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Interculturalité à Laval

Je me suis rendu à Laval à l’occasion d’une formation sur la rencontre interculturelle que l’on m’a demandé de dispenser à des bénévoles qui travaillent auprès de migrants.

Il y a près d’un an déjà, une émission à la radio m’a poussé à m’intéresser à la Mayenne. L’émission arguait que la Mayenne était une région dynamique, et Laval une ville de plein-emploi. Aussi, lorsque proposition m’a été faite de m’y rendre, j’ai accepté en songeant que ce serait l’occasion de visiter cette ville. Habitant en Ile-de-France, à vingt minutes de Paris en train, j’ai tendance à être réticent à la vie en province. Pourtant, à plus d’un signe je m’aperçois que cette vie-là pourrait me tenter. Et si la petite ville de banlieue où je vis n’avait pas tout de la province à Paris, peut-être aurais-je cédé à la tentation depuis longtemps.

Le premier jour de mon séjour, Laval ne m’offre pas son plus beau visage : sous une pluie drue et froide, à une heure où les rues sont encore peu courues, elle m’apparaît d’une très grande tristesse. Après un quart d’heure de marche, je m’engouffre au plus vite dans le seul musée qui m’intéresse vraiment, situé dans le vieux-château. Demeure médiévale des seigneurs lavallois perchée sur un éperon rocheux surplombant la Mayenne, il abrite maintenant des œuvres de l’art naïf au rez-de-chaussée, et un « salon des merveilles » hétéroclite au premier étage.

À la sortie, en fin de matinée, j’affronte de nouveau la pluie et erre dans les ruelles tortueuses de la vieille ville, me protégeant à intervalle régulier dans la cathédrale, une librairie ou une brasserie. J’ai rendez-vous à quatorze heures avec la propriétaire de l’appartement que j’ai loué en plein centre. Une fois la remise des clés effectuée, je me sèche et me repose un moment avant de repartir à l’assaut de Laval. Il pleut toujours, mais je refuse de perdre ma journée à m’enfermer dans un appartement. Les rues se sont animées progressivement ; des jeunes notamment lui donnent de la gaieté en ce mercredi après-midi.

Le lendemain, changement de décor : le soleil est au beau fixe. Laval perd sa tristesse et j’en perçois enfin la tranquille beauté. Hélas, je n’en profite que très peu : je prends le temps d’une balade matinale pour me rendre à ma formation, puis, en fin du journée d’une marche à pied jusqu’à la gare.

Entre ces deux balades, des échanges passionnants sur l’interculturalité avec une vingtaine de bénévoles auprès de migrants. Il y a deux mois, un « ami d’ami » a partagé sur Facebook un article de Libération que je me suis pris à lire – allez savoir pourquoi : le titre m’a-t-il tenté ? L’auteur, Fouad Laroui, un écrivain présenté comme maroco-néerlandais d’expression française et néerlandaise, nous explique que les racines du mal Daesh sont à chercher dans l’histoire. Mais attention, pas dans l’histoire des vainqueurs – les Européens – mais dans celle des vaincus – les Arabes. Ainsi, il reproche aux médias européens (et au passage à l’éducation nationale), de ne jamais s’intéresser à la vision des vaincus. Il invite ainsi à réintégrer le récit des perdants dans l’enseignement de l’histoire.

J’ai d’abord repoussé la tentation de répondre ici à cet article, car ce blog n’a pas vocation à la polémique. Mais en animant cette formation sur la rencontre interculturelle, j’y ai repensé ; bien qu’en accord avec l’article sur les grandes lignes, je suis gêné à sa lecture. D’abord parce que le ton utilisé me donne l’impression de me faire engueuler. Or, cela fait longtemps que je m’intéresse aux cultures et aux points de vue des autres peuples. C’est justement l’objectif de ce blog. Je lis des auteurs étrangers, j’apprends l’histoire des pays dans lesquels je me rends, je tente toujours de comprendre les logiques qui ne sont pas les miennes – c’est pourquoi je suis formateur sur ces sujets ; je prépare notamment des candidats au départ dans des pays du Sud.

Au cours de ces formations, je suis parfois amené à synthétiser la théorie d’un sociologue, Tony Bennett, qui a notamment travaillé sur notre rapport aux autres cultures. Selon lui, il y a six niveaux de sensibilité interculturelle. Les trois premiers niveaux correspondent à une phase ethnocentrique :
– la dénégation : l’existence d’une autre façon de penser est nié, volontairement ou par ignorance ;
– la défense : la culture de l’autre est ressentie comme une menace ; on s’en défend en définissant la sienne comme supérieure ;
– la minimisation : les différences culturelles sont reconnues mais considérées comme peu signifiantes.
Les trois niveaux suivants correspondent à une phase ethnorelative :
– l’acceptation : tous les comportements, visions du monde et valeurs des autres cultures sont reconnus et acceptés comme valables ou comportant leur « logique » ;
– l’adaptation : par un processus d’addition (apprentissage d’une langue, port de certains vêtements, etc.), la culture de l’autre est intégrée et mise en œuvre dans certaines circonstances ;
– l’intégration : la culture de l’autre devient la mienne. (J’ai fait court).

Bien sûr, selon les circonstances et les sujets, chacun d’entre nous expérimente les six niveaux. Je me situe rarement sur le premier et le dernier, et je m’en tiens souvent au troisième, considéré par beaucoup comme le stade ultime de la rencontre interculturelle : la culture n’est qu’un élément constitutif de notre individualité, et les points communs entre les personnes sont plus importants que leurs différences. C’est une remarque que je me suis souvent faite.

Je ne lis que rarement Libération, que je perçois comme le journal de la bien-pensance, d’une petite idéologie préfabriquée, d’une lecture des évènements que des journalistes tentent de bien faire entrer dans leurs schémas (mais je veux bien admettre que mon jugement est un peu sévère). Toujours est-il que je n’ai pas attendu que quiconque écrive dans ce journal pour savoir quoi penser. En fait, je déteste qu’on me dise quoi penser ; ainsi je déteste beaucoup d’émissions de radio ou de télévision qui véhiculent un prêchi-prêcha moralisateur, nous expliquant ce qui est bien et ce qui est mal.

Il se trouve par ailleurs que la personne qui partage cet article sur sa page Facebook se reproche (nous reproche, devrais-je écrire) de ne pas connaître suffisamment ces populations, ces gens que nous ne comprenons pas. Et il précise : « Jeudi (1er janvier 2016), que ferons-nous ? ». Puisqu’il posait la question à la cantonade, j’y ai répondu dans mon for intérieur : moi, rien de plus que ce que je fais déjà ; j’ai l’esprit tranquille, cher petit bobo parisien qui découvre le monde depuis ton ordinateur. Cela fait des années que je pars à la rencontre des « vaincus », que je m’assois avec eux, sans aucun sentiment de supériorité, que je vis avec eux, mange à leur table… Bien sûr, je n’ai pas levé tous mes préjugés, je ne comprends pas tout, je ne raisonne pas toujours bien, je passe à côté des richesses et de la complexité de nombreuses cultures, même de celles que je fréquente beaucoup : c’est pourquoi je me garde bien de faire la morale et d’invectiver le monde sur ce qu’il compte faire pour se sauver.

Ensuite, cet article m’a semblé un peu à côté de la plaque sur certains points. Contrairement à ce qu’il laisse entendre, il y a bien longtemps qu’à l’école on n’enseigne plus le seul point de vue européen. L’histoire des vaincus ? L’Europe est championne en la matière, on dirait même qu’elle culpabilise d’avoir été parfois vainqueur… « Il faut réécrire l’histoire du XXème siècle, en ayant le courage (ou la folle ambition) d’intégrer tous les récits, celui des perdants aussi, de ceux qu’on a colonisés, écrasés, humiliés… » Mais cela existe déjà !

Il y a toujours eu des guerres, avec des vainqueurs et des vaincus, et je m’étonne que les bobos ne s’indignent pas plus du sort réservé, dans l’historiographie, à Louis XVI, Marie-Antoinette (injustement assassinés), aux Vendéens (victimes d’un génocide, rien de moins) et à leurs « alliés » de Mayenne, ou qu’ils ne retiennent de Napoléon III que le portrait caricatural dressé par Victor Hugo (alors qu’il a modernisé la France en profondeur, qu’il avait un réel et profond souci de la justice sociale), ou encore qu’ils se fouettent d’être les héritiers des croisades qui ont pourtant été – est-il nécessaire le rappeler ? – perdues par les Européens ! Ainsi, dans leur bouche, les vaincus, lorsqu’ils sont européens, sont des méchants qui n’ont eu que ce qu’ils méritaient, mais lorsqu’ils sont arabes ou africains sont des victimes de l’avidité des blancs !

Fouad Laroui évoque un de ces amis universitaires qui affirme qu’il ne parlera d’Anne Frank à son fils que lorsqu’on dénoncera avec plus de véhémence la mort des adolescents palestiniens par l’armée israélienne. Dans quel monde vit-il, cet universitaire, pour prétendre que l’armée israélienne n’est jamais dénoncée, qu’aucun spectacle, aucun film n’est présenté pour défendre la cause palestinienne ? Comment un universitaire peut-il tenir des propos aussi peu subtils ? Et puis, quelle indécence de toujours vouloir mettre en concurrence les mémoires victimaires ! Je ne me suis jamais autant intéressé au Rwanda, à l’Arménie, aux chrétiens d’Orient que depuis que je me documente sur la Shoah.

Enfin, l’article fait la part belle aux accords Sykes-Picot : que les écervelés manipulés qui partent en Syrie tiennent ces accords comme la preuve de l’iniquité des Européens (en l’occurrence des Français et des Britanniques), je peux comprendre, et Fouad Laroui nous l’explique bien. Ces malheureux apologistes d’un régime islamo-totalitaire se raccrochent à ce qu’ils peuvent pour se convaincre du bien-fondé de leur combat. Mais c’est donc cela, l’histoire des vainqueurs que Fouad Laroui nous invite à dépasser : les accords Sykes-Picot ? Des accords mort-nés, qui n’ont jamais été appliqués, qui ont été caduques en quelques mois, remplacés par d’autres accords mettant en œuvre un autre projet ? Pourquoi cette obsession sur messieurs Sykes et Picot, ces deux braves diplomates ? D’ailleurs, si ces accords n’avaient pas été si vite reniés par les gouvernements qui les ont signés, ils porteraient le nom des ministres qui ont apposé leur blase en bas de page, et non celui de Sykes et de Picot. Je vous suggère la lecture de ce long article paru dans le Monde Diplomatique.

