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Théorie et pratique de la géographie

L’Atlas du 21ème siècle est l’un des seuls livres de ma bibliothèque dans lequel je me replonge souvent avec ravissement et abandon. Je ne sais plus au juste à quand remonte mon amour des cartes. Je me souviens toutefois du plaisir immense que j’ai éprouvé la première année de mes études pendant les cours de géographie physique : ces cours consistaient généralement à étudier des cartes à l’échelle 1/25000ème (mes préférées) ou au 1/50000ème. En France, nous avons la chance d’avoir une culture géographique profonde et développée. L’IGN est une institution de géographie parmi les plus prestigieuses, et les cartes qu’il conçoit sont des bijoux de précision et de beauté devant lesquelles mon âme philocale ne peut que se pâmer. Il m’arrive de passer des heures à y observer les sinuosités d’un cours d’eau, les aspérités d’un relief, les détails d’une flore, les méandres d’un chemin. Ces cartes sont d’une telle qualité que les disséquer suffit à contempler  les paysages qu’elles décrivent.

Un exercice technique que j’ai appris lors de ces leçons à l’université consistait à établir une coupe orographique d’une ligne droite à partir d’une carte. En gros, il s’agissait de tracer une droite sur une carte, et de reproduire en coupe transversale – en respectant l’échelle – les reliefs qu’elle parcourait. A l’époque, je pratiquais beaucoup la randonnée en montagne, et je m’étais amusé à tracer sur du papier millimétré tout le trajet que je prévoyais de parcourir pendant une semaine : je pouvais ainsi me faire une idée très précise des dénivelés que j’allais monter et descendre, presque mètre par mètre.

J’avais alors exercé pour la première fois la pratique de la géographie. Être randonneur, ce n’était plus pour moi seulement effectuer un acte physique – sportif – ou spirituel, c’était aussi être géographe. Les paysages, les reliefs, l’organisation des territoires que je traversais prenaient un sens nouveau ; sous un talus, je pouvais deviner les couches géologiques ; une vallée ne parvenait plus à me cacher son talweg ; la revanche de l’ubac m’apparaissait avec splendeur ; j’étais en mesure d’identifier un habitat dispersé, un openfield, une cuesta ou une butte-témoin dans un bassin sédimentaire. Et surtout : sentir la terre qui défilait sous mes pieds, apprécier chaque kilomètre, découvrir les vallées les unes après les autres, m’abandonner aux vertiges de la lenteur, tout cela me faisait appréhender l’espace avec une joie nouvelle ; je posais sur le territoire le regard du géographe, je voyais les paysages avec les mêmes yeux que ceux qui avaient étudié les cartes.

Aujourd’hui, je suis professeur de géographie. Très tôt, j’ai eu l’intuition que mon goût du voyage allait m’être utile dans mon métier, car avant d’enseigner la géographie, je l’ai pratiquée, je l’ai ressentie dans mon corps. Mes pieds ont foulé la terre, mes mains se sont accrochées à la nature, mes yeux ont vu les paysages que les hommes ont façonnés, aménagés, soumis et occupés.

Bien sûr, on peut enseigner la géographie en collège et en lycée sans être un randonneur ni un voyageur. Seulement, la randonnée, le voyage, ce sont mes valeurs ajoutées, les miennes, et libre à chacun de mes collègues d’avoir les leurs (une agrégation ; une connaissance encyclopédique ; une expérience professionnelle comme urbaniste ou fonctionnaire dans l’aménagement du territoire ; une passion pour les volcans, les chemins de fer, les phytoplanctons ou la pédofaune ; une formation pointue en paléoclimatologie; une famille d’agriculteurs ; une enfance à Lagos ou à Provins ; moi, c’est le voyage).

Quand je dois travailler, en Seconde, sur la question alimentaire, sur la gestion des risques majeurs, sur le développement durable, sur l’aménagement des villes, je ne suis pas mécontent d’avoir vécu en République Centrafricaine, de m’être rendu plusieurs fois en Haïti, d’avoir arpenté Londres et New York. J’ai le sentiment que les mots que j’emploie sont plus concrets, que je suis plus efficace dans ma description des phénomènes à expliquer.

Quand, en Sixième, j’évoque la vie dans les milieux montagnards, sous les tropiques, dans le Sahel ; quand je décris les contrastes des climats continentaux, la vie paysanne en Afrique, l’habitat à Vienne ou à Oran, les paysages de la Sibérie méridionale ; quand j’explique ce qu’est un foyer de peuplement ou un désert humain ; il va de soi que je tire bénéfices d’avoir marché dans les Alpes, dans les Pyrénées ou dans le Massif de la Selle entre Port-au-Prince et Jacmel ;  d’avoir vécu en brousse et respiré des champs de manioc ; d’avoir visité Vienne et Oran ; d’avoir fait le tour du lac Baïkal ; d’avoir traversé des zones du Sahara et des métropoles mondiales.

