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Réflexions provoquées par la lecture d’un livre, le visionnage d’un film, l’écoute d’une actualité, une expérience de la vie quotidienne, une rencontre près de chez moi.

L’histoire qui fait déborder la pensée

Les images de Centrafrique qui nous assaillent depuis quelques semaines me font paradoxalement désirer de retourner dans ce pays. De mon canapé où je suis vautré, je regarde impuissant ces reportages qui montrent la violence et la bêtise; de mon lit où les informations de la radio me cueillent au petit jour, j’écoute ces voix et ces histoires qui me font mal; de mon bureau où j’écris ces lignes, je repense à ces deux années formidables, ces années remplies de joies, de bonheurs simples, d’amitiés; je repense à ces amis et ces enfants qui sont actuellement dans l’enfer de la guerre civile, et je m’en veux d’être ici et non là-bas; et tous ces souvenirs font déborder ma pensée.

L’histoire qui fait déborder la pensée, c’est celle de la Centrafrique: coups d’Etat, couronnements napoléoniens à l’Africaine, diamants et or, coupeurs de route, braconnages, massacres à répétition, travail forcé et colonisation… on ne peut calmement songer aux cent dernières années de cette région du monde…

« L’histoire qui fait déborder la pensée », c’est aussi le titre d’un bel ouvrage saisissant de Monseigneur François-Xavier Yombandje. Je ne connais pas cet homme, je sais seulement qu’il fut l’évêque centrafricain du diocèse de Kaga-Bandoro puis de celui de Bossangoa. J’ai entendu beaucoup de bien de lui, et c’est avec plaisir que je vous livre quelques magnifiques lignes de ce livre, d’une ardente actualité :

« Avec le soleil levant, on sort de la nuit et les contours des choses se présentent mieux. Une étape est passée, commence une nouvelle, où il ne faut pas se permettre d’avancer en tâtonnant et en commettant les mêmes erreurs. Il ne faut pas se voiler la face. Les réalités sont là et il faut les assumer comme elles sont. Une société qui veut sortir des ténèbres doit prendre la mesure des choses et assumer sa responsabilité.

« Nous ne sommes pas moins bien lotis que les autres s’il faut que nous nous comparions à eux pour justifier notre non développement, mais il faut viser haut et voir loin. Ce n’est pas pour les autres que nous devons organiser notre société et assumer notre histoire mais pour que chacun de nous se sente heureux et fier de vivre dans ce pays. Si cette perspective inspire nos voisins, tant mieux, sinon, c’est pour nous-mêmes, pour chacun de nous et surtout pour les plus petits et les plus fragiles parmi nous.

[…]

« Il nous faut des hommes de parole, des hommes avisés, des hommes courageux et des hommes forts, des hommes tout court, pour retrouver le filon de notre originalité historique responsable et positive. Les ancêtres ont su traverser la nuit des temps pour arriver jusqu’à la lisière du nôtre avec des moyens de fortune. Face à notre histoire contemporaine, malgré tous les avantages que nous avons actuellement de la modernité, nous ne devons pas donner l’impression d’être plus primitifs que nos ancêtres, des hommes et des femmes incapables de dompter la nature et qui la subissent comme premier bourreau naturel. Nous sommes à la fois les victimes consentantes et les bourreaux de cette époque de tous les malheurs et de tous les cauchemars que nous traversons.

« Avant les ancêtres, c’est la nuit des temps, on n’en sait rien. Mais avec eux, nous avons commencé à emprunter cette route de l’histoire.  Où en sommes-nous ? C’est une mauvaise question qui mérite d’être posée. Avons-nous avancé ? Une autre fausse question qui mérite aussi d’être posée. Allez dans l’arrière-pays, là où nos concitoyens se contentent de racines pour se soigner et qui n’ont que l’initiation traditionnelle comme proposition de formation humaine aux jeunes et vous répondrez vous-mêmes à ces fausses questions. Quand vous irez dans les coins les plus reculés de notre République et que vous rencontrerez un autre centrafricain de couleur blanchâtre, habillé de guenilles et atteint de la maladie du sommeil ou qui a les yeux rougis de conjonctivite, dites-moi mesdames et messieurs, si vous êtes encore fiers de votre centrafricanité. Fort heureusement, nous avons quelques réussites pour nous consoler, mais pour faire la part des choses, nous avons encore plus de zones d’ombres que de zones de lumière dans notre si beau et si riche pays. Il y a encore beaucoup à faire pour que le centrafricain soit en paix chez lui, fier de participer à la construction de son pays et heureux de cueillir les fruits des efforts conjugués de tous les fils et filles de ce pays en vue de la prospérité pour tous.

[…]

« Nous sommes certainement mal représentés, mal protégés et mal gouvernés. Notre malheur commence avec ces hommes et ces femmes qui ne sont pas à la hauteur de leur fonction et qui grouillent dans l’administration de notre pays en cautionnant l’arbitraire et la médiocrité dans nos places fortes. Être député dans notre pays est loin d’être la meilleure façon de participer à la construction du pays. Je les comparerai aux croque-morts qui accompagnent la dépouille mortelle de notre pays à sa dernière misère.

S’il fallait éliminer des fonctions pour alléger l’Etat dans la gestion des choses publiques, je commencerais volontiers par l’assemblée nationale, ensuite j’en arriverais à l’armée pour finir avec le ministère des travaux publics particulièrement, sans oublier les plantons de tous les ministères qui sont en fait les garçons de course de tous ceux qui se donnent des airs.

[…]

« Le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple, c’est le grand nombre toujours croissant de bouches inutiles et bruyantes à nourrir. »

Oui, l’armée française est utile en Centrafrique!

Que se passe-t-il en République Centrafricaine ? C’est la question à laquelle je vais tenter de répondre brièvement, tandis que des centaines de militaires français sont en train de se déployer sur le territoire de ce pays mal connu d’Afrique Centrale. Depuis qu’une coalition rebelle a chassé le président de la République – François Bozizé – pour le remplacer par leur chef – Michel Djotodia – le pays sombre progressivement dans la violence. Les journalistes eux-mêmes semblent un peu désarçonnés par la situation d’un pays dont ils sont incapables de comprendre les enjeux et les défis, pour la simple et bonne raison qu’ils ont découvert son existence en décembre 2012 lorsque quelques clampins ont eu la curieuse idée de jeter des cailloux sur la clôture de l’ambassade de France à Bangui.

Quel message ces clampins voulaient-ils passer ? Et à qui ? Qui les manipulait ? Je n’en sais rien, et ce n’est pas très important. Le plus grave, c’est que quelques jours plus tard, une alliance de groupes armés, appelée la Seleka, prenait la ville de Sibut, ville de brousse que je connais bien pour y avoir vécu de 2009 à 2011, à moins de 200 kilomètres de la capitale, Bangui. Il ne restait plus qu’à ces rebelles de foncer tout droit sur l’un des meilleurs tronçons de route du pays ; et c’est ce qu’ils firent le 24 mars 2013, avant que la saison des pluies ne vienne empêcher toute offensive. Le président Bozizé s’enfuyait donc, et Djotodia devenait président de transition. Ses mercenaires – si efficaces et si disciplinés dans la conquête de Bangui – sont alors devenus incontrôlables, et se sont dispersés dans le pays pour y semer le désordre.

Djotodia impuissant, l’Etat déjà faible disparaît. Dans le courant de l’été, la plupart des journalistes oublient la République Centrafricaine pourtant en situation de quasi guerre civile, victime de massacres de masse, voyant s’affronter les mercenaires livrés à eux-mêmes et des milices citoyennes qui se défendent. La crise s’aggrave d’autant plus que vient s’y greffer une composante religieuse. Les rebelles qui ont pris le pouvoir sont en majorité des musulmans (pas des islamistes, mais des musulmans) et s’en prennent le plus souvent aux chrétiens. Aussi, ces derniers, menacés, répondent aux massacres et aux églises incendiées par des massacres de musulmans et des incendies de mosquées.