Fouad Laroui rapporte le récit de ces membres de Daesh effaçant du pied, en Syrie, la ligne tracée par ces accords. C’est assez ironique, car si l’on met côte à côte la carte du projet Sykes-Picot et celle de l’étendue de Daesh, que constate-t-on ?… Oh, divine surprise : Daesh s’étend sur la zone A établie par les accords de 1916… Ils n’effacent donc rien du tout, les pauvres, bien au contraire, ils donnent presque raison aux soi-disant vainqueurs !

Tout cela nous éloigne de Laval… Au moment de rendre mes clés à la propriétaire de l’appartement où j’ai logé, celle-ci me demande, intriguée, ce qui m’a amené en ces lieux. Lorsque je lui réponds que je suis venu faire du tourisme, elle me regarde, incrédule, comme si l’on ne pouvait venir à Laval que par hasard ou par dépit.

Port-au-Prince, maximum city

Peut-on aimer Port-au-Prince ? Imaginez une gigantesque ville en pente, semblant dégringoler en permanence de ses mornes glissantes vers son étroite plaine côtière qui borde la Mer Caraïbes, une ville labyrinthique, hurlante, grouillante, à la structure désarticulée, où les avenues viennent percer des quartiers aux ruelles tournoyantes, où des millions d’individus déambulent toute la journée au milieu des voitures, des déchets, des arbres épars, des cabanes précaires, des murs qui cachent parfois des villas cossues. Moi qui suis un urbain pur jus exécrant la campagne, j’ai toujours cherché à fuir les tourments de la capitale d’Haïti.

Vue sur Port-au-Prince et Carrefour, août 2014
Vue sur Port-au-Prince et Carrefour, août 2014

Pour la première fois de ma vie, j’y ai toutefois séjourné une semaine complète, pour dispenser une formation sur l’enseignement du français (et l’enseignement en français) à des instituteurs d’une petite école primaire. Jusqu’à cette semaine-là, je n’avais fait que passer à Port-au-Prince : des traversées rapides pour la quitter au plus vite après être arrivé à l’aéroport, des journées harassantes à faire des courses. J’avais pourtant en tête quelques images fantasmagoriques de cette ville, venues des romans de Dany Laferrière (écrivain haïtien vivant à Montréal, académicien depuis quelques mois). Dans Le goût des jeunes filles, La Chair du maître, Le cri des oiseaux fous, il dépeint une Port-au-Prince seventies qui fait rêver mais qui, je crois, n’existe plus : des marches nocturnes et solitaires vaudouisantes, des virées entre copains, des voisines sensuelles et aguicheuses…

Finalement, je ne voyais de Port-au-Prince qu’une capitale bruyante où se mêlent les désagréments de la ville (klaxons, cris, moteurs) et ceux de la campagne (chiens, coqs, cochons) ; une capitale sale parsemée de ce qu’on appelle ici les fatras* – les ordures – et délavée par des coulées de boue puantes ; une capitale invivable où l’on passe son temps dans d’interminables « blokis »* (embouteillages) à inspirer les pots d’échappement et à subir la chaleur qui cogne sur la carlingue de votre véhicule. En y passant en coup de vent, en la subissant contraint par un programme chargé à effectuer en moins de vingt-quatre heures, je ne pouvais que la détester.

Route de Delmas, août 2014
Route de Delmas, août 2014

Pourtant, sans prétendre connaître maintenant Port-au-Prince, je puis dire qu’y avoir passé une semaine pour y travailler et pour y vivre m’a appris à l’aimer. Tous les matins, le directeur de l’école venait me chercher à mon hôtel pour m’emmener à moto jusqu’au lieu de formation. Le trajet durait environ une demi-heure.

Quelle joie intense! Je roule dans les rues en vrac de la ville, je suis heureux, je contemple les baraques défoncées, les routes crevées, les bagnoles partout, les carcasses, l’humidité, la poussière, cette poésie urbaine à la fois tendre et violente, toute cette beauté et toute cette laideur, les peintures sur les murs, les graffitis, une philosophie évocatrice. Sur un bâtiment, je lis : « un enfant qu’on éduque n’est pas un vase qu’on remplit, c’est un feu qu’on embrase ». Et je ne peux m’empêcher de sourire, ébloui par les rayons du soleil déjà haut. Je souris, car je suis où je dois être et qui je dois être : un chat sauvage dans une morne vibrante et surpeuplée.

Je saisis en cet instant ce qui me rend si euphorique en Haïti. C’est une chose que je déplore pourtant, qui m’accable et qui accable les Haïtiens : l’extrême faiblesse de l’Etat. C’est d’ailleurs assez paradoxal comme les dictatures apparaissent souvent dans des pays où l’Etat est impuissant. Les dictateurs appuient alors précisément leur pouvoir sur l’absence de structures administratives efficaces. Aujourd’hui, il est exagéré de dire qu’Haïti est une dictature, nous ne sommes plus sous les Duvalier ou sous Aristide. Mais outre que le spectre de ces personnages – que dis-je ? ces personnages eux-mêmes – menacent encore la démocratie haïtienne, la corruption et l’accaparement du pouvoir par des élites sans scrupule apportent en Haïti un régime autoritaire. Un régime autoritaire combiné à un Etat faible, cela donne un pays sous-développé peuplé d’indigents.

Et la profusion d’ONG n’y fait rien, elle aggrave même la situation, comme je l’évoquais dans un article précédent. Les acteurs de la solidarité sont unanimes sur ce point. Cela ne doit toutefois pas nous détourner de la solidarité, ni du souci de ces hommes et de ces femmes qui souffrent, et dont nous portons une partie de la responsabilité de la souffrance.

Je dis bien une partie, et seulement une partie, car ce serait trop facile de tout mettre sur le dos du capitalisme américain ou de l’impérialisme de l’Occident. Surtout en Haïti, dont l’indépendance en 1804 aurait pu aboutir à une société nouvelle. Seulement, dès le début, avant même le retour de l’emprise de l’Occident sur le pays, les Haïtiens ont reproduit l’esclavage – entre eux. Ils ne connaissaient rien d’autre, dira-t-on. Peut-être, mais aujourd’hui, il serait peut-être temps que les Haïtiens cessent d’ériger des statues de leurs héros, et qu’ils écoutent un peu plus les critiques de certains de leurs historiens : les libérateurs – Louverture, Dessalines, Christophe, Pétion – ne sont-ils pas aussi des irresponsables ambitieux, ayant joué un jeu ambivalent et cruel. « Pères de la patrie », les appelle-t-on. « Père du chaos » serait peut-être plus approprié. Dès le départ, ils ont tout fait rater. Ils se sont fait sacrer rois, empereurs, gouverneurs, ont changé de camps au gré de leurs avantages, ont conçu des constitutions inadaptées, ont tué leurs frères, leurs compagnons, ils se sont aimés, se sont haïs, se sont soutenus, se sont trahis… Haïti ne s’est jamais remise de ce désastre originel, elle en paye encore aujourd’hui les conséquences.

Mais bien sûr, je dis une partie, aussi, car il ne faut pas totalement exonérer de leurs responsabilités les pays du « Nord », les pays riches et dominateurs : soutien de régimes dictatoriaux, imposition d’un modèle de développement qui maintient Haïti dans sa situation de dominée, présence concurrentielle des ONG qui dictent leurs règles sans rien régler elles-mêmes…

Pourquoi, alors, cette absence de l’Etat me rend-elle si euphorique ? Parce que je suis un chat sauvage, et vivre dans un pays sans Etat me rend libre. Peut-être en danger (et encore…), mais libre. Pourquoi croyez-vous qu’autant d’explorateurs, d’humanitaires, de voyageurs, tombent amoureux de ces nations désordonnées ? Parce qu’ils n’y sont pas contrôlés ! On entre très facilement en Haïti, et on s’y égare sans entraves. Et en France, me demanderez-vous, nous ne sommes pas libres ? Si, bien sûr, et peut-être même plus que partout ailleurs, mais en Haïti, nous sommes en présence d’une liberté fondamentale, une vraie liberté si j’ose dire, dans le sens où elle ne vient que de nous-mêmes, elle ne nous est pas octroyée. Ainsi, la liberté haïtienne est une liberté qui nous oblige car il n’y a pas d’Etat pour nous punir si nous en dépassons les limites (et a contrario, l’Etat peut aussi nous punir pour rien).

Car selon moi, la « vraie » liberté comporte deux exigences : accepter l’inconfort, et prendre ses responsabilités. Pour apprécier la liberté qu’offrent Haïti et les pays pauvres, il faut savoir accepter l’inconfort, le climat chaud et humide, les ventilos bousillés, les transports en commun à haut risque, les moustiques qui vous harcèlent, les odeurs de saleté, les bruits de la misère, la menace des enlèvements et des rançons à payer ; sinon, vous devrez subir la paranoïa des expatriés, les voitures blindées, les bodyguards, les maisons surprotégées… De même, la liberté du fauché est inséparable de la responsabilité, car être libre ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais à accomplir son devoir très simplement, à agir en homme honnête. La liberté est paradoxalement la question morale la plus exigente ; sinon, vous ne serez qu’un oppresseur, un colon, un conquérant, un détraqué. Je pense bien sûr à des événements récents tels que l’instauration de l’Etat Islamique en Irak, qui n’aurait pu avoir lieu dans un pays où l’Etat n’était pas totalement défaillant, voire illégitime ; mais je pense aussi à des parcours individuels qu’on observe souvent en Afrique ou dans les pays pauvres : ces « riches » (blancs ou noirs) qui se laissent aller dans les délices des Tropiques, qui méprisent leur personnel, qui pratiquent le tourisme sexuel, qui pillent et détournent les richesses du pays. Heureusement bien sûr, ces pays ne sont pas que violence et corruption, contrairement à ce qu’on croit parfois. Je pense en particulier à Haïti, qui souffre encore d’une très mauvaise image.

