche dont l’odeur et l’aspect de l’habitacle me replongent d’un seul coup dans mes souvenirs d’enfance, lorsque ma grand-mère paternelle, qui habitait dans l’Ariège, venait nous chercher à la gare dans sa 2CV. En quelques minutes le chauffeur me dépose à l’hôtel que je lui ai indiqué: « African Village ». Le décor est charmant mais je suis vite décontenancé par la liste des interdits exposée sur la table de nuit de ma chambre: pas le droit de nettoyer et de repasser son linge dans les chambres (je vais me gêner, tiens…), interdiction aux personnes non mariées de sexes opposés de « stay in the same room » (au moins ils ne sont pas homophobes, mais je comprends donc que je ne peux pas ramener de putes), prohibition absolue de consommer de l’alcool dans l’enceinte de l’établissement, et autres « streng verboten » du même genre. Me revient alors à l’esprit ce qui m’avait semblé un détail que m’avait indiqué Liza (ma logeuse à Addis, qui m’a conseillé cet hôtel) : l’hôtel est tenu par des protestants.

Dans la nuit, une pluie abondante et interminable dérange mon sommeil en me faisant croire que je me suis peut-être réjoui trop vite quant aux jours heureux que j’allais couler à Dire Dawa. Mais au petit matin, plus aucune preuve des excès hydriques des ténèbres passées ne macule la terre ni l’air. Sans carte, muni seulement de quelques informations topographiques glanées ici ou là, je me lance dans l’exploration de la ville. Contrairement à Addis, Dire Dawa est une ville propre et cohérente. De larges allés sont bordées de grands et vastes arbres qui offrent aux piétons leur ombre rafraîchissante. Les rues secondaires sont soigneusement pavées. Je comprends que la ville est en deux parties séparées par un oued qui, curieusement, est totalement asséché. En pleine saison des pluies, j’en suis surpris. À l’est de ce « cours d’eau », c’est la vielle ville, faite de maison basse aux murs colorés (rose, vert et bleu semblent être les couleurs dominantes). À proximité du pont, une intense activité commerciale anime les rues. À l’ouest, la ville moderne datant du début du siècle est construite à partir de la gare (les fameux chemins de fer Djibouto-Éthiopien). À peu près au centre de la ville (d’après mes estimations), une immense et magnifique demeure (un château?) surplombe. Je tente de m’en approcher, en vain: un mur d’enceinte entoure le beau jardin que je n’aperçois que par intermittence.

Sur le chemin du retour de cette première escapade, je m’arrête dans une pharmacie pour acquérir une pommade antimoustique, et je réserve pour le lendemain une chambre dans un ancien hôtel gouvernemental qui dispose d’une piscine. Je déjeune tardivement à mon hôtel protestant, et en fin d’après-midi, je repars à l’assaut de quartiers non encore explorés. Le lumière est superbe, et cette balade dans la fraîcheur du soir qui tombe peu à peu est très agréable. Une pensée qui tourne en boucle dans ma tête la gâche cependant. Tandis que je marche dans les rues, je suis sans cesse dévisagé, interpellé, alpagué. Et cela m’agace. Je voudrais être un touriste discret, invisible, j’ose à peine sortir mon appareil photo de crainte de paraître vulgaire. Et au lieu de cela, je dois subir ces regards, ces « hey, you! » permanents, je dois serrer les paluches des mômes en souriant, je dois regarder droit devant moi quand des couillonauds rigolent, je dois faire mine de ne pas entendre les « money, money, money » insistants… En définitive, je ne supporte plus ces peuples crétins qui ne savent interpeler l’étranger autrement qu’en le nommant toubab, blanc, munju, färendj. J’ai trop entendu ces mots depuis que je voyage. Mon expérience de touriste et même d’immigré ne m’a pas permis de m’y habituer. Certains guides prétendent que les habitants de la région sont les plus accueillants de l’Ethiopie; je crois qu’ils confondent accueillant et pot-de-colle.