Ce qui est vrai pour la géographie l’est aussi pour l’histoire. Je suis toujours enthousiaste de découvrir des lieux où se sont déroulés des événements que j’enseigne : la rue où fut assassiné l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914 (dont je parlais dans un précédent article) ; la chambre où naquit Louis XIV à Saint-Germain-en-Laye, l’église Saint-Eustache où il fit sa première communion, l’église de Saint-Jean-de-Luz où il se maria ; les rochers que Roland de Roncevaux ébrécha de son épée Durandal, dans les Pyrénées ; la région où fut découverte Lucy et où disparut l’Arche d’Alliance (que j’évoquais ici et surtout ) ; la plage d’Hispaniola où Christophe Colomb passa des heures délicieuses avec sa maîtresse caribéenne ; et bien d’autres encore. A contrario, j’ai un peu honte de n’avoir jamais visité Rome, Jérusalem, Kyoto et Le Caire et de n’avoir jamais posé le pied en Amérique du Sud.

Ce qui est vrai pour la géographie et pour l’histoire l’est aussi pour la littérature. Et comme j’enseigne aussi les lettres, ça tombe bien : la littérature russe me plait plus encore depuis que j’ai visité Saint-Pétersbourg ; la littérature haïtienne a très largement contribué à édifier mon savoir sur « la perle des Antilles » ; Batouala de René Maran est venu enrichir et complexifier mon approche de l’Afrique centrale ; l’Allemagne n’évoquerait rien d’autres que quelques souvenirs d’adolescence sans Hermann Hesse ou Vladimir Nabokov (dans sa période berlinoise) ; l’Amérique du Sud ne m’attirerait pas tant si je n’avais lu Cent ans de Solitude de Garcia Marquez ou les romans de Vargas Llosa.

Bien sûr, n’allez pas croire pour autant que je me la ramène en permanence auprès de mes élèves avec mes voyages, ou, pire encore, que je leur montre des diapos de mes vacances. Notez bien par ailleurs qu’étant enseignant dans le secondaire, je ne suis pas géographe, ni historien, ni homme de lettres. Je serais plutôt ce qu’à l’époque moderne on appelait un « honnête homme ». Je ne prétends pas que la géographie n’est qu’un vague goût pour le voyage, même si elle commence probablement par cela.

La géographie est une science. Longtemps discipline bâtarde, relevant à la fois de l’ethnologie, de l’économie, de la démographie, de la géologie, de la climatologie… elle s’est finalement affirmée comme discipline à part entière, avec ses propres enjeux, ses propres outils, sa propre épistémologie, à la fin du XIXème siècle, grâce à quelques illustres noms : Halford John Mackinder en Angleterre, Paul Vidal de la Blache en France… Elle a aujourd’hui des applications nombreuses, et le géographe joue un rôle majeur dans la société : urbanisme, aménagement du territoire, développement durable, journalisme… La géographie – pour la définir grossièrement – est l’étude de la Terre telle qu’elle est occupée et aménagée par les hommes. Par le voyage, c’est tout autant la Terre que les hommes qui m’intéressent : découvrir des peuples, des cultures, des histoires, des individus dans des paysages qui les racontent.

Bibliographie :

Pour commencer, je dois mentionner l’outil fondamental du géographe en herbe, la Bible de tout étudiant en sciences humaines, l’atlas officiel de l’agrégation de géographie :
– CHARLIER Jacques (sous la direction de), Atlas du 21ème siècle, Nathan, réédité chaque année

Julien Blanc-Gras, star montante des écrivains voyageurs, évoque avec humour son amour pour les cartes et la géographie dans les premières pages de l’ouvrage suivant :
– BLANC-GRAS Julien, Touriste, éditions Au diable Vauvert, 2011

Bien d’autres récits de voyage construisent mes compétences géographiques et avivent mes désirs de les mettre en pratique :
– RUFIN Jean-Christophe, Immortelle randonnée – Compostelle malgré moi, éditions Guérin, 2013 : best seller du printemps ; vous n’avez pu y échapper !
– WARGNY Christophe, Haïti n’existe pas, éditions Autrement, 2004 : essai déjà un peu ancien mais pas du tout daté, écrit par un journaliste que j’ai eu l’occasion de rencontrer en novembre 2012 pour discuter des medias en Haïti.
– TESSON Sylvain, Eloge de l’énergie vagabonde, Equateurs, 2007

Je ne les ai pas encore lus mais ils sont en pile d’attente :
– DE MONFREID Henry, Les secrets de la Mer Rouge, 1931
– CHALIAND Gérard, Mémoires : Tome 1, la pointe du couteau, Robert Laffont 2011, réédition Point Aventure, 2013

Et parce que la géographie, c’est aussi la géopolitique :

– LACOSTE Yves, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, 1976 : ouvrage dont le titre est mondialement connu mais dont je n’ai lu que quelques extraits. Yves Lacoste est le pionnier de la géopolitique en France.
– MOREAU DESFARGES Philippe, Relations internationales – 2. Questions mondiales, Point Seuil, 1993, maintes fois réédité par la suite.
La Revue XXI, revue trimestrielle d’une rare qualité dans la presse contemporaine.