Dans la guesthouse où je loge, je suis amusé de croiser régulièrement des groupes de très jeunes évangélistes américains. Je ne sais pas ce qu’ils font précisément : je n’ai toujours vu ces adolescents blancs que dans les hôtels ou à l’aéroport, mais jamais sur le terrain, où ils doivent pourtant passer la majeure partie de leur séjour. Ce qui m’amuse (et me déçoit en même temps), c’est qu’en France on me prend souvent pour un trompe-la-mort, à me rendre aussi souvent en Haïti. Lorsque j’ai proposé à ma direction, voici quelques mois, d’y emmener des élèves, j’ai été regardé comme un irresponsable. Et là, dans Port-au-Prince, des grappes de blancs-becs se promènent, t-shirt I love Jesus sur le dos, pas stressés pour deux sous, avec un accompagnateur à peine plus âgé qu’eux. Moi qui connais Haïti, je sais qu’ils ne risquent pas grand-chose pourvu qu’ils ne soient pas imprudents, mais je songe que bien de mes amis, parents et collègues s’en étonneraient. (NB: j’ai rédigé un petit article sur l’évangélisation en Haïti, n’hésitez pas à le consulter en cliquant ici.)

Delmas 33, août 2014
Delmas 33, août 2014

Plus de quatre ans après le séisme qui a traumatisé le pays, Port-au-Prince s’est déjà bien reconstruite, et les sans-abris ne sont plus qu‘une grosse centaine de milliers. Ce chiffre peut sembler important, mais il correspond à peu près au nombre de marginaux que comptait déjà la ville avant la catastrophe. Reste à savoir, surtout, comment sont relogés les autres (je crois que ce n’est pas toujours génial). Je ne dispose pas des chiffres officiels, mais je ne peux que constater que les rues sont maintenant presque toutes bien déblayées, que seuls quelques gravats (parfois imposants) subsistent, que des quartiers entiers sont en chantier, que des programmes de logement ou de bâtiments publics sont en cours.

En cette semaine à Port-au-Prince, j’ai enfin pu arpenter les rues fourmillantes sans avoir devant moi un emploi du temps oppressant. Le matin, je me rendais à l’école où je devais dispenser ma formation ; l’après-midi, je prenais le temps d’effectuer un programme libre et détendu. Je l’ai déjà écrit, une ville, selon moi, se découvre d’abord avec les pieds. Mais en cette semaine du mois d’août, la chaleur était vraiment trop intense à Port-au-Prince, et j’ai limité au maximum mes déplacements pédestres.

Du reste, Port-au-Prince n’est pas une ville qui se visite : peu de musées, de grandes avenues genre « Perspective Nevski », de bâtiments historiques, de parcs luxuriants. Il n’y a même pas de plage à Port-au-Prince, ce qui est tout de même un comble pour une ville de bord de mer (et pas n’importe quelle mer !). Port-au-Prince est avant tout une ville qui se vit. Dès qu’on quitte les grandes artères oppressantes, on se retrouve facilement dans des quartiers calmes, ombragés. Culturellement, Port-au-Prince bouillonne : des salles de concert, des expositions, des peintres de rues, des artisans, des associations diverses, des éditeurs…

Port-au-Prince, quartier de Delmas 33, août 2014
Quartier de Delmas 33, août 2014

Les transports en commun sont eux aussi une excellente façon de faire connaissance avec une culture : on y apprend beaucoup sur un peuple, ses modes de vie, ses modes de pensée. Comme souvent dans ces villes de pays très pauvres, il est difficile de s’y retrouver dans la complexité des réseaux de transport. En apparence, des dizaines de milliers de cars, de minibus, de « tap-tap »*, de taxis, de motos parcourent la ville sans qu’on puisse déterminer leur trajet. De fait, aucun arrêt de bus ne borde le moindre trottoir, les véhicules ne sont pas munis de panneaux indiquant leur destination, ni même le numéro d’une quelconque ligne. Mais ces lignes existent bien ! Pour les connaître, il faut… les connaître ! Il faut savoir, par exemple, qu’il y a une ligne qui va de Delmas à Portail-Léogane en passant par Nazon, et que sur cette ligne, la course est de 20 gourdes (environ 30 centimes d’euro). Depuis le trottoir, il suffit d’annoncer au chauffeur votre destination pour que celui-ci vous confirme ou non qu’il s’y rend bien.

Dans ces transports en commun, l’ambiance est souvent conviviale : les passagers conversent entre eux comme s’ils se connaissaient déjà, ils s’envoient du « mon cher » et du « chéri-doudou », ils rigolent, s’invectivent, débattent, se lancent des vannes… On me demande ce que je fais ici, si je cherche une femme, on me félicite de mon créole « parfait » (les Haïtiens n’ont pas peur d’exagérer), on envie ma chemise multipoches, on se moque de mon chapeau de blanc, on me fait remarquer que je transpire, on touche mes cheveux « soie » et on s’étonne de ma peau tachée de grains de beauté. Dans le bus Port-au-Prince / Léogane, une grosse dame nous vend sa camelote pendant tout le trajet (soit près de deux heures) : des sirops qui soignent de tout (paludisme, typhoïde, règles douloureuses, érections défaillantes), des savons anti-choléra, des gâteaux doux et sucrés… Elle répond aux passagers sceptiques qu’elle fait le trajet tous les jours depuis des années et que personne ne lui a jamais reproché de lui avoir vendu des produits inefficaces ; les passagers sceptiques se laissent finalement convaincre par l’argument massue de la vendeuse :
– Tu verras, doudou, avec ça ton pénis sera bien raide ! Et oui, mon cher, nous les femmes on aime que le pénis soit dur, nous aussi on a besoin de prendre plaisir ! Pense à ta femme, un peu !

Comme je ne prenais rien de tous ces produits, un passager m’a demandé :
– Et, blanc*, tu n’achètes rien ? Tu n’as pas d’argent ?
– Si, j’ai de l’argent, mais je n’ai aucun problème pour le moment : ni chikungunya, ni malaria, ni choléra, ni pénis mou.
– Woï* ! Mezanmi* ! Ce blanc parle parfaitement le créole !

Port-au-Prince, quartier Bourdon, août 2014
Port-au-Prince, quartier Bourdon, août 2014

Vocabulaire :

*Fatra : ordures. Le ramassage des ordures est un défi important à relever en Haïti. De nombreuses ordures jonchent les rues des villes et des villages, en particulier là où sont écrites les indications du type « ne jetez pas vos fatras ici. » Ici ou là, des tas d’ordures semblent désigner une décharge improvisée.

*Les blokis, interminables en Haïti, désignent les embouteillages qui, effectivement bloquent des centaines de milliers de personnes chaque jour ! Ce mot vient de « blocus ».

* Un tap-tap est une voiture de transport collectif. Se traduit par « trafic » ou « taxi-brousse » dans pas mal de pays africains. En Haïti, ils servent généralement pour le transport intra-urbain ; le transport interurbain, lui, est plutôt assuré par des bus ou des minibus. Les tap-tap sont magnifiquement décorés, avec des œuvres peintes et sculptées en fer forgé.

* Se faire appeler blanc en Haïti est très fréquent. Ce n’est pas un manque de respect, au contraire. C’est une façon de dire Monsieur à un étranger. Car « blanc » signifie « étranger », même si vous êtes Congolais. Souvent, quand je fais la remarque que je ne m’appelle pas Blanc, ou me rétorque : « mais je ne connais pas votre nom. »

* Woï ! est une interjection qui exprime un sentiment entre le « Waouh » et le « Aïe ».

* Mezanmi ! se traduit littéralement par « mes amis ! » ; c’est une interjection qui exprime l’étonnement ou, plus souvent, un très fort désappointement.

Bibliographie :

J’ai évoqué les romans de Dany Laferrière (de l’Académie française). Je redonne les titres dont les récits se déroulent, au moins en partie, à Port-au-Prince :
Le goût des jeunes filles
La chair du maître
Le cri des oiseaux fous
Pays sans chapeau
L’énigme du retour
Tout bouge autour de moi

Je dois le titre de cet article à une exposition à laquelle je me suis rendu en 2007, qui avait pour titre « Bombay maximum city ». Elle se déroulait à Lille, dans le cadre de « Lille 3000 ». Une sculpture en particulier m’avait interpellé, et j’ai pensé à cette œuvre en déambulant dans Port-au-Prince : « Dream a wish, wish a dream » de Hema Upadhyay.
L’exposition était elle-même inspirée du roman (que je n’ai pas lu) :
– Suketu MEHTA, Maximum City: Bombay Lost and Found, (traduit en français Bombay Maximum City), 2004

On ne peut pas vivre ici, et pourtant on y vit.

Esther* est toujours autant amoureuse de moi, et j’ai un peu de peine pour elle en songeant que déjà, si jeune, elle connaisse la violence du désespoir amoureux, et qu’elle fasse l’amère expérience de la muflerie des hommes. Je suis celui qu’elle aime, qui lui montre de l’affection, la prend dans ses bras, elle s’en remet totalement à cet amour, elle se donne sans retenue, sans honte, presque sans dignité, et finalement se fait abandonner, avec plus que ses larmes pour patienter du prochain retour, un retour incertain et indéterminé, dans quelques mois, l’année prochaine, peut-être jamais…

J’ai fait la connaissance d’Esther en juillet 2012. Très vite, elle est tombée amoureuse de moi. Je peux comprendre que ce grand blond qui la prend si volontiers dans ses bras et qui se laisse embrasser eût pu la séduire. Très vite, elle a parlé de se marier avec moi. Et tout le monde en riait, de ses velléités de mariage, de ses illusions de pauvrette qui ne contenait plus son misérable cœur langui d’amour ; et tout le monde l’entretenait dans cette folie, lui demandant même pour quand elle prévoyait la noce. Elle répondait : « le jour où nous irons à la plage ». Lorsque nous sommes effectivement allés à la plage, elle est venue me voir. J’étais allongé à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, je me prélassais dans le doux bruit des vagues et des enfants qui jouent. Elle s’est assise à côté de moi et s’est blottie dans mes bras. Elle me caressait encore le bras, comme elle aime tant le faire, elle me parlait doucement, d’une voix faiblarde et timide, à tel point que je ne comprenais pas tout, et puis elle m’a demandé : « Charles, on va se marier ? ». Je ne lui ai pas répondu non, mais j’ai sifflé la fin de la partie, dans un créole approximatif : « Pas aujourd’hui, Esther. Tu es une enfant et je suis un adulte. Les adultes ne se marient pas avec les enfants. »

J’avais alors trente et un ans, et Esther en avait quatre.