Donc, à la question « mais que vient faire l’armée française dans ce bourbier ? », je réponds : aider l’Etat centrafricain à rétablir l’ordre, à enrayer l’escalade de violence, à pacifier les populations, et peut-être à permettre à l’Etat de retrouver sa souveraineté sur tous les territoires. Il faut ajouter que la France n’agit pas seule : sous mandat de l’ONU, elle travaille avec des forces panafricaines.

Depuis une semaine environ, les journaux nous abreuvent d’informations concernant ce pays et l’évolution des opérations de l’armée française. Mes élèves centrafricains, mes anciens collègues, mes amis, sont à peu près unanimes dans leurs jugements : ils se réjouissent de la présence de l’armée française, ils exultent à l’idée que la Seleka puisse être désarmée, ils rêvent du départ rapide de Djotodia, ils dénoncent leurs voisins possédant des armes. La hiérarchie de l’Eglise centrafricaine, depuis des mois, tient des positions audacieuses et subtiles contre le nouveau pouvoir, et tente d’apaiser les tensions entre les communautés religieuses.

Je ne suis pas un spécialiste de géopolitique, mais je crois sincèrement que François Hollande dit vrai quand il prétend que cette opération n’a pas d’autre but que d’empêcher les massacres. La République Centrafricaine est un pays depuis longtemps délaissé. Pays enclavé, peu dense, aux perspectives d’avenir guère encourageantes, elle ne constitue vraiment pas un enjeu hautement stratégique, ni pour la France, ni pour aucun autre pays : même ses voisins – Cameroun, Tchad, les deux Soudan, les deux Congo – ne semblent pas particulièrement perturbés par son effondrement.

La France, alors, n’aurait aucun intérêt dans cette affaire ? Elle viendrait seulement défendre les droits de l’Homme, comme ça, gratuitement ? Je ne sais pas, mais je ne crois pas. Outre que la RCA présente quelques ressources (or, diamant, bois, pétrole, uranium), une telle intervention redore l’image de la France en Afrique, elle assoit son influence, sa popularité, et en touchant la RCA, la France atteint peut-être l’ensemble du continent.

Pour des analyses beaucoup plus pertinentes que la mienne :
– Un excellent article dans Diploweb vous prendra une petite heure mais vous expliquera tout ;
– Le journal « La Croix », depuis des mois, publie d’excellents articles sur le sujet ;
– RFI-Afrique est la radio sur laquelle il faut se brancher.

(PS: la photo n’est pas de moi. Je l’ai piqué sur Facebook à un de mes anciens élèves qui vit maintenant en France; je ne sais d’où il la sort.)

Théorie et pratique de la géographie

L’Atlas du 21ème siècle est l’un des seuls livres de ma bibliothèque dans lequel je me replonge souvent avec ravissement et abandon. Je ne sais plus au juste à quand remonte mon amour des cartes. Je me souviens toutefois du plaisir immense que j’ai éprouvé la première année de mes études pendant les cours de géographie physique : ces cours consistaient généralement à étudier des cartes à l’échelle 1/25000ème (mes préférées) ou au 1/50000ème. En France, nous avons la chance d’avoir une culture géographique profonde et développée. L’IGN est une institution de géographie parmi les plus prestigieuses, et les cartes qu’il conçoit sont des bijoux de précision et de beauté devant lesquelles mon âme philocale ne peut que se pâmer. Il m’arrive de passer des heures à y observer les sinuosités d’un cours d’eau, les aspérités d’un relief, les détails d’une flore, les méandres d’un chemin. Ces cartes sont d’une telle qualité que les disséquer suffit à contempler  les paysages qu’elles décrivent.

Un exercice technique que j’ai appris lors de ces leçons à l’université consistait à établir une coupe orographique d’une ligne droite à partir d’une carte. En gros, il s’agissait de tracer une droite sur une carte, et de reproduire en coupe transversale – en respectant l’échelle – les reliefs qu’elle parcourait. A l’époque, je pratiquais beaucoup la randonnée en montagne, et je m’étais amusé à tracer sur du papier millimétré tout le trajet que je prévoyais de parcourir pendant une semaine : je pouvais ainsi me faire une idée très précise des dénivelés que j’allais monter et descendre, presque mètre par mètre.

J’avais alors exercé pour la première fois la pratique de la géographie. Être randonneur, ce n’était plus pour moi seulement effectuer un acte physique – sportif – ou spirituel, c’était aussi être géographe. Les paysages, les reliefs, l’organisation des territoires que je traversais prenaient un sens nouveau ; sous un talus, je pouvais deviner les couches géologiques ; une vallée ne parvenait plus à me cacher son talweg ; la revanche de l’ubac m’apparaissait avec splendeur ; j’étais en mesure d’identifier un habitat dispersé, un openfield, une cuesta ou une butte-témoin dans un bassin sédimentaire. Et surtout : sentir la terre qui défilait sous mes pieds, apprécier chaque kilomètre, découvrir les vallées les unes après les autres, m’abandonner aux vertiges de la lenteur, tout cela me faisait appréhender l’espace avec une joie nouvelle ; je posais sur le territoire le regard du géographe, je voyais les paysages avec les mêmes yeux que ceux qui avaient étudié les cartes.

Aujourd’hui, je suis professeur de géographie. Très tôt, j’ai eu l’intuition que mon goût du voyage allait m’être utile dans mon métier, car avant d’enseigner la géographie, je l’ai pratiquée, je l’ai ressentie dans mon corps. Mes pieds ont foulé la terre, mes mains se sont accrochées à la nature, mes yeux ont vu les paysages que les hommes ont façonnés, aménagés, soumis et occupés.

Bien sûr, on peut enseigner la géographie en collège et en lycée sans être un randonneur ni un voyageur. Seulement, la randonnée, le voyage, ce sont mes valeurs ajoutées, les miennes, et libre à chacun de mes collègues d’avoir les leurs (une agrégation ; une connaissance encyclopédique ; une expérience professionnelle comme urbaniste ou fonctionnaire dans l’aménagement du territoire ; une passion pour les volcans, les chemins de fer, les phytoplanctons ou la pédofaune ; une formation pointue en paléoclimatologie; une famille d’agriculteurs ; une enfance à Lagos ou à Provins ; moi, c’est le voyage).

Quand je dois travailler, en Seconde, sur la question alimentaire, sur la gestion des risques majeurs, sur le développement durable, sur l’aménagement des villes, je ne suis pas mécontent d’avoir vécu en République Centrafricaine, de m’être rendu plusieurs fois en Haïti, d’avoir arpenté Londres et New York. J’ai le sentiment que les mots que j’emploie sont plus concrets, que je suis plus efficace dans ma description des phénomènes à expliquer.

Quand, en Sixième, j’évoque la vie dans les milieux montagnards, sous les tropiques, dans le Sahel ; quand je décris les contrastes des climats continentaux, la vie paysanne en Afrique, l’habitat à Vienne ou à Oran, les paysages de la Sibérie méridionale ; quand j’explique ce qu’est un foyer de peuplement ou un désert humain ; il va de soi que je tire bénéfices d’avoir marché dans les Alpes, dans les Pyrénées ou dans le Massif de la Selle entre Port-au-Prince et Jacmel ;  d’avoir vécu en brousse et respiré des champs de manioc ; d’avoir visité Vienne et Oran ; d’avoir fait le tour du lac Baïkal ; d’avoir traversé des zones du Sahara et des métropoles mondiales.