TVgraphie :

Nombreuses sont les émissions de géographie de qualité à la télévision. J’en relève quelques-unes :
Le Dessous des Cartes, émission de 10 minutes présentée par Jean-Christophe Victor sur Arte, propose chaque semaine d’expliquer un phénomène géopolitique, en s’appuyant sur des cartes.
J’irai dormir chez vous est une joyeuse série documentaire dans laquelle Antoine de Maximy se met en scène dans ses voyages partout dans le monde, avec pour objectif de s’incruster à déjeuner ou à dormir chez les gens qu’il rencontre.
– Plus ludique, peut-être un peu trop fabriqué, mais pas désagréable : Rendez-vous en terre inconnue, animé par Frédéric Lopez, filme des célébrités découvrant et partageant la vie de peuples lointains et généralement menacés.

Bosnia dream

Bientôt, nous célébrerons le centenaire de l’entrée fracassante de la Bosnie dans l’histoire de l’Europe contemporaine : le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, était assassiné par Gavrilo Princip dans une rue de Sarajevo, entre la vieille ville ottomane et la rivière Bosna, de l’autre côté de laquelle étaient situés les quartiers austro-hongrois.

Cet événement aux confins de l’Europe centrale, dont la portée aurait pu être anodine pour le monde, provoqua un des plus grands désastres de l’humanité : la Grande Guerre, que l’on appela par la suite Première Guerre Mondiale lorsqu’une seconde vint bousculer plus radicalement et plus violemment encore nos vieilles civilisations.

Les Balkans étaient alors une poudrière dans une situation internationale tendue. Sarajevo fut la mèche sur laquelle Princip approcha une dérisoire flamme qui incendia l’Europe entière, puis la plupart des continents.

Rue où fut assassinée François-Ferdinand le 28 juin 1914
Rue où fut assassiné François-Ferdinand le 28 juin 1914

L’histoire des Balkans est complexe. J’ai ressenti le besoin, en 2012, de m’y rendre pour voir cette rue où l’archiduc avait péri, pour voir cette ville d’où le drame était parti, pour comprendre ce pays qui souffrit tant au XXème siècle, et particulièrement dans les années 1990. En arrivant à l’aéroport, je discutai un moment avec un Bosniaque et lui avouai que pour moi qui vivais dans un pays où l’unité nationale était ancienne et relativement bien établie, la situation des Balkans m’apparaissait inintelligible. Il me répondit :
– Nous non plus, nous ne nous comprenons pas.

Mostar, avril 2012
Mostar, avril 2012

Ce que les monographies historiques et politiques ne parviennent pas toujours à expliquer, la littérature nous le fait parfois sentir. C’est le cas de ce roman, California Dream, de l’écrivain Ismet Prcić. En utilisant un mode narratif original et complexe, l’auteur y retrace son enfance et son adolescence en Bosnie, à Tuzla, puis son exil en Europe de l’ouest avant de rejoindre la Californie. Le récit se déroule en grande partie dans des régions de la Bosnie que je n’ai pas visitées. A un moment tout de même, tandis qu’il quitte en car la Bosnie pour se rendre à un festival de théâtre en Irlande (il est acteur), voici ce qu’écrit l’auteur : « De loin, Mostar semble avoir été piétinée par un géant pris de folie. Le spectacle des ruines qui défigurent la moitié de la ville nous réduit au silence. Ce que nous avons vécu à Tuzla n’est rien en comparaison. J’aperçois même un gratte-ciel coupé en deux : la moitié manquante se dresse près de la base, la tête à l’envers. Au cinéma, ce genre d’image semblerait invraisemblable et grotesque. »

Mostar est une ville dans laquelle je suis resté quelques jours, et c’est là que j’ai mesuré avec le plus d’acuité l’invraisemblable de cette guerre. La vieille ville ottomane avait été complètement reconstruite, et elle était magnifique. Mais très vite, les quartiers périphériques – modernes – laissaient apparaître des immeubles aux trous béants, criblés de balles, complètement désossés. Sur la photo ci-dessous, je suis situé sur ce qui était la ligne de front : à gauche, la zone croate, catholique, à droite la zone bosniaque, musulmane. Quand on voit les photos prises pendant la guerre, on découvre une ville effectivement semblable à la description d’Ismet Prcić: une ville à terre où les passants se cachent de crainte de se faire mitrailler, une ville divisée en deux camps d’où les habitants se tirent dessus, une ville encaissée dans la vallée, fragile, cible facile, où les hommes tuent leurs frères, leurs voisins depuis un versant de colline sur le versant d’en face !

