Echos de Bangui

Des nouvelles fraîches me sont parvenues de Bangui. Elles proviennent du père Antoine Exelmans qui a travaillé plusieurs années en Centrafrique. Il a publié un petit article dans la revue du  Service de la Mission universelle du diocèse de Rennes. Je suppose que cet article est destiné à être lu, donc je vous le livre dans son intégralité, car il est très instructif:

Du  11 au 26 février 2014, avec Sœur Christine LEFRANC, chargé de mission pour la Centrafrique à la DCC, j’ai effectué, une mission pour préparer l’arrivée de coopérants quand ce sera possible. Après 7 années passées dans le pays que j’ai quitté en juillet 2012, les retrouvailles sont émouvantes. Et les constats terribles. Au fil des rencontres, je mesure ce qu’ endure la population depuis des mois, de peur, d’insécurité, de stress, de précarité, réfugiés pour beaucoup d’entre eux à Bangui dans les « ledgers », les camps de déplacés, du nom du plus grand hôtel de la ville… Et jusqu’à quand ? Avec une activité économique à zéro qui ne permet pas même d’organiser la survie.

 Au travers des échanges, je retiens un triple constat qui constitue un défi pour reconstruire un vivre ensemble mis à mal par les vagues successives de groupes armés, sélékas, antibalakas, voyous divers… Dans un pays où les citoyens avaient déjà un rapport compliqué avec la justice et les autorités du fait de nombreux dysfonctionnements et de la corruption, les traumatismes de ces derniers mois ont fait le lit d’une triple confusion.

Confusion intellectuelle et méconnaissance de l’islam: la population peine à se repérer dans les nébuleuses que constituent les différents groupes armés dont les structures, les actions ont évolué au fil du temps, avec des exactions de tous ordres, des plus basiques aux plus graves, sans qu’il soit possible de hiérarchiser. La confusion dans le vocabulaire me parait aussi très significative qui mélange nationalité, religion, culture, autorisant tous les amalgames et les jugements caricaturaux. Les sélékas apparaissent comme complices des musulmans, des Tchadiens. Les antibalakas sont assimilés aux chrétiens. On perd toute capacité à discerner les vraies identités et les vraies responsabilités. L’idée très répandue que le musulman est un étranger vient encore ajouter au trouble.

Confusion morale: « Il a perdu le sens du bien » dit le psaume 35. La situation qui prévalait avant la crise manifestait déjà cette confusion morale liée à la corruption généralisée et à l’absence de repères par rapport à la justice, les réflexes de justice populaire… Les violences extrêmes de ces derniers mois, suscitées par un esprit de vengeance ont décuplé cette confusion: les repères sont brouillés; pour les plus jeunes, ils n’ont du reste peut-être jamais existé dans une société qui malmène ses enfants en négligeant leur éducation. Vols, pillages, massacres, destructions se sont accumulés qui jettent un brouillard opaque sur la différence entre le bien et le mal. Les questions d’amnistie et d’impunité sont au cœur des problématiques urgentes à réfléchir. Cette violence bien souvent semble ne pas laisser de place à un vivre ensemble des communautés qui auparavant partageaient la vie dans les mêmes quartiers.

Cette confusion morale me parait nourrir de lourds traumatismes psychiques, individuels et collectifs, et pas seulement pour ceux qui ont participé aux crimes les plus graves ou en ont été témoins.  Comment cela pourra-t-il être pris en charge ?

Confusion dans les croyances: la méconnaissance de l’islam, y compris chez certains religieux ou prêtres, sans pour autant tomber dans la naïveté en niant l’existence « des » islams, alimente des discours au sein de certaines Eglises qui n’aideront pas au retour de la paix. Des lectures fondamentalistes de la Bible, avec un Dieu en colère qui va punir les musulmans qui oppriment son peuple, comme au temps de Moïse,  avec un Dieu en colère contre son peuple qu’il punit pour son péché, ou le recours sans discernement à la boîte à outils des  exorcistes, sont des pratiques repérées dans les discours des jeunes que j’ai rencontrés. Comme l’idée que les musulmans n’auraient qu’à se convertir au christianisme en voyant la façon dont ils sont protégés par certains chrétiens. 

Ces discours alimentent la confusion et la division entre les communautés. Il me semble qu’une réflexion de fond doit être menée au sein des Eglises pour relire à la lumière de l’Evangile tous ces évènements et chercher sous la mouvance de l’Esprit comment les traverser. Et le chemin est long.

Ces quelques éclairages ne prétendent pas tout dire d’un conflit complexe dont on ne voit pas bien pour le moment comment il va évoluer. Nous pouvons rester reliés à ces communautés et soutenir leurs efforts par notre prière et notre amitié.

Antoine Exelmans
Ancien fidei donum en Centrafrique

Liens:
– Je vous remets le lien vers la page du service de la Mission universelle du diocèse de Rennes: c’est ici.
– Et si vous souhaitez lire le numéro 35 de la revue Planète Mission 35 dans son intégralité, le voici: PM 35

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