Lorsque je suis revenu un an plus tard dans cette ville d’Haïti qui s’appelle Léogane, les enfants ne m’avaient bien sûr pas encore oublié. Samantha, une adolescente du même orphelinat qu’elle, s’est gentiment moqué d’Esther, lui rappelant comment, en découvrant mon absence le matin de mon départ l’année précédente (j’étais parti très tôt, avant même que quiconque fût réveillé), elle s’était mise à pleurer abondamment, en se roulant par terre. Samantha se moquait et Esther, elle, était là, le regard dans le vague, ressentant probablement cette amertume : la joie de revoir l’être aimé, mais la déchirure à l’idée qu’il partira bientôt, encore une fois, et que cela se reproduira indéfiniment : il viendra rendre visite, avivant les désirs de la fillette, et il repartira, sans cesser de sourire, feignant de ne pas comprendre le feu qui brûle dans le cœur de l’enfant. Esther devra apprendre à contenir ses désirs. Toute sa vie elle souffrira si elle n’apprend pas très tôt à tirer des leçons de ses douloureuses expériences, elle qui en a déjà vécu tant, elle qui me devance déjà dans la connaissance du malheur.

Me voici maintenant, juillet 2014, à Léogane encore. Esther m’a attendu. Tous les enfants viennent me voir pour me la désigner car elle n’ose pas encore trop s’approcher. Deux ans qu’on l’entretient dans l’illusion de ce blanc qui l’épousera un jour. Je me demande quand elle cessera de croire à ce qui ne sont pourtant que des moqueries, des bêtises prononcées pour observer ses réactions. On me raconte qu’un Américain, la trouvant bien mignonne, aurait dit :
– Je vais la prendre dans mes bagages, celle-là. Je vais l’emmener avec moi.
Mais elle, prenant la proposition très au sérieux, l’aurait déclinée, en répondant :
– Non, je ne vais pas venir avec toi car un jour je me marierai avec Charles.
Tout le monde a ri, et l’Américain s’est demandé qui était ce Charles, cet hypothétique époux qui avait le pouvoir de réduire à néant le rêve américain.

On dit que celui qui habite une semaine quelque part en fait un livre ; celui qui y vit un an en fait un article. Et celui qui y vit une décennie n’écrit rien. Cela fait maintenant presque une décennie que je me rends en Haïti. Je n’y ai jamais vécu, mais j’y suis actuellement présent pour la cinquième fois depuis 2006. Et il est vrai que je ne sais plus vraiment quoi en dire. Je ne parviens qu’à formuler quelques impressions fuligineuses, comme des brandons allumés dans la nuit tropicale. J’entends au dehors des hommes et des femmes chanter pour bénir le nom de leur Dieu. Leur chant m’émeut.

Haïti : je vois ces hommes, torse nu, dans le soleil écrasant et la rudesse des plantations de canne à sucre, je vois leurs ancêtres comprimés dans une société où bout la violence, je vois la formidable richesse de Saint-Domingue, je vois l’indécence de ces gros hommes dans leurs grosses voitures avec leurs grosses femmes, je vois Charles X reconnaissant l’indépendance du pays contre cent cinquante millions de francs-or, je vois les dollars américains pervertir l’économie d’un pays sous perfusion, je vois la crasse, le bruit et la fureur de Port-au-Prince dans ses interminables embouteillages, je vois ce laisser-aller, toute cette malhonnêteté, je vois tout ce gâchis, ce peuple fier et résigné, je vois ces poètes et ces peintres, je vois ces fillettes se cambrer et caracoler en chantant, je vois ces garçonnets haranguant le chaland pour lui proposer des jus pour un dollar, je vois ces femmes au bord du fleuve Artibonite, je vois le soleil déclinant d’une après-midi qui s’achève, je vois ces rizières aux reflets verts, traces parmi d’autres d’un monde où l’hiver ne vient jamais, je vois ces maringouins qui ne pleurent qu’à l’aube et au crépuscule et qui vous injectent des fièvres, des délires ardents, des paralysies, je vois Samantha toujours souriante, toujours serviable, un peu espiègle, un peu moqueuse, je vois ce ciel qui s’assombrit et qui rugit sans parvenir jamais à faire fuir l’espérance, je te vois, toi, Esther, abandonnée de tes parents à l’âge de trois ans, recueillie dans cet orphelinat géré du mieux possible par un couple courageux, je te vois, tu as grandi, tu as six ans et tu aimes rire.

Et je me vois, moi, assis à mon bureau il y a quelques heures encore, dans mon appartement d’une banlieue chique de l’ouest parisien, devant mon ordinateur, en pensant à Esther qui m’attend. Me voici maintenant, happant l’air chaud brassé par un modeste ventilateur, tailladant sans relâche la chair dure et coupante des mots qui se pressent dans mon ventre, transpirant pour exprimer ce qu’au fond de moi Haïti veut dire. Me voici, je ferme les yeux, et je suis au bord de la mer Caraïbes qui fond au pied des mornes, je suis allongé dans le jardin à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, l’air me caresse le cou. Je me sens bien.

(* Tous les prénoms ont été changés.)

Le piège de l’humanitaire

Comment l’Afrique peut-elle se développer ? A cette question je réponds toujours : « d’abord, en renvoyant les ONG. » Cela peut sembler un peu abrupt et d’une mauvaise foi évidente, mais cette intuition que j’ai depuis des années a peu à peu trouvé ses arguments.

Dans La Captivante, un petit livre que j’ai publié pour témoigner de mon expérience centrafricaine, voici ce que j’écrivais :

« Soyons bien clairs tout de suite, pour anticiper tout éventuel malentendu : en Centrafrique, pendant deux ans, je n’étais pas en mission humanitaire. Je ne sais pas bien au juste ce qu’est l’humanitaire, je ne comprends pas tellement ce qu’on met comme définition derrière ce mot, mais je sais bien, en revanche, que ce n’est pas ce que je faisais.

Je vous avouerai même que ce mot a fini par me hérisser les poils, tellement je déteste presque tout ce que j’ai vu qui portait ce nom. Je voudrais évacuer le sujet de l’humanitaire dès les premières lignes du premier chapitre pour bien mettre à l’aise tout le monde. Car l’humanitaire est un « piège ».

Derrière de bonnes volontés (qui ne sont pas toujours bonnes, ceci dit), se cache souvent un moyen de soumissions des pays pauvres. Certaines organisations humanitaires ou internationales exercent sur les pays pauvres une influence extrêmement néfaste en imposant un modèle de développement, un modèle économique pas forcément adapté, en imposant une aide qui a été pensée dans des bureaux du monde occidental, qui est ensuite mise en place par des hommes qui ont de gros budgets et peu de temps pour les utiliser, des hommes qui passent en vitesse sur les lieux de réalisation de ces projets, qui rencontrent à peine les populations locales.

Souvent, les actions mises en place sont inutiles. Parfois même, elles nuisent au développement. Certains organismes, par exemple, distribuent de la nourriture gratuitement. Cette nourriture est souvent le trop-plein des productions occidentales, et ne provient presque jamais de l’agriculture locale. Ainsi, en voulant bien faire, en prétendant donner de la nourriture à ceux qui ont faim, non seulement on n’encourage pas les populations locales à produire (puisqu’on leur offre) mais, même, on les en empêche (comment le paysan pourra-t-il vendre sa production, puisque une ONG la donne ? Qui va la lui acheter, puisqu’on peut la trouver gratuitement ?). Encore ces organismes ne feraient-ils ces actions que ponctuellement, en cas de crise… mais non : ils les réalisent même là où il n’y a pas de famine (usant même, dans leur communication, de l’ambiguïté entre malnutrition et sous-nutrition). »

Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que des efforts sont faits, aujourd’hui, pour repenser cette aide, par exemple en distribuant de la nourriture qui a été produite localement, ou à proximité. Les ONG et les organismes internationaux se remettent en question, essaient de travailler en synergie. Ils essaient, mais ils n’y parviennent que rarement.

« Il n’y a évidemment aucun mal à travailler dans l’humanitaire, il ne faudrait pas non plus se méprendre sur ce que j’écris. Seulement, j’ai pris conscience que l’humanitaire, comme tout secteur d’activité des sociétés capitalistes, enrichit avant tout ceux qui y travaillent : les expatriés à qui sont offertes de belles carrières, des métiers intéressants, variés et parfois extrêmement bien payés ; les employés locaux qui ont des salaires bien supérieurs à ceux de leurs compatriotes. Cela n’est pas mal, je ne me place pas ici d’un point de vue moral. Mais justement : ceux qui y travaillent ne sont ni moins ni plus vertueux que les banquiers, les experts-comptables, les ingénieurs, les commerciaux, les enseignants, les chefs de produits, les DRH (autant de métiers que l’on retrouve souvent, soit dit en passant, dans toutes les organisations humanitaires).

(J’ouvre une parenthèse. Il est assez difficile d’y voir clair dans la profusion d’organisations humanitaires. Comme le but de ce livre n’est pas d’être un guide pour choisir l’ONG qui bénéficiera de votre générosité pour Noël, générosité dont seront déduit 66%, voire 75% de vos impôts, je ne peux pas en dire trop, surtout que je n’ai pas analysé à la loupe chacune des organisations qui existent sur le marché. Toutefois, un conseil : renseignez-vous sur la part du budget de l’organisation consacrée aux frais de fonctionnement – frais qui comprennent notamment la communication et les salaires. S’ils excèdent 15%, vous devriez vous abstenir de leur donner quoi que ce soit. A mon sens, une bonne philosophie de l’humanitaire consiste au moins à engager plus de 85% de son argent dans les projets locaux. Je referme la parenthèse.) »

Après le séisme qui a mis à terre Port-au-Prince et sa banlieue le 12 janvier 2010, un formidable élan de générosité mondiale a permis, comme c’est souvent le cas en de pareilles circonstances, de récolter de nombreux fonds pour reconstruire Haïti. Mieux encore, un comité intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) s’est monté, regroupant les principaux bailleurs de fonds, les pouvoirs publics et des représentants des Etats donateurs. Ainsi, le CIRH avait pour ambition – cas inédit – de fédérer les acteurs de la reconstruction pour que celle-ci soit cohérente et non concurrentielle. Il comprenait autant d’Haïtiens que d’internationaux. On lui promettait des sommes très importantes. Il était composé de personnalités respectables, réputées efficaces et expérimentées. Or, un documentaire paru en 2013 – Assistance mortelle de Raoul Peck – démontre méthodiquement l’échec de cette si belle affiche. Il montre comment les ONG se sont acharnées à mener des projets identiques au même endroit, à vouloir construire des habitations dont les Haïtiens ne voulaient pas, à ne jamais faire confiance ni aux populations locales, ni aux pouvoirs publics locaux (sous prétexte que l’argent risquait d’être détourné, comme s’il ne l’était pas de toute façon). On voit dans ce film les salariés de ces ONG sur le terrain s’évertuant à défendre des projets dont ils voient très bien les failles. On voit des hauts responsables se mettre en quatre pour présenter au co-président de la CIRH, Bill Clinton, des avancées qui n’en sont pas.