Ligne de front à Mostar, avril 2012
Ligne de front à Mostar, avril 2012
Mostar, avril 2012
Mostar, avril 2012

Voici ce que j’écrivais alors dans mon journal : « Nous avons passé toute la journée d’hier à Mostar, à déambuler dans la vieille ville ottomane, à prendre notre temps, à flâner dans les rues contrastées où se côtoient les immeubles défoncés par la guerre, et ceux reconstruits. Dans Mostar Ouest (partie croate – catholique – et moderne) émergent tout d’un coup des bâtiments très surprenants: un lycée tout récent, massif, style ottoman, d’un beau jaune orange; ou bien un centre commercial immense, sur quatre étages (plus deux autres étages de bureaux ou de je ne sais quoi), qui s’élève d’un seul coup, et que nous avions déjà découvert la veille au soir, brillant de mille feux dans la nuit; ou bien un centre culturel de type néo-stalinien (immense, haut, à la façade convexe). Nous nous sommes arrêtés quelques minutes dans ce centre culturel (il semblerait qu’il y ait une scène de spectacle) car JM a vu un piano dans le bar du rez-de-chaussée. Pendant qu’il joue, j’observe un peu ce bar propret, au décor chaleureux, mais triste: deux poivrots fumaillants sont là, parlant fort. Au moment de partir, la serveuse s’échine à me parler croate et je ne veux pas la contrarier; j’acquiesce à tout ce qu’elle me dit. »

Dans California Dream, un passage m’a aidé à  saisir l’étrangeté de la guerre des Balkans. Le narrateur qui vit de galères professionnelles et de défaites amoureuses en Californie se retrouve un matin avec la gueule de bois dans un appartement inconnu, dans un quartier qu’il n’identifie pas. Il se lève, sort de l’appartement et tente de rentrer chez lui. En chemin, il est interrompu par l’arrêt devant une maison d’une voiture d’où sort une famille de Bosniaques. Il les entend parler et cela lui fait bizarre. Il les aborde alors, et se fait inviter par le chef de famille à qui il a avoué qu’il avait été soldat pendant la guerre. Dans le jardin, une famille nombreuse est réunie et exprime son admiration pour le narrateur qu’elle prend pour un patriote. On fait alors venir le grand-père. Soudain, dans le jardin, le narrateur aperçoit des drapeaux rouge et bleu. Ce sont les couleurs de la Serbie ! Le narrateur réalise que ceux qu’il a pris pour des Bosniaques l’ont pris pour un Serbe ! Et le vieux grand-père qu’on lui amène est un génocidaire planqué aux Etats-Unis qui se met à débiter un discours anti-bosniaque, traitant les musulmans de rats. Ce long passage du roman m’a frappé parce qu’il mettait en lumière ce qui m’a tout de suite étonné dans ce pays : Serbes, Bosniaques et Croates parlent la même langue, ont la même culture, les mêmes coutumes ; ils ne peuvent pas se distinguer les uns des autres, sauf s’ils doivent partager un repas où certains ne pourront pas consommer de porcs ni d’alcool. Ils ne savent pas eux-mêmes pourquoi ils se sont battus si sauvagement.

J’avais pris la décision de me rendre en Bosnie après avoir lu un roman d’Emmanuel Carrère : Limonov. Ce roman narre le parcours atypique d’un poète russe underground et ultrapolitisé. Limonov, dans les années 1990, se retrouve embarqué dans la guerre des Balkans, du côté serbe. Il se vante d’avoir tiré sur Sarajavo assiégée. Au détour de quelques lignes, Carrère sous-entendait dans ce livre que Sarajevo était redevenue une belle ville, presque branchée. Comme j’avais déjà entendu des remarques similaires peu de temps auparavant, j’avais voulu me faire moi-même une idée.

J’ai alors acheté un billet d’avion puis réservé une chambre dans un hôtel dans un quartier qui me semblait assez central. Je l’ignorais alors, mais cet hôtel était situé à quelques mètres du lieu exact où avait été assassiné l’archiduc en 1914, du lieu, donc, où la Première guerre mondiale éclatait. Finalement, mon ami Jean-Martin m’a rejoint dans mon projet, et lorsque le premier soir, peu après minuit, nous avons ressenti le besoin, avant de nous coucher, de marcher un peu dans la ville, nous avons été stupéfaits de ces rues calmes, soignées, vides, bien entretenues ; j’ai été séduit par ces ruelles médiévales, ces pavés proprets, ces murs blancs de la ville ottomane ; ma sensibilité d’historien a été émue de découvrir au détour d’un trottoir l’inscription suivante sur une plaque : « Ici fut assassiné l’archiduc d’Autriche-Hongrie François-Ferdinand, le 28 juin 1914. »

Le lendemain matin, nous avons traversé toute la ville pour nous rendre à la gare routière. Nous avons alors découvert une ville animée, resplendissante. En chemin, nous nous sommes arrêtés pour regarder quelques vieux hommes jouer aux échecs sur un plateau géant. J’ai une photo de cette partie d’échec où l’on me voit observant ces hommes en pleine démonstration d’intelligence ; cette photo illustre le premier article de ce blog, « l’intelligence de l’autre ».