Ce qui est vrai pour la géographie l’est aussi pour l’histoire. Je suis toujours enthousiaste de découvrir des lieux où se sont déroulés des événements que j’enseigne : la rue où fut assassiné l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914 (dont je parlais dans un précédent article) ; la chambre où naquit Louis XIV à Saint-Germain-en-Laye, l’église Saint-Eustache où il fit sa première communion, l’église de Saint-Jean-de-Luz où il se maria ; les rochers que Roland de Roncevaux ébrécha de son épée Durandal, dans les Pyrénées ; la région où fut découverte Lucy et où disparut l’Arche d’Alliance (que j’évoquais ici et surtout ) ; la plage d’Hispaniola où Christophe Colomb passa des heures délicieuses avec sa maîtresse caribéenne ; et bien d’autres encore. A contrario, j’ai un peu honte de n’avoir jamais visité Rome, Jérusalem, Kyoto et Le Caire et de n’avoir jamais posé le pied en Amérique du Sud.

Ce qui est vrai pour la géographie et pour l’histoire l’est aussi pour la littérature. Et comme j’enseigne aussi les lettres, ça tombe bien : la littérature russe me plait plus encore depuis que j’ai visité Saint-Pétersbourg ; la littérature haïtienne a très largement contribué à édifier mon savoir sur « la perle des Antilles » ; Batouala de René Maran est venu enrichir et complexifier mon approche de l’Afrique centrale ; l’Allemagne n’évoquerait rien d’autres que quelques souvenirs d’adolescence sans Hermann Hesse ou Vladimir Nabokov (dans sa période berlinoise) ; l’Amérique du Sud ne m’attirerait pas tant si je n’avais lu Cent ans de Solitude de Garcia Marquez ou les romans de Vargas Llosa.

Bien sûr, n’allez pas croire pour autant que je me la ramène en permanence auprès de mes élèves avec mes voyages, ou, pire encore, que je leur montre des diapos de mes vacances. Notez bien par ailleurs qu’étant enseignant dans le secondaire, je ne suis pas géographe, ni historien, ni homme de lettres. Je serais plutôt ce qu’à l’époque moderne on appelait un « honnête homme ». Je ne prétends pas que la géographie n’est qu’un vague goût pour le voyage, même si elle commence probablement par cela.

La géographie est une science. Longtemps discipline bâtarde, relevant à la fois de l’ethnologie, de l’économie, de la démographie, de la géologie, de la climatologie… elle s’est finalement affirmée comme discipline à part entière, avec ses propres enjeux, ses propres outils, sa propre épistémologie, à la fin du XIXème siècle, grâce à quelques illustres noms : Halford John Mackinder en Angleterre, Paul Vidal de la Blache en France… Elle a aujourd’hui des applications nombreuses, et le géographe joue un rôle majeur dans la société : urbanisme, aménagement du territoire, développement durable, journalisme… La géographie – pour la définir grossièrement – est l’étude de la Terre telle qu’elle est occupée et aménagée par les hommes. Par le voyage, c’est tout autant la Terre que les hommes qui m’intéressent : découvrir des peuples, des cultures, des histoires, des individus dans des paysages qui les racontent.

Bibliographie :

Pour commencer, je dois mentionner l’outil fondamental du géographe en herbe, la Bible de tout étudiant en sciences humaines, l’atlas officiel de l’agrégation de géographie :
– CHARLIER Jacques (sous la direction de), Atlas du 21ème siècle, Nathan, réédité chaque année

Julien Blanc-Gras, star montante des écrivains voyageurs, évoque avec humour son amour pour les cartes et la géographie dans les premières pages de l’ouvrage suivant :
– BLANC-GRAS Julien, Touriste, éditions Au diable Vauvert, 2011

Bien d’autres récits de voyage construisent mes compétences géographiques et avivent mes désirs de les mettre en pratique :
– RUFIN Jean-Christophe, Immortelle randonnée – Compostelle malgré moi, éditions Guérin, 2013 : best seller du printemps ; vous n’avez pu y échapper !
– WARGNY Christophe, Haïti n’existe pas, éditions Autrement, 2004 : essai déjà un peu ancien mais pas du tout daté, écrit par un journaliste que j’ai eu l’occasion de rencontrer en novembre 2012 pour discuter des medias en Haïti.
– TESSON Sylvain, Eloge de l’énergie vagabonde, Equateurs, 2007

Je ne les ai pas encore lus mais ils sont en pile d’attente :
– DE MONFREID Henry, Les secrets de la Mer Rouge, 1931
– CHALIAND Gérard, Mémoires : Tome 1, la pointe du couteau, Robert Laffont 2011, réédition Point Aventure, 2013

Et parce que la géographie, c’est aussi la géopolitique :

– LACOSTE Yves, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, 1976 : ouvrage dont le titre est mondialement connu mais dont je n’ai lu que quelques extraits. Yves Lacoste est le pionnier de la géopolitique en France.
– MOREAU DESFARGES Philippe, Relations internationales – 2. Questions mondiales, Point Seuil, 1993, maintes fois réédité par la suite.
La Revue XXI, revue trimestrielle d’une rare qualité dans la presse contemporaine.

TVgraphie :

Nombreuses sont les émissions de géographie de qualité à la télévision. J’en relève quelques-unes :
Le Dessous des Cartes, émission de 10 minutes présentée par Jean-Christophe Victor sur Arte, propose chaque semaine d’expliquer un phénomène géopolitique, en s’appuyant sur des cartes.
J’irai dormir chez vous est une joyeuse série documentaire dans laquelle Antoine de Maximy se met en scène dans ses voyages partout dans le monde, avec pour objectif de s’incruster à déjeuner ou à dormir chez les gens qu’il rencontre.
– Plus ludique, peut-être un peu trop fabriqué, mais pas désagréable : Rendez-vous en terre inconnue, animé par Frédéric Lopez, filme des célébrités découvrant et partageant la vie de peuples lointains et généralement menacés.

Mission

Samedi 19 octobre 2013, j’étais invité sur Radio Notre-Dame à l’émission « Mission » animée par Faustine Fayette. Avec moi dans le studio étaient également présents deux chroniqueurs et deux autres invités : Quitterie qui venait de rentrer d’un an en Haïti, et le père Marc, du diocèse de Versailles, qui a officié au Brésil.

Ce n’était pas la première fois que je témoignais de mon expérience centrafricaine, mais c’était la première fois que je le faisais sur les ondes. L’intérêt de l’échange était ici de partager sur un angle « spi » avec d’autres « missionnaires ».

Je vous laisse écouter l’émission en cliquant sur ce lien.

Salam! La paix!

En revenant de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle voici quelques semaines, j’ai été interpellé par cette affiche qui venait chercher mon regard à chaque station du RER B. On y voit deux fillettes marchant dans les décombres d’une ville, et la légende nous appelle : « Prêts pour affronter la rentrée ? Elles, oui ! » On imagine que ces gamines sont des petites palestiniennes ou des syriennes, étant donné que cette affiche est une publicité pour le Secours Islamique.

Je n’avais jamais entendu parler de cette organisation. Piqué par la curiosité, je suis allé sur son site Internet. J’y ai appris énormément de choses sur l’islam. Si on devait résumer, on pourrait dire que cette association a pour vocation de défendre et mettre en œuvre la doctrine sociale de l’islam, en admettant qu’il y ait une doctrine pour un islam : « Le Secours Islamique France s’inspire des valeurs de l’islam, celles de la solidarité et du respect de la dignité humaine, qu’il place au centre de ses préoccupations. Il appelle, par son engagement, ses valeurs et ses missions, à la construction d’une solidarité humaine qui transcende les différences et les frontières. »

En surfant un peu dans les rubriques du site Internet, je découvre des spécificités de la solidarité façon islamique. Par exemple, le Secours Islamique, chaque année, lance une importante campagne d’appel aux dons dans le cadre du ramadan, avec l’accroche suivante : « Pendant Ramadan, invitons le pauvre à notre table. » Je fais la connaissance également d’une forme de don qui me semble extrêmement intéressante : le Waqf. Je vous laisse lire la définition qu’en donne le Secours Islamique : « Le Waqf qui signifie étymologiquement « l’emprisonnement d’un bien légué dans le but de l’exploiter à des fins autres que son propre usage », est l’immobilisation d’un bien pour le faire fructifier et en donner le bénéfice aux pauvres. En d’autres termes, le Waqf est une sadaqa ou aumône continue dont les récompenses, l’utilité et les effets qui en découlent augmentent durant la vie du donateur et continuent après sa mort ; ses bénéfices étant distribués chaque année (fonds de roulement). » J’aime bien le concept, et il mériterait d’être appliqué plus largement.