Léogane, 2008
Enfants d’un orphelinat de Léogane qui s’est effondré après le séisme de 2010. Photographie prise en 2008.

En fait, c’est dès le début de la reconstruction que les espoirs se sont éteints : avant de reconstruire, il fallait déblayer les gravats, mais très peu ont voulu financer cette mission. Pas assez sexy, pas assez vendeur. Une ONG préfère toujours présenter une école, un hôpital, des puits, des champs, de jolies bouilles d’enfants, et non des terrains déblayés ! Résultats : deux ans après la catastrophe, la capitale était encore partiellement sous les décombres.

L’humanitaire représente en quelque sorte « les aspects positifs de la colonisation ». On met en avant les ponts, les chemins de fer, les hôpitaux, pour bien masquer l’impérialisme économique, les humiliations, la violence. L’humanitaire est finalement devenu un business comme un autre : les ONG se disputent des marchés, se cherchent des investisseurs, elles communiquent à grand renfort d’insolentes, culpabilisantes et mensongères campagnes publicitaires, elles attirent les hauts potentiels avec des salaires faramineux, mais exploitent jusqu’au bout les possibilités d’user de stagiaires, de volontaires sous-payés, de CDD.

Je regrette aussi de constater dans l’humanitaire une absence de vision à long terme qui coexiste avec une absurde logique de résultats immédiats. Les ONG doivent faire du chiffre, à la fois pour justifier l’utilisation des fonds qui leur sont remis, et pour séduire le grand public. Plus dommageable encore : elles doivent boucler des budgets sur des temps limités. Ainsi, on constate parfois que l’argent est gaspillé, lorsque la somme allouée n’a pas été entièrement utilisée. Un prêtre centrafricain qui avait logé dans les chambres d’accueil de son presbytère les membres d’une mission humanitaire me raconta que le responsable du projet lui avait demandé de doubler sa facture car il lui restait de l’argent à dépenser et qu’il ne savait quoi en faire. L’équipe d’un organisme international, pour les mêmes raisons, a organisé un concours de dessin pour terminer le budget : des gosses de 10 ans se sont vus récompenser de 1000€ ou de voyages au Kenya, récompenses dont l’impact sur le développement du pays est, me semble-t-il, assez contestable…

Aussi, la logique de résultats est-elle perverse. Elles poussent les agents humanitaires à « faire du chiffre ». Or, selon moi – et c’est là le fond de mon propos – l’aide ne doit pas chercher l’efficacité immédiate, le résultat mesurable. L’objet de cet article n’est pas de critiquer l’altruisme d’individus qui de tout cœur veulent aider des populations en détresse. Bien au contraire. Je propose seulement quelques principes : la force du don réside dans sa gratuité ; la charité ne doit pas être au service d’une idéologie ; on ne peut aider quiconque contre son gré ; nul ne peut vraiment maîtriser ce qu’il a semé ; nous ne sommes pas supérieur à ceux que l’on aide, ils ont droit à la dignité ; le désir de rencontre doit être au cœur du processus humanitaire ; cette rencontre engendre de la joie.

Le pape François, dans sa récente exhortation apostolique justement nommé La Joie de l’Évangile, parvient en quelques phrases à exprimer avec profondeur tout ce dont j’avais l’intuition depuis longtemps sans pouvoir le formuler :

« Il y a une tension bipolaire entre la plénitude et la limite. La plénitude provoque la volonté de tout posséder, et la limite est le mur qui se met devant nous. Le « temps », considéré au sens large, fait référence à la plénitude comme expression de l’horizon qui s’ouvre devant nous, et le moment est une expression de la limite qui se vit dans un espace délimité. Les citoyens vivent en tension entre la conjoncture du moment et la lumière du temps, d’un horizon plus grand, de l’utopie qui nous ouvre sur l’avenir comme cause finale qui attire. De là surgit un premier principe pour avancer dans la construction d’un peuple : le temps est supérieur à l’espace.

Ce principe permet de travailler à long terme, sans être obsédé par les résultats immédiats. Il aide à supporter avec patience les situations difficiles et adverses, ou les changements des plans qu’impose le dynamisme de la réalité. Il est une invitation à assumer la tension entre plénitude et limite, en accordant la priorité au temps. Un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps des processus. Donner la priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder les espaces. Le temps ordonne les espaces, les éclaire et les transforme en maillons d’une chaîne en constante croissance, sans chemin de retour. Il s’agit de privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en événements historiques importants. Sans inquiétude, mais avec des convictions claires et de la ténacité. »

Il y a maintenant dix ans, j’ai participé à la création d’une très belle association qui s’appelle Ti Chans pou Haïti. Ce nom fait référence au refrain d’une chanson en créole qui signifie : « une petite chance pour Haïti ». Cette association soutient des programmes d’aide à l’enfance. Je ne prétends pas que nous sommes les meilleurs, que nous avons tout compris et que les ONG sont nécessairement des grosses machineries inefficaces. Mais je crois sincèrement que depuis dix ans nous nous sommes fixés une ligne de conduite assez saine :
L’intégralité des dons et des subventions qui nous sont remis est injectée dans l’aide sur place. Il n’y a pas un seul centime de nos donateurs qui soit utilisé pour financer le fonctionnement de l’association ou les missions des bénévoles. Ces derniers les financent eux-mêmes, en s’impliquant au moins un an à l’avance dans des activités génératrices de revenus (AGR). Les frais de fonctionnement sont de toute façon réduits à leur strict minimum.
– Tous les projets mis en œuvre sont impulsés localement. Nous ne sommes pas à l’initiative de ces projets, nous réfléchissons seulement avec ceux qui viennent à notre rencontre à la meilleure façon de les réaliser. Nous n’imposons pas notre point de vue, nous faisons confiance aux compétences locales, nous évitons l’arrogance de ceux qui possèdent face à ceux qui expriment leur détresse.
– Nous connaissons personnellement les enfants que nous aidons, parce qu’avant d’être des pourvoyeurs de fonds nous sommes des éducateurs et des formateurs ; entrer en relation avec les enfants et les adultes qui les encadrent est une priorité. C’est pourquoi nous travaillons sur le très long terme, nous privilégions le temps sur l’espace

En définitive, ce que je critique, ce sont les dérives de l’humanitaire, et non pas l’humanitaire en tant que tel. Je reproche les mensonges de certaines ONG, leur discours tantôt mièvres, tantôt méprisants, leurs actions inefficaces voire nuisibles. Aussi, parce que je ne veux pas laisser croire que je suis contre l’urgence qu’il y a à apporter son aide à ceux qui la réclament, je voudrais conclure en citant un autre pape, Benoît XVI, qui dans son encyclique Deus caritas est écrivait :

« Les pauvres, dit-on, n’auraient pas besoin d’œuvres de charité, mais plutôt de justice. Les œuvres de charité – les aumônes – seraient en réalité, pour les riches, une manière de se soustraire à l’instauration de la justice et d’avoir leur conscience en paix, maintenant leurs positions et privant les pauvres de leurs droits. Au lieu de contribuer, à travers diverses œuvres de charité, au maintien des conditions existantes, il faudrait créer un ordre juste, dans lequel tous recevraient leur part des biens du monde et n’auraient donc plus besoin des œuvres de charité. Dans cette argumentation, il faut le reconnaître, il y a du vrai, mais aussi beaucoup d’erreurs. […] Le marxisme avait présenté la révolution mondiale et sa préparation comme étant la panacée à la problématique sociale : avec la révolution et la collectivisation des moyens de production qui s’ensuivit – affirmait-on dans cette doctrine – tout devrait immédiatement aller de manière différente et meilleure. Ce rêve s’est évanoui. […] Pour définir plus précisément la relation entre l’engagement nécessaire pour la justice et le service de la charité, il faut prendre en compte deux situations de fait fondamentales :
a) L’ordre juste de la société et de l’Etat est le devoir essentiel du politique. […]
b) L’amour – caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n’y a aucun ordre juste de l’Etat qui puisse rendre superflu le service de l’amour. Celui qui veut s’affranchir de l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme. Il y aura toujours de la souffrance, qui réclame consolation et aide. Il y aura toujours de la solitude. De même, il y aura toujours des situations de nécessité matérielle, pour lesquelles une aide est indispensable, dans le sens d’un amour concret pour le prochain. […]

Les personnes qui ont faim doivent être rassasiées, celles qui sont sans vêtements doivent être vêtues, celles qui sont malades doivent être soignées en vue de leur guérison, celles qui sont en prison doivent être visitées, etc. […] Une partie de la stratégie marxiste est la théorie de l’appauvrissement : celui qui, dans une situation de pouvoir injuste – soutient-elle – aide l’homme par des initiatives de charité, se met de fait au service de ce système d’injustice, le faisant paraître supportable, au moins jusqu’à un certain point. Le potentiel révolutionnaire est ainsi freiné et donc le retour vers un monde meilleur est bloqué. […] C’est là une philosophie inhumaine. […] Nous ne contribuons à un monde meilleur qu’en faisant le bien, maintenant et personnellement, passionnément, partout où cela est possible, indépendamment de stratégies et de programmes de partis. »

Voilà ce que, selon moi, devrait être l’humanitaire, s’il ne veut pas s’enfoncer plus encore dans ce piège qui le menace ou le saisit depuis quelques décennies.