Sarajevo, avril 2012
Sarajevo, avril 2012

Je décrivais ainsi la première journée de notre voyage en Bosnie :
« Réveil un peu tard, petit-déj rapidos et pas terrible, et puis c’est parti, nous partons à pied de la vieille ville de Sarajevo pour nous rendre à la gare routière. La veille au soir, nous avons déjà erré dans la vieille ville, magnifique, adorable, déserte, et c’est amusant de la découvrir maintenant dans le jour, animée. Sarajevo est très bien restaurée et entretenue, et il faut s’aventurer dans les quartiers périphériques pour réellement découvrir les immeubles abandonnés, ou criblés d’impacts de balles. Pour le reste, c’est très beau, et je me sentirais presque d’y vivre. Les gens sont accueillants, aimables. Ils parlent anglais, et ça me fait du bien de m’exprimer moi aussi dans cette langue.
La gare est assez sordide: immense bâtiment de style stalinien, et à l’intérieur le hall est mortel : personne, pas de panneau horaire, on se demande s’il n’y a pas une erreur. On peine à trouver un point d’achat de tickets, et une fois qu’on l’a trouvé, il est vide. Un type finit par arriver, il parle allemand: je lui dis « bus » et il nous indique la gare routière, qui est juste derrière. A la gare routière, nous avons la chance de trouver tout de suite un bus qui part.
Nous voici donc embarqués dans les montagnes des Balkans. Nous longeons une belle et large rivière (la Bosna, puis la Neretva). L’eau en est vert pâle (turquoise par moment), très belle, mais je constate à un moment qu’elle est jonchée de bouteilles vides et de saletés en tout genre. Les villages que nous traversons ressemblent à ceux que l’on peut voir dans les Alpes françaises, mais le minaret a remplacé le clocher. »

Le dernier jour de notre séjour, de retour à Sarajevo, nous sommes montés en fin d’après-midi sur une hauteur de la ville. Nous pouvions alors contempler la ville dans toute sa splendeur, devinant par la même occasion la configuration de la ligne de front et des combats des années 1990. Quatre préadolescents étaient assis à côté de nous, observant eux aussi leur ville calme et apaisée en cette douce soirée d’un beau jour de printemps. Ils étaient charmants, attachants, et je songeais, en les voyant ainsi dans leurs rêves de jeunesse insouciante, qu’ils n’avaient pas connu la guerre, et qu’ils se fichaient sans doute pas mal des douleurs de leurs aînés.

Quatre enfants sur les hauteurs de Sarajevo, avril 2012
Quatre enfants sur les hauteurs de Sarajevo, avril 2012

Bibliographie :

Le livre auquel cet article fait référence est le suivant :
PRCIC Ismet, California dream, Les Escales, 2013

Et j’ai également cité :
CARRÈRE Emmanuel, Limonov, P.O.L, 2011

Mission

Samedi 19 octobre 2013, j’étais invité sur Radio Notre-Dame à l’émission « Mission » animée par Faustine Fayette. Avec moi dans le studio étaient également présents deux chroniqueurs et deux autres invités : Quitterie qui venait de rentrer d’un an en Haïti, et le père Marc, du diocèse de Versailles, qui a officié au Brésil.

Ce n’était pas la première fois que je témoignais de mon expérience centrafricaine, mais c’était la première fois que je le faisais sur les ondes. L’intérêt de l’échange était ici de partager sur un angle « spi » avec d’autres « missionnaires ».

Je vous laisse écouter l’émission en cliquant sur ce lien.

Salam! La paix!

En revenant de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle voici quelques semaines, j’ai été interpellé par cette affiche qui venait chercher mon regard à chaque station du RER B. On y voit deux fillettes marchant dans les décombres d’une ville, et la légende nous appelle : « Prêts pour affronter la rentrée ? Elles, oui ! » On imagine que ces gamines sont des petites palestiniennes ou des syriennes, étant donné que cette affiche est une publicité pour le Secours Islamique.

Je n’avais jamais entendu parler de cette organisation. Piqué par la curiosité, je suis allé sur son site Internet. J’y ai appris énormément de choses sur l’islam. Si on devait résumer, on pourrait dire que cette association a pour vocation de défendre et mettre en œuvre la doctrine sociale de l’islam, en admettant qu’il y ait une doctrine pour un islam : « Le Secours Islamique France s’inspire des valeurs de l’islam, celles de la solidarité et du respect de la dignité humaine, qu’il place au centre de ses préoccupations. Il appelle, par son engagement, ses valeurs et ses missions, à la construction d’une solidarité humaine qui transcende les différences et les frontières. »

En surfant un peu dans les rubriques du site Internet, je découvre des spécificités de la solidarité façon islamique. Par exemple, le Secours Islamique, chaque année, lance une importante campagne d’appel aux dons dans le cadre du ramadan, avec l’accroche suivante : « Pendant Ramadan, invitons le pauvre à notre table. » Je fais la connaissance également d’une forme de don qui me semble extrêmement intéressante : le Waqf. Je vous laisse lire la définition qu’en donne le Secours Islamique : « Le Waqf qui signifie étymologiquement « l’emprisonnement d’un bien légué dans le but de l’exploiter à des fins autres que son propre usage », est l’immobilisation d’un bien pour le faire fructifier et en donner le bénéfice aux pauvres. En d’autres termes, le Waqf est une sadaqa ou aumône continue dont les récompenses, l’utilité et les effets qui en découlent augmentent durant la vie du donateur et continuent après sa mort ; ses bénéfices étant distribués chaque année (fonds de roulement). » J’aime bien le concept, et il mériterait d’être appliqué plus largement.