Je constate une chose étonnante dans ces rues pleines du jour déclinant: ce sont ces hommes, un peu partout, étalés par terre, complètement hagards, mâchouillant du khat, cette feuille aux vertus hédoniques. Les meilleurs plants de cette drogue (car c’en est une) sont cultivés près d’Harar, et j’avais lu que tous les matins il en arrivait des tonnes sur lesquelles les hommes de Dire Dawa se jetaient dès leur arrivée. Aussi, je m’attendais à voir ces scènes de désolation l’après-midi. Ça fait quand même pitié de voir tous ces types à la ramasse, totalement inefficaces pour quoi que ce soit…

Le lendemain, je rejoins mon nouvel hôtel et profite de la piscine toute la matinée. Peu après midi, il me vient une idée que je m’étonne de n’avoir eu avant: chercher un plan de Dire Dawa sur Internet. Mes intuitions de la veille sur la géographie de la ville sont en grande partie confirmées. Je peux donc repartir explorer la ville, avec cette fois-ci la structure urbaine bien en tête. Je dois notamment repérer la gare routière.

Le soir, deux tables à côté de la mienne, deux prostituées me font de l’œil. C’est tellement facile d’être désirable quand on a de l’argent! L’une est franchement vulgaire; l’autre est assez mignonne. Mais je rentre me coucher seul, je préfère garder mon argent pour d’autres plaisirs. Et puis, il faut dire que la serveuse qui s’est occupée de moi était d’une beauté à couper le souffle. Après l’avoir contemplée pendant toute la soirée, je n’aurais même pas pu me contenter de Scarlett Johansson.

Porte de l’islam en pays chrétien

C’est vers 10 heures le lendemain que je quitte mon hôtel pour me rendre à Harar. Sur le chemin de la gare routière, je crois un minibus dont le contrôleur me demande:
– « Harar?
– Oui.
– Vous pouvez monter!

Chance! Je suis le premier à monter, j’ai donc la meilleure place, devant, à côté du chauffeur. Le chauffeur continue son tour de chauffe en ville avant de se rendre à la gare routière. Entre temps, le bus s’est un peu rempli. Au bout d’une vingtaine de minutes, il comporte suffisamment de passagers pour s’en aller. Je rappelle le concept pour ceux qui ne le connaîtraient pas: les bus ne partent pas à une heure prédéterminée, mais au moment où toutes les places sont occupées.

Le trajet pour Harar dure environ une heure. Il nous fait pénétrer dans les hauts plateaux du Hararghé. La température se rafraîchit légèrement. C’est un peu avant midi que je m’installe dans une chambre un peu sordide d’un hôtel qui a l’avantage d’être bon marché (7€ la nuit) et bien placé: proche de la gare routière, et proche de la porte Choa, à l’ouest de la vieille ville. Immédiatement, je pars me perdre entre ces murailles, dans un dédale de rues minuscules. L’intérieur des murailles ne fait pas plus d’un kilomètre carré, mais cela est suffisant pour s’y perdre. Une adolescente musulmane me demande, dans un anglais assez correct, si je souhaite qu’elle me serve de guide. Je refuse d’abord, mais en la recroisant, quelques minutes plus tard (j’étais revenu sur mes pas je ne sais trop comment), elle réitère sa demande. Habituellement, je n’aime pas trop les guides, parce qu’ils nous montrent ce qu’ils veulent nous montrer et non ce qu’on aimerait voir, mais celle-ci me plait bien, et comme elle a quinze ans je me dis que je pourrais facilement la manipuler. En plus, elle me dit savoir parler « a poti peu » français. Nous convenons donc d’un rendez-vous à 14 heures à la porte Harar. À l’heure dite, elle n’est pas au lieu dit. Je la croise un peu plus loin et un peu plus tard, elle s’est changée et porte maintenant un long foulard rose qui lui sied à merveille, et des chaussures à talon plus efficaces pour séduire que pour marcher. Elle me fait visiter la ville pendant presque quatre heures, sous un cagnard pas possible, et je ris sous cape en la voyant souffrir dans ses chaussures de demoiselle. Aïcha – c’est ainsi qu’elle se nomme – s’avère une excellente guide: débrouillarde, autoritaire, chassant les importuns et les quémandeurs, son anglais est très bon (meilleur que le mien), elle répond à toutes mes questions et se soumet à toutes mes requêtes, et au final, je pense avoir repéré les différents points que je voudrais revoir le lendemain, notamment la maison de Rimbaud qui était fermée à cause de ce que Aïcha me désigne comme étant « the muslim christmas ».