Bibliographie

Je dois le titre de cet article à un livre que je n’ai pas lu, mais qui, paraît-il, fait référence :
– RUFIN Jean-Christophe, Le piège humanitaire, 1986

En revanche, j’ai lu les deux papes que j’ai cités :
– Benoît XVI, Deus caritas est, 2006 (paragraphes 26 à 31)
– Pape FRANÇOIS, La joie de l’Évangile, 2014 (paragraphes 222 et 223)

La Captivante, le livre que j’évoquais ci-dessus, n’est plus en vente, mais mon premier roman, qui évoque largement la question humanitaire, l’est encore:
FÉRAL Louis, La saison du confort, 2018

Filmographie

Assistance mortelle, de Raoul Peck, 2013

Webographie

Un excellent dossier traite de ce sujet dans La documentation française:
L’aide humanitaire en question

Sur le chemin de l’école

La scène se passe dans un petit village de brousse, dans le centre de la République Centrafricaine. Nous sommes en 2010, je suis assis à l’ombre d’un manguier avec à mes côtés le directeur de l’internat où je travaille à une quinzaine de kilomètres. Nous sommes partis deux heures auparavant pour acheter ce qu’on nomme justement de la viande de brousse. Ce sont en fait deux religieuses de passage chez nous et bientôt de retour à la capitale qui nous ont envoyés : la viande coûte cher à Bangui. J’ai accompagné mon directeur parce que je n’avais pas de programme particulier cet après-midi-là ; c’était une occasion de partir en brousse, de sortir un peu de chez moi. Mais maintenant que je suis là, dans une chaleur étouffante de saison sèche finissante, sous ce maigre manguier, je regrette un peu : je m’ennuie. Cela fait deux heures que nous roulons, nous arrêtant à chaque village pour négocier l’achat d’un porc-épic ou d’un singe boucané. Sous ce manguier, nous attendons le retour d’un potentiel vendeur.

Un garçon vient nous saluer et échange quelques mots avec le directeur. Puis il repart.
– Tu le connais ? me demande le directeur.
– Non.
– C’est un élève du collège. Il est en 6ème.

Cette année-là, on ne m’a confié les 6ème qu’au dernier trimestre, pour remplacer un professeur qui avait été renvoyé. Hormis les internes (avec qui je vis), je n’ai donc pas encore repéré tous les élèves de cette classe.

Le garçon revient, avec de l’eau fraîche qu’il vient de puiser et qu’il nous tend. Ce geste me fait apprécier le moment. C’est dans ces situations simples que j’ai aimé la Centrafrique : un village isolé, un manguier ombrageux, un garçon qui va nous chercher de l’eau. Il y a comme un parfum de temps immobilisé qui me séduit. J’interroge le garçon :
– Tu habites ici ?
– Oui, monsieur.
– Tu viens au collège tous les matins depuis ce village ?
– Non, monsieur. Je viens tous les lundis matins, et je repars le vendredi après midi. Je loge chez des parents.
– Tu viens comment ? A pied ?
– Oui, monsieur.
– Tu mets combien de temps ?
– Trois heures, monsieur.

Il est poli. Il me parle avec déférence, presque avec crainte. J’ai repensé à lui, récemment, et à tous ses camarades qui vivaient une situation similaire : un qui marchait une heure chaque matin et une heure chaque après-midi ; un autre qui faisait le trajet à vélo pendant une heure et demi ; et tant d’autres qui prenaient la peine de longuement marcher, chaque jour ou chaque semaine, pour recueillir des connaissances. Ces élèves-là, ceux qui venaient de loin, étaient souvent de bons élèves. Je savais que je les mettais dans l’embarras lorsque je les retenais en fin de matinée, que je faisais traîner mon cours ou que je leur confiais une tâche pour les punir : cela retardait d’autant leur retour chez eux.

Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe
Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe

Si j’ai repensé à eux, c’est parce que j’ai visionné un adorable documentaire que l’on m’avait conseillé depuis longtemps : Sur le chemin de l’école. Pendant plus d’une heure, le film accompagne quatre enfants et leurs amis, frères et sœurs sur le chemin de l’école, comme le titre l’indique.

Jackson et Salomé, au Kenya, font chaque jour 15 kilomètres en deux heures à l’aller, puis de nouveau au retour. Le chemin est difficile, semé d’embûches telles que des troupeaux d’éléphants. Ce sont les premiers de leur classe quant aux résultats scolaires.

Zahira quitte son village du Haut-Atlas marocain chaque semaine et marche pendant quatre heures dans les montagnes avec ses deux copines qui partagent sa chambre à l’internat où elles ont été admises.

Carlos cavale dans la steppe de Patagonie pendant plus d’une heure. Sa petite sœur se tient fermement agrippée derrière lui, balancée de haut en bas sur la croupe du rugueux cheval. Elle est mignonne quand elle demande à Carlito de la laisser prendre les rênes et que celui-ci cède après avoir refusé au prétexte que maman ne veut pas.

Le dernier, Samuel, le plus touchant selon moi, est un jeune indien handicapé qui est traîné dans une chaise roulante un peu pourave, sur plusieurs kilomètres par ses deux petits frères, Emmanuel et Gabriel. Le trio de garçons est extraordinaire : ils chantent, se chamaillent, jouent, se rêvent en chauffeurs de train. Lorsque Samuel arrive enfin à l’école, une envolée de garçons court vers lui pour prendre le relai des deux frères ; une fois devant la classe, ils sont nombreux à vouloir le porter jusqu’à sa place.

C’est vraiment émouvant de voir ces enfants parcourir ainsi ces longues distances, parfois en courant, craignant de n’être pas à l’heure à l’école. A la fin du film, le professeur kenyan rend grâce à Dieu qu’il n’y ait pas d’élèves absents ce jour-ci ; il remercie et félicite tous ses élèves d’être là. Je ne pense pas assez à me réjouir moi aussi de la présence de mes élèves. Même si, en France, ceux-ci ne se rendent pas toujours bien compte de leur chance, même si leur parcours est souvent plus simple, leur présence ne va pas de soi non plus : ils se sont réveillés tôt, ils se sont préparés, ils se sont mis en marche, ils sont venus, ils ont pris cette peine. J’espère que cette peine leur est rendue et que mon travail et celui de mes collègues porte déjà ses fruits.

Filmographie
Sur le chemin de l’école, de Pascal Plisson, 2013. Le film est sorti en DVD le 4 avril 2014. Je ne l’ai trouvé sur aucune plate-forme de téléchargement légal, et je ne suis pas parvenu non plus à le télécharger illégalement! Le DVD m’a coûté 9,99€ à la FNAC; il contient quelques bonus intéressants. Mise à jour le 30/06/14: le film est maintenant disponible en téléchargement légal.

Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d'étude du Petit Séminaire Saint-Marcel
Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d’étude du Petit Séminaire Saint-Marcel

L’archipel de Guadeloupe, d’autres Antilles

J’imagine que pour la plupart des Français, l’évocation des Antilles emmène dans les départements et régions d’outre-mer : Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, Marie-Galante, et la suite. Pour moi, les autres Antilles sont, au contraire, précisément celles que je viens de nommer. Jusqu’à maintenant, je ne connaissais des Antilles qu’Haïti, la grande île, la perle. « Les autres », pour moi, sont donc les petites, fussent-elles françaises.

Barque abandonnée, îlet de Gosier
Barque abandonnée, îlet de Gosier

En ce mois de février 2014, je me suis rendu en Guadeloupe, profitant qu’un couple d’amis (rencontré en RCA) venait de s’y installer, pour couper mon hiver parisien en deux, comme j’aime à le faire en jouissant du soleil des pays chauds. C’est toujours une sensation assez étrange de partir si loin de chez soi, de subir plusieurs heures de vol, d’atterrir, en plein hiver, dans la moiteur des Tropiques, et d’être, pourtant, toujours en France, et donc toujours chez soi en un sens. Je retrouve les mêmes senteurs qu’en Haïti, l’accent chantant du créole, la nonchalance africaine, les libertés prises avec les règles officielles, le mélange des bruits de la ville et de la campagne, les mornes luxuriantes, ce climat que j’aime tant, le goût du rhum et des fruits exotiques ; mais nous sommes en France, et j’ai du mal à le croire. C’est comme si j’étais en Haïti, la richesse en plus, ou plutôt la pauvreté en moins, car ce serait très exagéré de dire que la Guadeloupe est riche.

Anse du Souffleur, Port-Louis
Anse du Souffleur, Port-Louis

Mon programme de vacances fut des plus classiques, pour ne pas dire des plus pathétiques : j’avais besoin d’un intense repos, sur une plage, au soleil, dans l’eau. J’ai toujours aimé l’eau. Enfant, à cause d’otites à répétition, je m’étais habitué à ne jamais mettre la tête sous l’eau, même sous la douche, et j’étais capable de me laver les cheveux sans mouiller mes oreilles. Ces contraintes ont provoqué une frustration que j’ai comblée une fois mes problèmes de santé résolus ; depuis, j’aime plonger allègrement et intégralement mon corps dans l’eau, me laissant parfois flotter, de longues minutes, le nez au soleil, les bras en croix. En Guadeloupe, j’ai écumé un maximum de plages, tantôt à l’ombre des raisiniers et des cocotiers, tantôt arpentant le bord de mer, tantôt rafraîchissant mon corps dans l’eau des Caraïbes. A Deshaie, j’ai pris mes premiers coups de soleil de l’année 2014. Depuis la plage Sainte-Félix au Gosier, j’ai nagé jusqu’à l’îlet du même nom, pendant une vingtaine de minutes, en appréciant les 28°C de l’eau, et surtout en me réjouissant d’échapper quelques temps au froid de l’hiver parisien. A Sainte-Anne, je me suis longuement reposé sur la magnifique plage de la Caravelle : sable blond, eau turquoise, et transats gratuits grâce au Club Med qui les met à disposition de ses clients mais n’est pas capable de les distinguer des autres touristes ! A Port-Louis, j’ai paressé dans mon hamac sur ce que d’aucuns considèrent comme la plus belle plage du monde (l’Anse du Souffleur), ce que je ne veux pas forcément contredire, même si les guides ont tendance à qualifier de belles des plages qui sont seulement grandes.

Îlet du Gosier
Îlet du Gosier

Quand on découvre une nouvelle région, on déterre parfois quelques vieux savoirs enfouis, quelques connaissances vagues et superficielles tapies dans des recoins perdus de notre cerveau. Par exemple, j’ai réappris que la Guadeloupe était la terre d’enfance de Saint-John Perse. Je n’avais de ce poète que trois images :
– le prix Nobel qu’il a obtenu en 1960, preuve que cette institution n’est pas garante d’une notoriété traversant les époques (car, sauf erreur de ma part, Saint-John Perse n’est guère lu aujourd’hui, comme à l’époque d’ailleurs) ;
« Azur ! Nos bêtes sont bondées d’un cri. Je m’éveille, songeant au fruit noir de l’Anibe dans sa cupule verruqueuse et tronquée… » débité par un Christian Clavier à poil dans Les Bronzés ;
– une phrase de Léo Ferré dans son poème « Je suis un chien » : « Je n’écris pas comme de Gaulle, ou comme Perse ; je crie et je gueule, comme un chien. Je suis un chien ! » Phrase, soit dit en passant, d’une assez mauvaise foi.
A Pointe-à-Pitre, un musée est consacré au poète. Situé dans une étonnante maison coloniale dont on attribue la construction, sans doute à tort, à Gustave Eiffel, il présente une gentille collection de vêtements et de mobiliers ; l’exposition d’art, au premier étage, ne m’a pas convaincu, mises à part quelques toiles, dont deux d’un peintre haïtien.