Longtemps, je me suis méfié de l’islam, et je continue, malgré moi, de ne pas être toujours très à l’aise avec cette religion, essentiellement par ignorance. Mais ces derniers mois, ces dernières années, j’ai eu plusieurs fois l’occasion, par petites touches, de l’appréhender et de mieux le comprendre.

Ma première approche sensible de l’islam a peut-être été – j’ai presque honte de l’avouer – le visionnage d’un film assez mauvais – disons plutôt raté – sorti en 2010 : L’Italien, d’Olivier Baroux. Ce film est un navet, j’en conviens : il raconte l’histoire d’un musulman arabe qui s’est fait passer pour un Italien pour pouvoir être embauché chez Ferrari et ne plus subir le racisme. Ses employeurs, ses collègues, ses amis, sa compagne même, ignorent sa véritable identité, jusqu’au jour où son père mourant lui demande de respecter le ramadan. Notre faux Italien doit alors manœuvrer pour respecter la volonté de son père (et de Dieu !) tout en continuant sa vie « normale » et mensongère.

Etrangement, ce film qui commence comme une comédie se transforme progressivement en satire sociale et en réflexion sur l’islam, sur sa place dans la société française, sur sa spiritualité. J’en suis ressorti avec le sentiment de n’avoir pas totalement perdu mon temps : je m’étais ouvert sur cette religion. J’ai été ému dans ce film par ces petits matins encore ténébreux où l’on prend le Souhour, dernier repas avant l’aube ; par ces soirées communautaires où l’on rompt le jeûne ; par ces prières que l’on dit plusieurs fois par jour ; par cette solidarité qui s’intensifie.

Un autre film auparavant m’avait donné une vision positive et joyeuse de la communauté musulmane en France : c’était La graine et le mulet d’Abdellatif Khéchiche. Dans ce film, une jeune fille génialement interprétée par la trop rare Hafsia Herzi, se met en tête d’ouvrir un restaurant sur une péniche avec un vieux bonhomme qui vit dans l’hôtel tenu par sa mère. Ce restaurant doit avoir une spécialité originale : un couscous au poisson. On voit ainsi cette jeune fille pleine de bagout et de dynamisme remuer ciel et terre auprès des banques et des pouvoirs publics pour ouvrir son restaurant. On assiste à des repas de famille où la bouffe abonde, où l’on rit, où l’on bavarde à refaire le monde.

Plus d’une fois, j’ai eu l’occasion de constater à que point l’islam pouvait être une religion de sérénité et de profondeur. A Harar, où je me suis rendu cet été, j’ai pu observer une communauté ouverte vivant en bonne intelligence avec la forte minorité chrétienne, totalement détachée du conflit israélo-palestinien, libérée des contraintes qui pèsent dans d’autres aires islamiques. J’ai été assez surpris par exemple d’être interpellé dans la rue par Aïcha, une adolescente musulmane qui me proposait de me guider dans la ville. Cela n’avait l’air de choquer personne qu’un homme se promène avec une femme, adolescente, musulmane. Même le voile ne me semblait plus si enfermant que cela : j’ai vu en Ethiopie des femmes extrêmement soignées, élégantes, belles dans leur voile. A Harar, c’était jour de fête quand je suis arrivé, et les femmes étaient superbes. Aïcha elle-même passait son temps à jouer avec son voile, à l’enlever, le remettre, l’ajuster, d’une façon très sensuelle. Plus tard dans mon voyage, j’ai passé plusieurs heures dans un minibus avec devant moi une jeune femme dont le voile encadrait magnifiquement un beau visage fin ; elle ne l’a ôté qu’une fois, très furtivement pour le réajuster, et j’ai trouvé son geste très gracieux.

En 2008, un livre de Atiq Rahimi a connu un franc succès en obtenant le prix Goncourt. Syngué Sabour est un roman fin, douloureux et poétique qui raconte l’histoire d’une femme – probablement une Afghane – libérant sa parole auprès de son mari dans le coma. Celui-ci semble éveillé, il respire, et peut-être entend-il sa femme prier à ses côtés et raconter sa vie de fille puis de femme, dans un pays en guerre.