Longtemps, je me suis méfié de l’islam, et je continue, malgré moi, de ne pas être toujours très à l’aise avec cette religion, essentiellement par ignorance. Mais ces derniers mois, ces dernières années, j’ai eu plusieurs fois l’occasion, par petites touches, de l’appréhender et de mieux le comprendre.

Ma première approche sensible de l’islam a peut-être été – j’ai presque honte de l’avouer – le visionnage d’un film assez mauvais – disons plutôt raté – sorti en 2010 : L’Italien, d’Olivier Baroux. Ce film est un navet, j’en conviens : il raconte l’histoire d’un musulman arabe qui s’est fait passer pour un Italien pour pouvoir être embauché chez Ferrari et ne plus subir le racisme. Ses employeurs, ses collègues, ses amis, sa compagne même, ignorent sa véritable identité, jusqu’au jour où son père mourant lui demande de respecter le ramadan. Notre faux Italien doit alors manœuvrer pour respecter la volonté de son père (et de Dieu !) tout en continuant sa vie « normale » et mensongère.

Etrangement, ce film qui commence comme une comédie se transforme progressivement en satire sociale et en réflexion sur l’islam, sur sa place dans la société française, sur sa spiritualité. J’en suis ressorti avec le sentiment de n’avoir pas totalement perdu mon temps : je m’étais ouvert sur cette religion. J’ai été ému dans ce film par ces petits matins encore ténébreux où l’on prend le Souhour, dernier repas avant l’aube ; par ces soirées communautaires où l’on rompt le jeûne ; par ces prières que l’on dit plusieurs fois par jour ; par cette solidarité qui s’intensifie.

Un autre film auparavant m’avait donné une vision positive et joyeuse de la communauté musulmane en France : c’était La graine et le mulet d’Abdellatif Khéchiche. Dans ce film, une jeune fille génialement interprétée par la trop rare Hafsia Herzi, se met en tête d’ouvrir un restaurant sur une péniche avec un vieux bonhomme qui vit dans l’hôtel tenu par sa mère. Ce restaurant doit avoir une spécialité originale : un couscous au poisson. On voit ainsi cette jeune fille pleine de bagout et de dynamisme remuer ciel et terre auprès des banques et des pouvoirs publics pour ouvrir son restaurant. On assiste à des repas de famille où la bouffe abonde, où l’on rit, où l’on bavarde à refaire le monde.

Plus d’une fois, j’ai eu l’occasion de constater à que point l’islam pouvait être une religion de sérénité et de profondeur. A Harar, où je me suis rendu cet été, j’ai pu observer une communauté ouverte vivant en bonne intelligence avec la forte minorité chrétienne, totalement détachée du conflit israélo-palestinien, libérée des contraintes qui pèsent dans d’autres aires islamiques. J’ai été assez surpris par exemple d’être interpellé dans la rue par Aïcha, une adolescente musulmane qui me proposait de me guider dans la ville. Cela n’avait l’air de choquer personne qu’un homme se promène avec une femme, adolescente, musulmane. Même le voile ne me semblait plus si enfermant que cela : j’ai vu en Ethiopie des femmes extrêmement soignées, élégantes, belles dans leur voile. A Harar, c’était jour de fête quand je suis arrivé, et les femmes étaient superbes. Aïcha elle-même passait son temps à jouer avec son voile, à l’enlever, le remettre, l’ajuster, d’une façon très sensuelle. Plus tard dans mon voyage, j’ai passé plusieurs heures dans un minibus avec devant moi une jeune femme dont le voile encadrait magnifiquement un beau visage fin ; elle ne l’a ôté qu’une fois, très furtivement pour le réajuster, et j’ai trouvé son geste très gracieux.

En 2008, un livre de Atiq Rahimi a connu un franc succès en obtenant le prix Goncourt. Syngué Sabour est un roman fin, douloureux et poétique qui raconte l’histoire d’une femme – probablement une Afghane – libérant sa parole auprès de son mari dans le coma. Celui-ci semble éveillé, il respire, et peut-être entend-il sa femme prier à ses côtés et raconter sa vie de fille puis de femme, dans un pays en guerre.

Récemment, j’ai justement terminé les mémoires d’un ancien moudjahid afghan, Amin Wardak. Outre que cet ouvrage est passionnant pour comprendre l’Afghanistan contemporain, son histoire, ses enjeux, il m’a permis d’appréhender l’islam avec plus de bienveillance. Tout au long du livre, Amin Wardak nous explique à quel point il a toujours été désireux de défendre sa culture, sa religion, et son approche particulière de l’islam qui diffère de celle des arabes. Certaines pages m’ont vraiment ému : « Quand venait le ramadan, le seul souci de mon père était alors de se mettre à la disposition de Dieu et de prier. Chaque année depuis sa jeunesse, il partait avec des gens très pieux, même en dehors du ramadan. Chaque année, il s’isolait quarante jours pour jeûner dans la montagne, dans une grotte, comme le prophète. […] Le soir, ils mangeaient juste une galette avec de l’eau. Ils priaient le jour et la nuit, ils dormaient très peu. C’est la nuit que l’on prie le mieux. […] Je me rappelle, quand j’avais environ six ou sept ans, comme j’étais impressionné quand je le voyais revenir : il avait maigri, mais il était lumineux, rayonnant de bonté. »

C’est cette culture et cette spiritualité qu’Amin et les résistants ont voulu défendre contre les communistes, contre les Soviétiques, puis contre les partis politiques qui manœuvraient au Pakistan, contre des opportunistes et des ambitieux.

Selon moi, les musulmans de France sont trop souvent obsédés par la question israélo-palestinienne. J’ai toujours été ahuri qu’un si petit bout de terre aux confins orientaux de l’espace méditerranéen soit responsable de tant de conflits au Proche-Orient et dans le monde. Je me rappelle un événement qui s’était déroulé dans une synagogue, il y a quelques années. Je travaillais alors dans un lycée qui proposait aux élèves, en début d’année, de rencontrer des croyants de confessions diverses dans leurs lieux de cultes respectifs. Un de mes élèves, un musulman, n’arrêtait pas d’interroger le rabbin sur l’Etat d’Israël. Le rabbin, un peu gêné, y répondait mais il finit pas interroger à son tour le garçon :
« – Jeune homme, tu n’es pas palestinien ?
– Non, je suis français !
– Parfait. Et bien moi je suis français aussi. Je ne suis pas Israélien. Je ne suis pas l’ambassadeur d’Israël. Alors ne t’occupe pas de ce conflit qui ne te regarde pas et qui ne me regarde pas non plus. Vous n’êtes pas venus pour m’écouter parler de géopolitique, mais de Dieu, et de la foi. Ce conflit n’est pas le nôtre, nous n’avons pas à importer ici cette guerre. »

Pour se saluer en arabe ou en hébreux, on formule l’interjection suivante : « Salam ! » ou « Shalom ! », ce qui littéralement signifie : « La paix ! ». A force de prononcer ce mot plusieurs fois dans la journée simplement pour se dire bonjour, on peut espérer qu’il finisse par être mis en pratique.