A Pointe- à-Pitre, je me suis recueilli un temps face à un lieu qui m’intriguait en apprenant son existence dans les guides : une réplique de la grotte de Massabielle. Je suis amoureux de Lourdes – j’en parlais dans un article précédent – et c’était pour moi impensable de ne pas faire un saut à cette bizarrerie locale. En fait d’une réplique, c’était plutôt une tentative de reproduction de l’esprit de Massabielle : la grotte de Pointe-à-Pitre ne ressemble en rien à celle de Lourdes : beaucoup plus petite, visiblement artificielle, en ciment, blanche, elle est surplombée d’une statue de la Vierge dont la posture est à peu près identique à celle qui domine le Gave de Pau. Comme à Lourdes, un groupe de chrétiens y était pieusement recueilli, et j’ai uni ma prière à la leur, quelques minutes durant.

Dans ma vie, j’ai eu la chance de fouler quelques îles paradisiaques : l’île aux Cerfs à Maurice, Port-Cros dans le Var… Je crois bien que les Saintes, au large de Trois-Rivières sur Basse-Terre, rentre dans cette catégorie des lieux où, comme le chanta jadis Jacques Brel à propos des Marquises, « le temps s’immobilise ».  La différence avec les deux exemples précités, c’est que les Saintes sont habitées, toute l’année, par une communauté d’environ 3000 personnes. Ceux-ci vivent sur deux magnifiques îles, bien entretenues, aux charmantes petites maisons, bordées de plages de carte postale. J’y ai passé deux jours en compagnie des amis qui m’accueillaient en Guadeloupe, deux jours hors du temps. Ce n’est pas tellement l’objet de ce blog de fournir des bonnes adresses, mais comme c’est mon blog, je fais ce que veux, et je mentionne l’hôtel où j’ai logé : le Lô Bleu Hôtel. Outre qu’il est adorable et très bien placé (juste au bord d’une petite plage à l’eau calme et turquoise), son personnel est extrêmement sympathique. D’ailleurs, je dois faire remarquer que, contrairement à ce que j’avais toujours entendu, je n’ai rencontré que des Guadeloupéens agréables, courtois, attentionnés, pas du tout racistes ou méprisants envers les touristes, blancs de surcroît.

Les Saintes, Terre de Haut
Les Saintes, Terre de Haut

Par ailleurs, la Guadeloupe semble avoir misé sur un tourisme « développement durable ». Les plages sont propres, loin d’être bondées, et les fronts de mer n’ont pas été dégueulassés par des complexes touristiques imposants (comme c’est le cas en République dominicaine). Les îles de Guadeloupe sont très bien préservées, plutôt haut de gamme sans être inaccessibles : pas besoin d’être très riche pour s’y rendre (surtout quand on a la chance, comme moi, d’être très bien reçu chez des amis).

Le voyage passe aussi par la bouche : acras de morue, poissons grillés, cristophines, crabes, gratins d’ignames et de plantains, fruits sucrés, avocats, bokits, colombos de cabri ou de poulets, boudins créoles, épices… les Antilles sont un paradis pour les papilles ! Sans oublier le rhum ! Le Barbancourt reste pour moi le meilleur – on ne se défait jamais de ses premières amours – mais j’ai goûté en Guadeloupe d’excellents planteurs, de remarquables ti punch, ou de savoureux digestifs.

Faille de la Soufrière (1)
Faille de la Soufrière (1)

J’ai bien sûr parcouru quelques-uns des sentiers forestiers dont la Guadeloupe proprement dite (Basse-Terre) regorge : le jardin botanique de Deshaie, mignon et sympathique ; le sentier dans la mangrove de Saint-Louis, calme et ombragé ; l’accrobranche du parc des Mamelles, sportif et vertigineux ;  le sommet de la Soufrière, franchement plus physique, et surtout mythique. C’était la première fois que je m’asseyais sur les bords de cratères d’un volcan encore en activité. Au sommet du massif de la Soufrière, un vent violent, une pluie fine et froide et de la brume donnaient au volcan toute sa splendeur. La vue qu’il peut offrir quand le ciel est dégagé n’était donc pas de mise (ce qui, de toute façon, est paraît-il assez rare). Je n’ai pas regretté d’avoir emprunté à mon père, au dernier moment, un coupe-vent léger. Les différentes failles répandaient dans l’air un mélange de soufre et d’ammoniac de fumerolles odorantes et toxiques, piquant les yeux par moments.

Faille de la Soufrière (2)
Faille de la Soufrière (2)

Lors de ces marches, en me promenant au milieu d’une flore tantôt luxuriante, tantôt dénudée, je me suis rappelé un lieu qui me fascinait dans mon enfance et qui a sans doute contribué à forger en moi le goût du voyage et des mondes lointains. A Caen, à la fin des années 1980, nous habitions non loin du jardin des plantes au milieu duquel avait été construite une immense serre divisée en plusieurs espaces qui, chacun, reproduisaient des ambiances climatiques différentes. Je me souviens assez nettement de l’impression qu’opéraient sur moi ces reproductions artificielles de paysages tropicaux ou équatoriaux. Passer ainsi d’une salle à l’autre, passer brutalement d’un climat à l’autre, d’une flore à l’autre, c’était pour moi une découverte fantastique de la complexité du monde, de sa richesse, de sa fragilité. Plus tard, en Centrafrique, j’ai repensé à cette serre immense : un jour que je marchais dans la forêt équatoriale, humide et silencieuse, j’ai jubilé à l’idée qu’enfin je pouvais confronter un souvenir d’enfance à la réalité. Là-bas, dans cette forêt, tandis que je foulais l’humus chaud et tendre, me laissant bercer par le chant de quelques oiseaux, le bourdonnement de quelques insectes, à l’affût du moindre bruit, du moindre écoulement d’eau, dans ce silence apaisant et langoureux, là-bas, à la jointure des deux hémisphères, me revenaient en mémoire ces quelques années que j’avais passées en Normandie, entre 9 et 11 ans. Cette vie qui avait été si différente de celle qui était alors la mienne, ces épisodes lointains et presque oubliés se trouvaient soudain étrangement liés à cette forêt équatoriale, comme si toute mon enfance – toute entière – avait été tendue vers ce moment, si calmement heureux, de cette promenade en Afrique. Et en gravissant les pentes de la Soufrière en Guadeloupe ou en longeant quelque sentier bordé de bougainvilliers, j’ai compris que ce n’était pas seulement l’Afrique, mais la totalité du monde qui m’attirait, j’ai saisi que le jardin des plantes de Caen avait été une des premières expériences sensorielles d’appropriation de ce monde. Je l’ignorais alors, mais un jour je tenterais de parcourir la planète dès que l’occasion s’en présenterait.

Je suis loin, très loin, extrêmement loin, d’avoir tout parcouru, et cette immensité d’inconnu qui s’étend devant moi m’exalte par le vertige qu’elle me procure.

Aérodrome en bord de mer aux Saintes
Aérodrome en bord de mer aux Saintes
La mangrove de Port-Louis (1)
La mangrove de Port-Louis (1)
La mangrove de Port-Louis (2)
La mangrove de Port-Louis (2)

Dos au mur

Je ne sais pas pourquoi j’aime tant photographier les gens lorsqu’ils sont adossés contre un mur. Quand j’en vois, il me prend l’envie de les saisir, de les faire poser dans le soleil déclinant de la fin de l’après-midi, lorsque les couleurs peu à peu virent à l’orange, éblouis qu’ils sont, les yeux mi-clos, les paupières brillantes, comme si la vie avait toujours été ainsi, heureuse, belle, apaisante. J’aime figer cet instant de sérénité, de calme assurance, où la personne photographiée sait que derrière elle une masse forte et sûre la retient, la protège, l’illumine de sa lumière réfléchie.

Dans mon précédent article, j’énonçais mes projets de voyage pour les dix années à venir. Cette fois-ci, je vais proposer une rétrospective non exhaustive des voyages entrepris ces dix dernières années. 2004-2014 : cela doit faire dix ans que je voyage – que je voyage vraiment, je veux dire, de mon gré, de ma propre initiative, avec la volonté de rencontrer des inconnus et de sentir la Terre.

En juillet 2004, je m’étais rendu en Roumanie avec un groupe d’adolescents. Nous étions d’abord partis de Grenoble à vélo pour rejoindre Genève. Après quatre jours à pédaler dans les Alpes, nous avions pris un bus qui nous avait emmenés à Timisoara, dans l’ouest de la Roumanie, ce qui nous avait pris une bonne trentaine d’heures. De là, nous avions loué des minibus pour nous rendre à Oradea. Après une nuit dans cette ville dont j’ai le souvenir d’un charmant centre historique encerclé de faubourgs sordides, nous étions partis en train jusqu’à un minuscule village des Carpates – un hameau, en habitat dispersé, faudrait-il dire. Puis nous avions marché une petite heure avant d’arriver à un barrage sur les rives du lac Dragan. Nous étions alors montés sur une grande barque et les plus forts et les plus téméraires d’entre nous avaient ramé jusque la rive opposée, terminus de notre destination. Nous restâmes une dizaine de jours dans cette campagne où nous nous occupâmes à construire des terrains de sport et des saunas pour les utiliser ensuite, à nous baigner, à marcher, à nous dépenser… Dix jours plus tard, nous refaisions le même trajet, avec les mêmes modes de transport, en sens inverse.

Je n’ai aucune photo de ce périple. Pour compenser, je vous soumets – dans l’ordre chronologique – une sélection de photographies prises ces dix dernières années. Des photos « dos au mur » (sur lesquelles vous pouvez cliquer pour les agrandir).