Récemment, j’ai justement terminé les mémoires d’un ancien moudjahid afghan, Amin Wardak. Outre que cet ouvrage est passionnant pour comprendre l’Afghanistan contemporain, son histoire, ses enjeux, il m’a permis d’appréhender l’islam avec plus de bienveillance. Tout au long du livre, Amin Wardak nous explique à quel point il a toujours été désireux de défendre sa culture, sa religion, et son approche particulière de l’islam qui diffère de celle des arabes. Certaines pages m’ont vraiment ému : « Quand venait le ramadan, le seul souci de mon père était alors de se mettre à la disposition de Dieu et de prier. Chaque année depuis sa jeunesse, il partait avec des gens très pieux, même en dehors du ramadan. Chaque année, il s’isolait quarante jours pour jeûner dans la montagne, dans une grotte, comme le prophète. […] Le soir, ils mangeaient juste une galette avec de l’eau. Ils priaient le jour et la nuit, ils dormaient très peu. C’est la nuit que l’on prie le mieux. […] Je me rappelle, quand j’avais environ six ou sept ans, comme j’étais impressionné quand je le voyais revenir : il avait maigri, mais il était lumineux, rayonnant de bonté. »

C’est cette culture et cette spiritualité qu’Amin et les résistants ont voulu défendre contre les communistes, contre les Soviétiques, puis contre les partis politiques qui manœuvraient au Pakistan, contre des opportunistes et des ambitieux.

Selon moi, les musulmans de France sont trop souvent obsédés par la question israélo-palestinienne. J’ai toujours été ahuri qu’un si petit bout de terre aux confins orientaux de l’espace méditerranéen soit responsable de tant de conflits au Proche-Orient et dans le monde. Je me rappelle un événement qui s’était déroulé dans une synagogue, il y a quelques années. Je travaillais alors dans un lycée qui proposait aux élèves, en début d’année, de rencontrer des croyants de confessions diverses dans leurs lieux de cultes respectifs. Un de mes élèves, un musulman, n’arrêtait pas d’interroger le rabbin sur l’Etat d’Israël. Le rabbin, un peu gêné, y répondait mais il finit pas interroger à son tour le garçon :
« – Jeune homme, tu n’es pas palestinien ?
– Non, je suis français !
– Parfait. Et bien moi je suis français aussi. Je ne suis pas Israélien. Je ne suis pas l’ambassadeur d’Israël. Alors ne t’occupe pas de ce conflit qui ne te regarde pas et qui ne me regarde pas non plus. Vous n’êtes pas venus pour m’écouter parler de géopolitique, mais de Dieu, et de la foi. Ce conflit n’est pas le nôtre, nous n’avons pas à importer ici cette guerre. »

Pour se saluer en arabe ou en hébreux, on formule l’interjection suivante : « Salam ! » ou « Shalom ! », ce qui littéralement signifie : « La paix ! ». A force de prononcer ce mot plusieurs fois dans la journée simplement pour se dire bonjour, on peut espérer qu’il finisse par être mis en pratique.

Bibliographie :
SOURDEL Dominique, L’Islam, PUF, collection « que sais-je ? », 1ère édition 1949
RAHIMI Atiq, Syngué Sabour, POL, 2008
WARDAK Amin, propos recueillis par Christine de Pas, Mémoires de guerres, Arthaud, 2009

Filmographie :
KHECHICHE Abdellatif, La graine et le mulet, 2007
BARROUX Olivier, L’Italien, 2010

Webographie :
Secours islamique

Il n’y a pas d’aventure (?)

« Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à la raconter. C’est ce qui dupe les gens : un homme, c’est toujours un conteur d’histoires, il vit entouré de ses histoires et des histoires d’autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s’il la racontait. Mais il faut choisir : vivre ou raconter. […] Quant on vit, il n’arrive rien. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. […] Par moments – rarement – on fait le point […]. Après ça, le défilé recommence, on se remet à faire l’addition des heures et des jours. Lundi, mardi, mercredi. Avril, mai, juin. 1924, 1925, 1926. Ça, c’est vivre. »

Quand j’ai lu ce texte dans le roman de Sartre, La Nausée, paru en 1938, je me suis senti en plein accord avec lui. Je vivais alors dans une petite ville de Centrafrique – Sibut « la Captivante », tel était son nom. À cette époque, ma vie était faite d’histoires de serpents, de marigots, de typhoïde, de latrines dégueulasses, de rebelles en brousse, de poussière et de chaleur, d’éléphants, de Pygmées, de Gbaya, de Bandas, de Yakomas et de Mandja, de manioc, de chauves-souris insomniaques, d’enfants cradingues, de latérite, de caïmans, de 4×4. Mais ce qui avait pu me sembler extraordinaire dans les premières semaines, et que mes proches restés en France continuaient probablement à considérer comme aventureux, était devenu ma vie, donc tout à fait banal. J’étais prof, voilà tout. Que ce fût dans la brousse centrafricaine ne changeait finalement pas grand-chose.

J’avais d’ailleurs rédigé un article dans lequel je faisais référence à cet extrait de La Nausée, et à cette expression « il n’y a pas d’aventure ». Je l’avais surtout écrit parce que je voulais avoir des nouvelles des uns et des autres, et que je réfutais les arguments qui disaient « mais tout cela doit te sembler terriblement sans intérêt à côté de tout ce que tu vis ».