Bibliographie :
SOURDEL Dominique, L’Islam, PUF, collection « que sais-je ? », 1ère édition 1949
RAHIMI Atiq, Syngué Sabour, POL, 2008
WARDAK Amin, propos recueillis par Christine de Pas, Mémoires de guerres, Arthaud, 2009

Filmographie :
KHECHICHE Abdellatif, La graine et le mulet, 2007
BARROUX Olivier, L’Italien, 2010

Webographie :
Secours islamique

Il n’y a pas d’aventure (?)

« Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à la raconter. C’est ce qui dupe les gens : un homme, c’est toujours un conteur d’histoires, il vit entouré de ses histoires et des histoires d’autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s’il la racontait. Mais il faut choisir : vivre ou raconter. […] Quant on vit, il n’arrive rien. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. […] Par moments – rarement – on fait le point […]. Après ça, le défilé recommence, on se remet à faire l’addition des heures et des jours. Lundi, mardi, mercredi. Avril, mai, juin. 1924, 1925, 1926. Ça, c’est vivre. »

Quand j’ai lu ce texte dans le roman de Sartre, La Nausée, paru en 1938, je me suis senti en plein accord avec lui. Je vivais alors dans une petite ville de Centrafrique – Sibut « la Captivante », tel était son nom. À cette époque, ma vie était faite d’histoires de serpents, de marigots, de typhoïde, de latrines dégueulasses, de rebelles en brousse, de poussière et de chaleur, d’éléphants, de Pygmées, de Gbaya, de Bandas, de Yakomas et de Mandja, de manioc, de chauves-souris insomniaques, d’enfants cradingues, de latérite, de caïmans, de 4×4. Mais ce qui avait pu me sembler extraordinaire dans les premières semaines, et que mes proches restés en France continuaient probablement à considérer comme aventureux, était devenu ma vie, donc tout à fait banal. J’étais prof, voilà tout. Que ce fût dans la brousse centrafricaine ne changeait finalement pas grand-chose.

J’avais d’ailleurs rédigé un article dans lequel je faisais référence à cet extrait de La Nausée, et à cette expression « il n’y a pas d’aventure ». Je l’avais surtout écrit parce que je voulais avoir des nouvelles des uns et des autres, et que je réfutais les arguments qui disaient « mais tout cela doit te sembler terriblement sans intérêt à côté de tout ce que tu vis ».

Voici ce que j’écrivais alors: « Bien sûr, je peux me dire, quand je pars acheter un bœuf, quand je fais cours à ces petits noirs qui n’ont rien – et à ceux qui sont fils de ministres – , quand je marche dans ces petits villages où des gamins courent à cul nu en faisant tourner une roue avec un bâton, quand je roule en 4×4 sur des pistes boueuses où peuvent à chaque virage nous attendre des bandits qui nous dépouilleront, quand je mange de l’antilope avec du manioc, bien sûr, dans ces moments-là, je peux croire que je vis une aventure. En réalité, ces événements ordinaires, ces instants bourrés de banalité, ces petites heures de la vie quotidienne ne deviennent des aventures que lorsque je les raconte. Je me dis « quelle aventure ! ». Il arrive parfois que dans l’instant, je sente l’aventure ; alors je sors l’appareil photo (ou je regrette de ne pouvoir le sortir), je me précipite sur un carnet, un bout de feuille, un ordinateur pour le raconter. Je fixe ma mémoire, je veux me rappeler de cela. Mais vivre l’aventure dans l’instant, la sentir comme telle, la nommer ainsi au moment où elle se produit, c’est, je crois, se forger artificiellement des souvenirs. »

La vérité, c’est qu’au bout d’un moment je m’étais doucement ennuyé et que la quantité phénoménale de travail qui m’accablait ne suffisait pas à noyer ma neurasthénie. Quand on croit vivre une aventure, on traverse des lieux où des gens, eux, vivent leur banal quotidien, on s’extasie devant des personnes qui vivent leur vie, on prend peur en photographiant des combats de rue quand des pauvres hères tentent de traverser la rue pour faire leurs courses. C’est exactement ce que j’ai fini par ressentir au bout de quelques mois en Centrafrique: ce qui avait pu me sembler exceptionnel au début n’était plus qu’une vie ronronnante et pépère, à couler des jours tranquilles, dispensant mes cours, prenant des repas répétitifs, sortant un peu en ville de temps à autre, allant à la messe le dimanche, profitant de mes vacances pour rendre visite à mes amis français.

En février dernier, je me suis rendu en Haïti pour la quatrième fois depuis 2006. J’y ai rejoint Alix, une amie qui y était déjà depuis plus d’un mois et qui devait encore y rester quelques semaines après mon retour. Tandis que nous allions de Léogane aux Verrettes, nous sommes passés par Port-au-Prince, ce qui est le trajet normal, et même obligatoire. Mais, à un moment, j’ai eu une intuition étrange: bien que le trajet que nous empruntions ne fût pas celui auquel j’étais habitué (première bizarrerie), les rues que j’observais me semblaient familières, comme si je les avais déjà vues ou traversées (deuxième bizarrerie). En fait, je savais: ces rues, je les avais vues à la télévision, dans des reportages sur Haïti. Alors je demandai au chauffeur:
– Comment s’appelle ce quartier que nous traversons?
– Cité Soleil, me répondit-il.

« Cité Soleil »: ce nom fait peut-être rêver, mais c’est en fait le quartier le plus dangereux de Port-au-Prince, c’est là que s’y concentrent toute la pègre de la ville, toute la misère, tous les dangers. Les braquages, les viols, les vols, les passages à tabac n’y sont pas rares. C’est du moins ce qu’on raconte. C’est ce que nous montrent ces reportages que j’ai vus à la télévision. Habituellement, nous contournons donc ce quartier, même si cela nous fait perdre plus d’une heure de route.

Alix et moi eûmes une conversation sur ce trajet que nous effectuions, songeant qu’il était assez facile de transformer un événement banal en une aventure. Nous traversions Cité Soleil: nous pouvions en faire quelque chose d’extraordinaire, alors qu’il ne se passait rien. Nous étions dans la voiture, nous roulions, les gens au-dehors faisaient leurs petites affaires, et voilà. Ce qui était sûr, c’est que je ne regrettais pas ce raccourci: nous évitions tous les bouchons de Port-au-Prince!

Traverser Cité Soleil, ou d’une façon générale se rendre en Haïti, est encore considéré par beaucoup comme une folie. Quand je parle d’Haïti, on me répond souvent : criminalité, violence, enlèvements, Chimères et Tontons Macoute… Il suffit même de lire les comptes-rendus du ministère des Affaire Étrangères pour s’en faire une idée. C’est à frémir d’angoisse! Pourtant, je n’ai jamais senti – pas un seul instant – la moindre insécurité dans ce pays. Je ne nie pas les faits relevés par la presse, ni la pauvreté de ce peuple, ni la situation pitoyable des enfants laissés à l’abandon en masse. Et je ne me promène pas bagues aux doigts et chaînes au cou dans Cité Soleil, Canaan ou Martissant, et encore moins la nuit! Mais vous ne me verrez jamais non plus à Villiers-le-Bel ou Montfermeil. Quand une bande de jeunes a racketté une rame de train l’année dernière, ce n’était pas à Port-au-Prince, ni même d’ailleurs dans une banlieue particulièrement chaude de la banlieue parisienne. Les tortures d’Ilan Halimi, ce n’était pas à Bagdad, la tentative de viol et la réussite de meurtre de la jeune Anne-Lorraine, ce n’était pas à Bogotá ! Chez moi, le patron d’un magasin de vêtements s’est fait tirer dessus il y a quelques années, un autre a été assassiné dans une commune voisine… En France, y compris dans les banlieues « froides » ou dans les quartiers pauvres et sans histoire, on multiplie les digicodes, interphones et portes blindées depuis une vingtaine d’années… Ce n’est pas moins inquiétant que ces villas surprotégées des hauteurs de Port-au-Prince !