Haïti, juillet 2006

Haïti, juillet 2006 (2)

Après la Roumanie, c’est en Haïti que j’ai effectué un grand voyage. C’était ma première confrontation avec l’Amérique d’une part, et avec un pays sous-développé d’autre part. Je suis tombé amoureux de ce pays et je m’y suis rendu plusieurs fois par la suite. Cette première photo est la seule de cette série qui n’a pas été prise par moi, et c’est logique vu que c’est moi le blanc que l’on voit au milieu de tous ces enfants noirs. C’est une photo que j’adore malgré son caractère banal, très stéréotypé, car je trouve que j’y rayonne de joie et de sérénité. Pourtant, ce premier voyage n’a pas été facile : ces enfants, autour de moi, vivent dans des conditions alimentaires et sanitaires assez pitoyables, et comme j’habite avec eux, dans leur orphelinat, je subis moi aussi leur précarité. J’attrape la malaria pour la première fois de ma vie, je mange mal et insuffisamment, et je me prends d’affection pour ces enfants. Il me faudra plusieurs semaines à mon retour pour me remettre de ce séjour.

Autre photo prise dans le même orphelinat, à Léogane :

Haïti, juillet 2006

Il me reste de ce séjour en Haïti toute une série d’images, de sensations diffuses, d’enfants qui dansent en sautillant, de peaux poisseuses et sales, de trombes d’eau froide sur des coups de soleil insupportables, de longs trajets poussiéreux à l’arrière de pick-up désarticulés, et de mangues filandreuses qui se coincent entre les dents. Ce sont ces mangues filandreuses que les fillettes assises ici sont en train de dévorer.

Mauritanie, janvier 2007

Mauritanie, janvier 2007

Cette photo a été prise à Chinguetti, dans le Sahara mauritanien, où mon père nous avait invités, mes frères et moi, à marcher une semaine. C’est le premier jour de notre randonnée, le vent balaye le sable qui s’incruste partout et qui finit, quelques minutes après cette photographie, par bousiller mon appareil. Cette semaine était ma première expérience de désert. J’en garde un excellent souvenir. Mon père, qui est lui aussi un blogueur-voyageur, nous a transmis le goût de la mer, et mes frères sont des navigateurs chevronnés. C’est une banalité que de dire que le désert a beaucoup de points communs avec la mer : l’immensité, l’horizon circulaire, les dunes comme des vagues, la perte des repères spatio-temporels… J’ai cherché en vain dans cette photo un lien avec le thème de mon article (« dos au mur ») : difficile de trouver des murs dans le désert, cet espace de liberté par excellence !

Inde, février 2007

Inde, février 2007

Ce qui me plait dans cette photo, c’est surtout le contexte dans lequel je l’ai prise. En février 2007, j’ai effectué un voyage itinérant dans le Rajasthan avec mon ami Antoine, compagnon de route en plusieurs occasions. Nous avions loué une voiture avec un chauffeur. Mais au bout de quelques jours, nous étions un peu frustrés de toujours passer en trombe au milieu de ces paysages. Aussi, nous avons proposé à notre chauffeur de nous laisser marcher un peu, et lui avons donc donné rendez-vous quatre kilomètres plus loin sur la route. Pendant ces quatre kilomètres, nous avons pu converser, échanger quelques mots avec des Indiens à la discussion moins formatée que les habitants des villes ou des lieux touristiques. Ce monsieur, au premier plan, regarde vers une école située juste derrière moi où nous avons été conviés quelques instants.

Inde, février 2007 (2)

Cette autre photo a été prise sur le vif ; j’ai eu le sentiment, en la prenant, de voler cet instant de récréation à ces collégiennes. A Udaipur, ces deux jeunes filles nous regardaient, Antoine et moi, nous balader dans le quartier. Elles souriaient et semblaient un peu moqueuses. J’ai été frappé par la beauté, l’élégance et le raffinement des Indiennes, qui contrastaient fortement avec la  négligence de leurs rustres d’hommes (frères, pères et maris).

Sibérie, août 2007

Sibérie, août 2007

Mon ami Jean-Martin (avec qui je suis parti en Bosnie en 2012) avait déjà effectué un séjour en Sibérie avec son ami Frédéric, qui lui avait même séjourné plusieurs mois à Irkoutsk pendant ses études. En 2007, ils m’ont proposé de les accompagner pour un nouveau voyage, ce que j’ai accepté bien volontiers. A pied, en bus et en bateau, nous avons fait un rocambolesque tour du lac Baïkal. Cette photo a été prise à Irkoutsk, une des principales villes de Sibérie, située au sud du lac ; des jeunes plongent dans l’eau de l’Angara, l’unique rivière recevant  les eaux du lac (tandis que celui-ci est alimenté par plus de 300 rivières).

Sénégal, février 2008

Sénégal, février 2008

C’est dans cette maison aux couleurs ocre, au dernier-plan, qu’est né mon grand-père paternel en 1907. A l’époque, ses parents vivaient à Dakar et cette maternité était située sur l’île de Gorée. Cette maison est aujourd’hui un musée, symbole mondialement connu du commerce triangulaire et de la traite négrière. En effet, avant de devenir une maternité, elle fut une prison où étaient enfermés les esclaves avant leur départ pour les Amériques. Ainsi, cette porte sur la mer que nous apercevons était la « porte du voyage sans retour ». Dos au mur, les captifs embarquaient pour une destination inconnue ; ils ignoraient peut-être qu’ils ne reviendraient jamais sur la terre qui les avait vu naître.

Tunisie, avril 2008

Tunisie, avril 2008

Il y a un charme fou, je trouve, dans cette photographie prise à Kairouan. Cette ville est l’un des hauts-lieux de l’islam. Non loin, à El Jem, on peut encore contempler les ruines d’un cirque romain d’où est parti, en 238, une révolte qui a fait trembler l’empire : le proconsul d’Afrique Gordien, poussé par le peuple, se proclame empereur, ce que le Sénat à Rome confirme immédiatement. Une guerre civile s’en suit, pendant laquelle Gordien se suicide après la mort au combat de son fils Gordien II qu’il avait associé à son pouvoir. C’est finalement son petit-fils, Gordien III, qui devient empereur jusqu’à sa mort en 244.

Pour ces hommes assis ici dans l’attente de se faire coiffer, rien ne subsiste de cette agitation passée et de cette effervescence touristique et spirituelle contemporaine : c’est seulement le calme d’une chaude après-midi de printemps qui se dégage.

Haïti, août 2008

Haïti, août 2008

Haïti, août 2008 (2)

Retour à Léogane, deux ans après. Plus de cent gamins vivent dans des conditions déplorables. Ils traînent en permanence, hagards, rompus par l’ennui et la malnutrition. Ces quatre semaines dans cet orphelinat ont été affectivement très dures. Le tremblement de terre de janvier 2010 a fait s’effondrer le bâtiment que l’on voit derrière ces fillettes (Paola, Johanna et Dieulfina). Pendant un an, les enfants qui n’avaient pas été remis à leur famille ont vécu sous tentes, avant que le foyer ne ferme définitivement ses portes. Les enfants restants ont été répartis dans quelques-uns des quarante-deux orphelinats de la ville. Quarante-deux ! Pour une ville de moins de deux cent mille habitants ! Ces chiffres en disent long sur la situation des enfants en Haïti.

New-York, février 2009

New York, février 2009

Dans New York que j’ai arpentés dans tous les sens pendant une semaine glaciale de février 2009, je me suis demandé s’il était possible de photographier la ville autrement qu’en contre-plongée, au risque de ne pas mettre en valeur l’écrasante impression que nous donnent ces tours immenses. Je crois que la réponse est non. Antoine (de dos au premier plan) et moi nous sommes amusés de ce restaurant où les clients mangeaient face à la rue, donnant l’impression étrange d’être en vitrine.

Centrafrique, septembre 2009-juillet 2011

J’ai vécu deux ans en République Centrafricaine, pays dont j’ai déjà parlé ici et pour commenter son actualité. J’y étais le directeur adjoint d’un internat dans une petite ville de brousse : Sibut.

Centrafrique 2009

Cette première photo a été prise à Mbaïki, en décembre 2009, à une centaine de kilomètres de Bangui. Ces deux garçons sont en train de jouer devant la cathédrale Sainte Jeanne d’Arc. Nous sommes peu après Noël, et je suppose que le pistolet avec lequel joue l’enfant du premier plan est un jouet qu’on vient de lui offrir. En ce moment, en Centrafrique, des enfants du même âge sont munis de vraies armes et je ne crois pas que le jeu occupe une part importante de leur vie.

Centrafrique 2011

Ces jeunes filles posant devant l’Eglise Sainte-Famille de Sibut sont des danseuses liturgiques de la paroisse. A l’occasion des solennités, elles dansent en procession ou devant l’autel. Méliana, la troisième en partant de la gauche (portant un collier vert-rouge-jaune), était une de mes élèves. Je n’ai plus aucune nouvelle d’elle. J’aimais bien son caractère affirmé, son énergie, son intelligence.

Centrafrique 2010

Cette troisième photo a été prise dans l’extrême sud de la Centrafrique, à Bayanga, au bord de la Sangha dans la forêt équatoriale. Sous la tente se déroule le banquet d’un mariage auquel nous avons été invités. Cette région de la Centrafrique est un peu à part dans le pays : peuplée de Pygmées, elle est isolée et bénéficie d’un développement particulier grâce aux ressources forestières et grâce au tourisme « vert » qu’offrent sa faune et sa flore.

Haïti, août 2012

Haïti, août 2012

Je ne peux pas terminer la revue de mes voyages en Haïti sans évoquer le projet le plus important que j’y mène avec l’association « Ti Chans pou Haïti ». En 2006, nous avons commencé la construction d’une maison d’accueil pour orphelins dans l’Artibonite, une région d’Haïti, en s’alliant avec deux autres associations françaises. Voici les 19 enfants que nous avons accueillis et que nous suivons donc depuis presque dix ans. Derrière eux, la maison qu’ils habitent depuis 2010.

Ethiopie, août 2013

Ethiopie, août 2013

Ethiopie, août 2013 (2)

J’ai longuement narré, dans des articles précédents, mon voyage en Ethiopie, à Addis Abeba, à Dire Dawa et Harar, dans la vallée du Rift… Je n’y reviens pas. Je vous laisse seulement avec ces deux photos. La première de trois garçons qui souhaitaient poser pour moi, à Harar. Ils n’ont pas manqué de me demander de l’argent ensuite ; j’ai dû être un peu sec et désagréable pour m’en débarrasser. La deuxième et dernière photo a été prise à Awasa, dans un charmant parc au bord du lac. Les époux qui se retrouvent sous cette arche sont bel et bien dos au mur, ils ne peuvent plus reculer : ils doivent se dire oui pour la vie.