En effet, la ville est en fête: toutes les femmes sont superbement habillées, et je comprends que si Aïcha s’est faite belle, ce n’est pas pour moi! Je n’ose pas sortir mon appareil pour photographier toutes ces étoffes magnifiques. Du moins, je suis refroidi par les quelques essais que j’entreprends et qui font fuir ces dames. Dommage! Je rappelle à ce propos que Harar est une ville un peu à part en Éthiopie. Tandis que le pays s’est construit très tôt autour du christianisme, dès les premiers siècles de celui-ci, Harar est une ville à forte dominante musulmane. C’est même une des principales destinations de pèlerinage de l’islam. On y compte soi-disant 99 mosquées, et 4 églises (dont une catholique). Pour moi, cette ville évoque deux choses:
– Rimbaud, bien sûr. Même si je ne suis pas un grand adepte de ce poète, j’ai toujours été intrigué par ces deux vies en une: poète d’abord, puis aventurier. La maison que l’on présente comme étant la sienne a en fait été construite bien après sa mort. Mais le musée qu’il abrite lui est en partie consacré, et il est vraiment très bien fait. On ne sait toujours pas où Rimbaud a vécu précisément.
– Lorsque j’étais en RCA, j’avais dû enseigner l’histoire de l’Afrique. J’ai en partie oublié les cours que je dispensais alors, mais je me souviens très bien de cet épisode de l’histoire de la Somalie et de l’Ethiopie au cours duquel, au XVIème siècle, un dénommé Ahmed « Gragn » (le gaucher) avait réussi, depuis Harar, à mener le jihad contre les chrétiens du royaume d’Abyssinie. Finalement, après une quinzaine d’année de violente oppression, Gragn avait été tué et son armée repoussée, jusqu’à ce que Harar même soit libérée du sultanat d’Aoussa et devienne indépendante.

Aïcha n’est pas peu fière de me présenter sa ville; elle n’est pas peu fière non plus de ses 200 birr bien gagnés (8€). Je la vois qui fanfaronne avec auprès de ses amis. C’est donc cette ville chargée d’histoire que je contemple, le crépuscule venu, depuis la terrasse de l’hôtel. J’en profite pour prendre quelques clichés. À cette heure-ci, la lumière est très belle.

Le lendemain, j’entreprends de longer les murailles extérieures. La route pavée qui la longe est charmante. Je constate qu’en dehors des cinq portes d’entrée, la muraille est percée ici ou là de nombreuses ouvertures. À la porte Fallana, au nord, je rentre dans ce qu’on appelle ici le « Jugal » (c’est-à-dire l’intérieur des enceintes) pour me rendre à la Maison de Rimbaud, enfin ouverte. C’est une grande et belle maison, à l’intérieur de laquelle sont exposées de nombreuses photographies de Harar datant de la fin du XIXe ou du début du XXe; certaines sont de Rimbaud, certaines autres de Monfreid.

Je vous écris maintenant du « Fresh touch » où je me régale d’une excellente bière pression locale et d’une vraie pizza « quatre saisons » (les ingrédients de chaque saison occupent un quart différent de la pizza). Ce soir, j’ai de nouveau rendez-vous avec Aïcha pour aller observer les hyènes qui rôdent la nuit autour des murailles de Harar. On m’a garanti des frissons… Ce sera parfait pour terminer cette étape de mon séjour.

(PS: les photos sont de très mauvaise qualité pour des raisons techniques qui me dépassent.)

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Une rue de Dire Dawa
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La porte Sud d’Harar
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Une rue du « jugal » d’Harar
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La (fausse) Maison de Rimbaud
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Trouée dans la muraille, à Harar
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Porte Est d’Harar
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Vue sur les toits d’Harar
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Aïcha, ma guide, me montre un chameau

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