Récemment, j’étais en Ethiopie. Le dernier jour de mon voyage, je suis rentré en bus du Sud du pays à Addis Abeba et suis arrivé à une gare routière dont je ne parvenais pas à identifier l’emplacement dans la ville. J’avais lu trop vite les indications des guides, et je me suis retrouvé dans un quartier que je ne connaissais pas, sans aucune idée de sa situation, avec tout mon barda, au milieu d’une faune humaine grouillante et gueulante… Il était 15 heures, j’avais franchement faim, et ma première idée était de vouloir manger, ou à défaut de trouver un taxi pour m’emmener en un lieu déjà repéré. Or, pas la moindre gargote à l’horizon, et pas un seul taxi ne venait me rassurer. Je me suis donc retrouvé à marcher à l’instinct pendant un long moment, avant de comprendre où j’étais tombé : dans « Mercato », le plus grand marché ouvert d’Afrique, où tous les guides conseillent de venir les poches vides. Et là, je rentre dans un état de semi-panique, pour la deuxième fois de ma vie (la première était à l’aéroport de Miami) : la fatigue, la faim, le stress font que mon cerveau ne fonctionne plus normalement, les informations ne me parviennent plus comme il faudrait, je n’arrive pas à me calmer, je tourne en rond, je ne sais plus m’exprimer, je perds peu à peu mes nerfs… J’ai juste une petite voix absurde qui me dit : « ça, il faudra le raconter. » Le raconter, mais pour quoi faire ? En fait d’une aventure, c’est plutôt ce qu’adolescents nous appelions un « plan galère ». Pour nous, affronter un plan galère, c’était vivre l’aventure ! Mais un plan galère tout seul, c’est surtout l’enfer ! Finalement, au bout d’une petite heure d’errance et de stress à tenter d’oublier les regards, les harangues et les bousculades, je trouve un taxi qui me sauve de ce lieu terrible.

Avec le recul, j’accepte tout de même que mon expérience centrafricaine fut une belle aventure. J’admets que mes missions en Haïti sont des aventures plus belles encore. Je reconnais que mes voyages ont parfois des parfums d’aventure. Encore faut-il s’entendre sur cette expression, et ne pas la confondre avec l’exotisme. L’aventure, c’est précisément le contraire de l’exotisme. L’exotisme, c’est la transformation du réel pour le rendre conforme aux clichés que l’on se fait d’une culture : danses traditionnelles, folklores reconstruits, négation de la modernité, accoutrements ridicules. L’aventure balaie ces reconstitutions pour se confronter à certaines laideurs du monde, et pour en voir la beauté dans les choses les plus simples. C’est pour cela que je déteste tant les destinations trop touristiques et que je privilégie au contraire les pays oubliés qui ont pourtant, eux aussi, quelque chose à montrer.

Jean-Claude Guillebaud, grand reporter, écrit : « Au total, la véritable alchimie du voyage tient à ce paradoxe inaugural : si toute pérégrination aventureuse nous conduit d’abord vers l’autre, c’est vers un « autre » compris non pas dans son irréductible différence mais dans sa proximité, et même dans sa proche fraternité. Car, en retour, cet autre vers qui je vais me demande réciproquement d’être moi-même. Pas déguisé… »

Ainsi, la rencontre d’un autre semblable, et non différent, est-elle au cœur de la notion d’aventure. Si Sartre a voulu la dénigrer, c’est d’ailleurs probablement parce qu’il était un gros froussard misanthrope, tout fiérot qu’il fut par la suite de refuser le Nobel, mais prompt à recevoir les honneurs de l’URSS et de Cuba. Probablement faut-il distinguer les aventuriers amateurs (dont je fais peut-être partie) qui se font un peu peur, prennent un peu froid, et souffrent un peu de la faim pour se sentir pleinement hommes, des vrais aventuriers, des Aguirre et des Cortès, des Lawrence d’Arabie et des Cecil de Rhodésie, des Rimbaud et des Monfreid, des Kouchner et des Chaliand, qui ont cela dans la peau et dans l’âme, qui ont pris des risques, parfois les armes, au Nouveau Monde, en Syrie, au Zimbabwe, en Abyssinie, en Afghanistan, en Érythrée, en Bosnie ou en Guinée. À cette typologie de l’aventurier faut-il ajouter les imposteurs, ceux qui se mettent en scène pour pouvoir parader sur les plateaux de télévision en chemise blanche?

L’aventure, à des degrés divers, on pourrait dire que c’est le fait de casser son quotidien, de faire violence à ses modes de pensée, c’est aller contre ses habitudes et ses instincts, c’est se mettre en danger, d’une façon ou d’une autre (pas forcément en danger de mort!), c’est, comme l’écrit Jean-Christophe Rufin, le contraire du principe de précaution, c’est « la volonté de se sentir responsable, c’est-à-dire de n’incriminer personne pour les souffrances, dommages, préjudices que l’on pourrait éventuellement subir, […] c’est être actif et non passif, souverain de sa vie et non sujet implorant du maître tout-puissant que serait la « société » », et c’est aussi – n’en déplût à Sartre – savoir interpréter ce qu’on vit. Une aventure ne me semble complète que si elle se joue à la fois dans l’action et dans la pensée. C’est d’ailleurs un peu le sens des deux catégories de ce blog: « chez moi » / « chez eux ». Lorsque je suis chez eux, c’est-à-dire chez les autres, je vis l’aventure, elle m’exalte et me fait vivre. Et lorsque je suis chez moi, je continue de penser, je fais le point, je me projette. La pratique sans théorie est aveugle, purement pragmatique et sans fondement. Ceux qui se vantent d’être toujours sur le terrain et jamais dans leur bureau sont à plaindre: ils ne peuvent pas prendre de bonnes décisions, n’ont aucun recul sur leurs actes, et ne sont jamais disponibles, ils n’ont pas le cœur véritablement ouvert à la rencontre avec l’autre. J’ai connu un évêque qui n’était jamais à son bureau. Résultat: on ne savait jamais où le trouver, et il ne prenait jamais le temps de réfléchir, de se poser calmement les bonnes questions; ses décisions et ses remarques étaient pleines de ce trop-plein d’action.

Je réfute donc totalement Sartre, pour qui l’alternative vivre/raconter est exclusive. Son erreur est en fait de penser que l’aventure doit être pleine d’éclat, sans ennui, sans temps mort. Mais les soldats s’ennuient dans leurs casernes; il n’y a pas plus pénible et barbant qu’un long trajet dans un minibus bondé en Afrique; chier presque en public dans des latrines immondes et puantes n’a rien de glorieux; la traversée de l’Atlantique par Christophe Colomb n’était pas exaltante; se farcir des pavés de la littérature pour tromper l’ennui ou attendre que la pluie cesse manque de superbe. Mais au final: la guerre, des rencontres, des réflexions sur la faiblesse et le ridicule humains, des grandes découvertes, des plongées dans des univers riches de nouveautés et de mystères.

Voici comment Patrice Franceschi présente la collection « Points Aventure » qu’il dirige aux Editions Points : « Il y a 2500 ans, Pindare disait : « N’aspire pas à l’existence éternelle mais épuise le champ du possible. » […] Vingt-cinq siècles plus tard, l’énergie vitale de Pindare ne serait-elle pas un remède au désenchantement de nos sociétés de plus en plus formatées et encadrées ? Et l’esprit d’aventure l’un des derniers espaces de liberté où il serait encore possible de respirer à son aise, d’agir et de penser par soi-même ? C’est sans doute ce que nous disent les livres qui, associant aventure et littérature, tentent de transformer l’expérience en conscience. »

Pour moi, le modèle type et fantasmé de l’aventurier, c’est Indiana Jones : un intellectuel, un professeur un peu austère, un puits de culture, un trompe-la-mort, un homme d’action. Quand je voyage, je suis sans doute un peu ridicule avec mon chapeau d’aventurier, mais c’est ainsi, j’y tiens: on a tous nos modèles, et je me plais à ressembler à cet archéologue casse-cou, à défaut de l’égaler.

Bibliographie :

Si vous tenez vraiment à vous farcir ce pensum déprimant, ce traité de misanthropie, ce monument de mauvaise foi, je vous en donne les références :
– SARTRE Jean-Paul, La Nausée, Gallimard, 1938, Folio, 1972

Toutes les citations, en dehors de celle de Sartre, sont tirées du premier livre publié dans la toute récente collection « Points Aventure ». Ce livre est un manifeste écrit par plusieurs figures de « l’aventure » française : Rufin, Guillebaud, Chaliand, Tesson, Franceschi… Je l’ai lu tandis que j’étais en train de terminer cet article, et il m’a semblé bon de venir l’abreuver des réflexions soulevées par lui :
– Sous la direction de FRANCESCHI Patrice, L’Aventure pour quoi faire ?, Editions Points, 2013.

Filmographie :

Pourquoi ne pas vous replonger dans la quadrilogie d’Indiana Jones, réalisée par Steven Spielberg ?
– Les Aventuriers de l’Arche perdue, 1981
– Indiana Jones et le temple maudit, 1984
– Indiana Jones et la dernière croisade, 1989
– Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, 2008

Demain, l’Ethiopie

Ce soir, je m’engouffrerai dans un Boeing 747 de la compagnie Ethiopian Airlines en direction d’Addis Abeba. C’est au petit matin, demain peu après 6 heures, que l’avion atterrira sur le tarmac de l’aéroport de la capitale de l’Ethiopie.

Après cela, le vide, ou presque. Je suis censé appeler un dénommé Salomon qui viendra me chercher et m’accompagnera chez Liza, une Slovène qui loue quelques-unes des chambres de sa belle maison du quartier des ambassades. Je dois y rester cinq jours.

Je doute que cinq jours soient vraiment utiles pour faire le tour d’Addis, mais c’est le temps qu’il me faudra pour prendre mes marques, repérer la (les) gare(s) routière(s), m’approprier la ville, comprendre sa structure urbaine, visiter les quelques hauts lieux historiques et culturels, et surtout préparer la suite du voyage.

Il faut dire que mon blog risque de bien mal porter son nom pendant trois semaines, car actuellement c’est la saison des pluies en Ethiopie, et cette pluie conjuguée à l’altitude (Addis est la capitale la plus haute d’Afrique, à 2500 mètres) provoquent des températures assez basses… C’est pourquoi je suis face à un dilemme : me farcir un temps dégueulasse dans le Nord du pays qui présente le plus d’intérêt historique (ma sensibilité et mon métier me portent dans cette direction), ou supporter un temps plus acceptable dans un Sud moins fascinant et moins exceptionnel – mais intéressant quand même – (ma haine de la pluie et mon amour de l’ombre m’y poussent). En réalité, j’ai déjà fait mon choix, mais pour l’instant je le garde pour moi – il demeure susceptible de changer dans la confrontation avec des paramètres que je n’identifierais qu’une fois sur place.

Je ne suis pas de ceux qui planifient leur voyage à la minute près. J’aime me perdre, me retrouver dans des endroits a priori sans intérêt, j’aime improviser au gré des rencontres et des circonstances, voyager le cœur léger et le nez au vent, explorer les contre-allées plutôt que les grandes avenues.

Je me suis constitué un paquetage minuscule, de quelques kilos seulement. En voici la liste exhaustive :
– un peu de technologie : un iPad, un iPod shuffle, un casque, un téléphone 2 SIM (!), un appareil photo, les câbles qui vont avec (un seul transfo), une lampe frontale ;
– quelques sous-vêtements de rechange, de quoi tenir trois jours (en se changeant tous les jours), un maillot de bain ;
– une veste de pluie, un pull, un khādī, un chapeau ;
– dans ma pharmacie : quelques pansements, deux compresses, trois dosettes de collyre et deux d’antiseptique, un antipaludéen et de la crème solaire (seront utiles si je vais à Harar, la ville de Rimbaud), du Zovirax, des antidiarrhéiques, du paracétamol, de l’ibuprofène, des somnifères (pour l’avion), des boules Quiès, trois paquets de mouchoirs en papier ;
– quelques nécessaires de toilette : une serviette de bain de 40 grammes, un reste de dentifrice, une brosse à dent, un savon de Marseille (qui servira autant pour mon corps que pour mes vêtements), un petit tube de shampoing, un coupe-ongles ;
– trois livres : un guide touristique, une méthode d’Amharique (la langue nationale) et Les Misérables de Victor Hugo ;
– mes papiers : passeport, argent, carte des vaccins, carte du groupe sanguin, carte Visa ;
– des lunettes de soleil (on ne sait jamais, entre deux averses) ;
– un sac poubelle ;
– un stylo ;
– un duvet ultraléger (j’ai hésité, car je suis sûr qu’il ne me servira pas) ;
– une poche ventrale (ce qu’on appelle vulgairement une banane) ;
– un colis d’1,5 kg environ que l’on m’a transmis pour une Ethiopienne qui vit à Addis, dont je me débarrasserai dans les premiers jours ;
– à tout cela il faut ajouter, évidemment, les vêtements que je porte sur moi.

Je suis prêt sans l’être vraiment. Demain, je serai en Ethiopie ; je suis excité et anxieux à l’idée de ce bond dans l’inconnu. Mais quand on se retrouve au bout de la planche, bien harnaché, face au vide, il serait dommage de ne pas sauter.

Bibliographie :
CANTAMESSA Luigi, avec la collaboration de AUBERT Marc, Découverte Ethiopie, Guides Olizane, 2005
GUETACHEW K., KAITERIS C., Amharique express, guide de conversation pour voyager en Ethiopie, Dauphin, 2ème édition 2013
HUGO Victor, Les Misérables, 1862, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1951 : ce sera mon livre de chevet et de trajet pendant ces trois semaines.

Webographie :
Pour voyager léger, le site de la randonnée légère et de la MUL (marche ultralégère)  fournit pas mal de techniques et de renseignements.

L’intelligence de l’autre

« L’intelligence de l’autre », tel est le très beau titre d’un livre dont je n’ai encore eu le temps que de lire les prolégomènes, écrit par Michel Sauquet. Dans la première partie de ce livre, Sauquet essaie de définir les notions complexes d’appartenance, de stéréotypes, de culture. Il analyse les problèmes soulevés par ces notions, et pose ce qu’on dit de la culture, et ce qu’on en fait.

Il alerte ainsi sur toutes les dérives de l’utilisation de la culture : la culture musée, la culture instrumentalisée, la culture marchandise, la culture vernis. Voici ce qu’il écrit du risque encouru par les personnes évoluant à l’étranger dans des milieux internationaux : « Pour eux, le fait de voyager ou d’avoir voyagé vaut connaissance, la culture n’est que dans les couleurs, les saveurs et les sons, mais pas dans les modes de faire. Proust dénonçait déjà il y a un siècle cette attitude de facilité en notant que « le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux ». Et Gide, dans les Nourritures terrestres, d’insister encore : « Tout est dans le regard, non dans la chose regardée » ».

A travers ce blog, c’est donc ce que je vais tenter de faire : changer de regard pour découvrir l’intelligence de l’autre.

Dès mon enfance, j’ai mûri progressivement le désir de voyager. Je rêvais d’un éternel été fait de terres brunes, d’air chaud et humide, de palmiers, de négresses, de paysages vertigineux, de dunes de sable à perte de vue. Ces fantasmes étaient nourris par les premiers voyages que j’avais pu effectuer. Je me rappelle par exemple de ces croisières en famille en Espagne, dans les Îles Baléares. C’est sans doute au cours de ces périples que j’ai développé cet esprit d’aventure, car tout y était déjà concentré : le nomadisme, la beauté des paysages, la fascinante et inquiétante attraction de la mer, la découverte d’un autre peuple, l’expérience d’être l’étranger, et puis le plaisir du temps qui s’écoule lentement, le temps qui n’importe pas, le charme des après-midi sans fin de l’été à son apogée.

Plus tard, en fin de collège, des voyages scolaires en Allemagne me firent de nouveau expérimenter l’angoisse excitante et douce de la rencontre interculturelle. J’ai aimé ces repas différents de ceux auxquels j’étais habitué, ces villes du Nord, mes efforts pour comprendre et parler l’allemand, ces échanges forcément compliqués mais tellement exaltants.

A vingt-trois ans, j’ai accompagné un groupe d’adolescents en Roumanie. Ce fut là ma première découverte d’un pays nettement plus pauvre que le mien. Ces deux semaines dans les Carpates ont été une vraie aventure : une langue totalement inconnue (quoi que latine, et finalement assez proche de l’italien), une culture et une histoire fascinantes, et des épisodes assez rocambolesques (un voyage en train dans la montagne, la traversée d’un lac artificiel sur des grosses barcasses, une piscine municipale dont l’eau de tous les bassins était épaisse et glauque, des filles de douze ans en string et seins nus, une diarrhée épique évacuée dans des gogues infâmes, des repas pris dans une cahute infestée de guêpes qu’un type tentait d’attraper pour leur accrocher des fils à la patte…)

Mais en définitive, ce n’est qu’en 2006, à vingt-cinq ans, que j’ai réellement commencé à combler le vide créé par le manque de voyages, par la frustration qui avait germé en moi d’avoir si peu quitté la France, l’Europe. Je suis parti en Haïti et ce pays en bazar m’a séduit au plus haut point. Je me rappelle encore très bien du 26 juillet 2006 : c’est mon anniversaire, je suis assis sur une chaise fragile, et devant moi une grosse centaine d’enfants noirs me regardent, ils chantent et dansent pour moi, puis les garçons s’avancent, ils se mettent en file indienne et viennent me serrer la main, ils sont un peu intimidés par le protocole, ils se rassoient, les filles elles aussi se lèvent et m’offrent des cartes de vœux en feuilles de bananier qu’elles ont confectionnées et sur lesquelles elles ont inscrit quelques mots gentils, à leur tour elles viennent me saluer et je les embrasse toutes. Je suis heureux en cet instant, mais je dois me faire violence : je suis à peine remis d’une harassante crise de paludisme qui m’a scotché dans un lit d’hôpital pendant quatre jours et demi, pendant tout ce temps je n’ai rien pu avaler, j’ai été en proie à des délires infernaux qui ont atrocement nui à mon sommeil, et j’ai même pensé que j’allais mourir tellement je me sentais faible, fiévreux, débile ; je suis maintenant là, vacillant, à serrer des paluches et embrasser des joues frêles, me forçant à sourire.

Angeline, Matina, Merani
Angeline, Matina, Merani

Mais je suis heureux, et toutes les fois que je me suis rendu en Haïti, j’ai senti que le bonheur était fait pour moi. Je continuerai d’y retourner parce que j’y ai découvert l’altérité. Je pense sans cesse à retrouver mes bambins, à jouer avec eux, à me baigner dans l’eau turquoise, à mourir de chaud et de fatigue, à aller me perdre dans les rues grouillantes de Port-au-Prince, à flâner devant les tableaux des peintres de rue…

C’est à partir de cette expérience forte que j’ai tenté de rattraper mon retard, et en quelques années j’ai eu l’occasion de pas mal caboter, sur presque tous les continents, pour des voyages courts d’exploration (Sibérie, Sénégal, Inde, Mauritanie, Algérie, Maroc, Cameroun, Etats-Unis, Angleterre, Belgique, Tunisie, Autriche, Bosnie, Croatie, et régions de France…), d’autres plus longs pour des missions « humanitaires » (Haïti) et une migration de travail (République Centrafricaine). En exagérant un peu, je pourrais dire que j’ai fait du tourisme mon deuxième métier, et si je suis content de retrouver à chaque fois l’accablante stabilité de la petite bourgade de la banlieue parisienne où je travaille et réside, j’exulte dès que je dois partir, dès que se dessinent les premiers préparatifs de voyage, l’achat d’un guide, d’une carte, d’un billet d’avion.

Aussi, ce blog n’est pas un guide touristique et ne sera pas seulement consacré au récit de mes voyages ; il sera aussi le récit des émotions qui me traversent, des réflexions qui m’assaillent dès que je suis confronté à l’autre : mes incompréhensions, mon désarroi, mon enthousiasme, ma fascination, mon dégoût. Je tenterai, du mieux possible, de comprendre ces peuples à qui j’imposerai ma présence, qui sauront (ou pas) m’accueillir, me parler, m’écouter.

« Je redoute l’hiver parce que c’est la saison du confort », écrivit Rimbaud dans Une saison en enfer. Cette phrase continue de m’intriguer, mais j’y trouve une explication dans mon attrait irrésistible pour les pays dits du Sud, des pays sans hiver et sans confort, où l’on transpire à huit heures du matin dans la poussière, le bruit et la fureur de vivre, où l’agitation brûlante du dehors nous pousse à le rejoindre, au lieu que l’hiver de nos civilisations nous contraint à nous enfermer, à nous couvrir, à privilégier les commodités. Dans quelques jours, je partirai sur les traces du poète en Ethiopie, où il passa certaines des dernières années de sa vie. Je partirai, une fois encore, à la recherche de cet éternel été que je chéris tant, cette crainte piquante de l’inconnu, ces errances propices à la réflexion sur le sens des choses et l’usage du monde.

Bibliographie :

Pour poursuivre votre réflexion sur l’interculturalité, je vous donne les références exactes du livre qui a donné son titre à cet article :
SAUQUET Michel, en collaboration avec VIELAJUS Martin, L’intelligence de l’autre, prendre en compte les différences culturelles dans un monde à gérer en commun, Éditions Charles Léopold Mayer, 2007

Les romans de RUFIN Jean-Christophe sont un trésor de réflexions sur les chocs culturels, et en particulier :
L’Abyssin, Gallimard, 1997
Les causes perdues, Gallimard, 1999
Rouge Brésil, Gallimard, 2001
Le Grand Cœur, Gallimard, 2012
Je vous conseille également le récit de son parcours professionnel :
Un léopard sur le garrot, Gallimard, 2008

Très beau roman aussi, sur la féministe Flora Tristan et son petit-fils Paul Gauguin (qui ne se sont jamais connus), tous les deux ayant été mus toute leur vie par la recherche d’un bonheur au contact d’autres cultures et d’un paradis loin de leur quotidien :
VARGAS LLOSA Mario, Le paradis – un peu plus loin, Gallimard, 2003

Sur l’esprit d’aventure, cette conversation entre trois bourlingueurs est une lecture très agréable :
CHALIAND Gérard, FRANCESCHI Patrice, GUILBERT Jean-Claude, De l’esprit d’aventure, Arthaud, 2003

La dernière expression de cet article, « l’usage du monde », est empruntée à Nicolas Bouvier, grande référence pour les écrivains voyageurs. Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas réussi à terminer ce livre, et je n’ai pas eu le courage d’en commencer d’autres. On m’a vivement conseillé de réessayer :
BOUVIER Nicolas, L’usage du monde, 1963, Petite Bibliothèque Payot, 2001