Voici ce que j’écrivais alors: « Bien sûr, je peux me dire, quand je pars acheter un bœuf, quand je fais cours à ces petits noirs qui n’ont rien – et à ceux qui sont fils de ministres – , quand je marche dans ces petits villages où des gamins courent à cul nu en faisant tourner une roue avec un bâton, quand je roule en 4×4 sur des pistes boueuses où peuvent à chaque virage nous attendre des bandits qui nous dépouilleront, quand je mange de l’antilope avec du manioc, bien sûr, dans ces moments-là, je peux croire que je vis une aventure. En réalité, ces événements ordinaires, ces instants bourrés de banalité, ces petites heures de la vie quotidienne ne deviennent des aventures que lorsque je les raconte. Je me dis « quelle aventure ! ». Il arrive parfois que dans l’instant, je sente l’aventure ; alors je sors l’appareil photo (ou je regrette de ne pouvoir le sortir), je me précipite sur un carnet, un bout de feuille, un ordinateur pour le raconter. Je fixe ma mémoire, je veux me rappeler de cela. Mais vivre l’aventure dans l’instant, la sentir comme telle, la nommer ainsi au moment où elle se produit, c’est, je crois, se forger artificiellement des souvenirs. »

La vérité, c’est qu’au bout d’un moment je m’étais doucement ennuyé et que la quantité phénoménale de travail qui m’accablait ne suffisait pas à noyer ma neurasthénie. Quand on croit vivre une aventure, on traverse des lieux où des gens, eux, vivent leur banal quotidien, on s’extasie devant des personnes qui vivent leur vie, on prend peur en photographiant des combats de rue quand des pauvres hères tentent de traverser la rue pour faire leurs courses. C’est exactement ce que j’ai fini par ressentir au bout de quelques mois en Centrafrique: ce qui avait pu me sembler exceptionnel au début n’était plus qu’une vie ronronnante et pépère, à couler des jours tranquilles, dispensant mes cours, prenant des repas répétitifs, sortant un peu en ville de temps à autre, allant à la messe le dimanche, profitant de mes vacances pour rendre visite à mes amis français.

En février dernier, je me suis rendu en Haïti pour la quatrième fois depuis 2006. J’y ai rejoint Alix, une amie qui y était déjà depuis plus d’un mois et qui devait encore y rester quelques semaines après mon retour. Tandis que nous allions de Léogane aux Verrettes, nous sommes passés par Port-au-Prince, ce qui est le trajet normal, et même obligatoire. Mais, à un moment, j’ai eu une intuition étrange: bien que le trajet que nous empruntions ne fût pas celui auquel j’étais habitué (première bizarrerie), les rues que j’observais me semblaient familières, comme si je les avais déjà vues ou traversées (deuxième bizarrerie). En fait, je savais: ces rues, je les avais vues à la télévision, dans des reportages sur Haïti. Alors je demandai au chauffeur:
– Comment s’appelle ce quartier que nous traversons?
– Cité Soleil, me répondit-il.

« Cité Soleil »: ce nom fait peut-être rêver, mais c’est en fait le quartier le plus dangereux de Port-au-Prince, c’est là que s’y concentrent toute la pègre de la ville, toute la misère, tous les dangers. Les braquages, les viols, les vols, les passages à tabac n’y sont pas rares. C’est du moins ce qu’on raconte. C’est ce que nous montrent ces reportages que j’ai vus à la télévision. Habituellement, nous contournons donc ce quartier, même si cela nous fait perdre plus d’une heure de route.

Alix et moi eûmes une conversation sur ce trajet que nous effectuions, songeant qu’il était assez facile de transformer un événement banal en une aventure. Nous traversions Cité Soleil: nous pouvions en faire quelque chose d’extraordinaire, alors qu’il ne se passait rien. Nous étions dans la voiture, nous roulions, les gens au-dehors faisaient leurs petites affaires, et voilà. Ce qui était sûr, c’est que je ne regrettais pas ce raccourci: nous évitions tous les bouchons de Port-au-Prince!

Traverser Cité Soleil, ou d’une façon générale se rendre en Haïti, est encore considéré par beaucoup comme une folie. Quand je parle d’Haïti, on me répond souvent : criminalité, violence, enlèvements, Chimères et Tontons Macoute… Il suffit même de lire les comptes-rendus du ministère des Affaire Étrangères pour s’en faire une idée. C’est à frémir d’angoisse! Pourtant, je n’ai jamais senti – pas un seul instant – la moindre insécurité dans ce pays. Je ne nie pas les faits relevés par la presse, ni la pauvreté de ce peuple, ni la situation pitoyable des enfants laissés à l’abandon en masse. Et je ne me promène pas bagues aux doigts et chaînes au cou dans Cité Soleil, Canaan ou Martissant, et encore moins la nuit! Mais vous ne me verrez jamais non plus à Villiers-le-Bel ou Montfermeil. Quand une bande de jeunes a racketté une rame de train l’année dernière, ce n’était pas à Port-au-Prince, ni même d’ailleurs dans une banlieue particulièrement chaude de la banlieue parisienne. Les tortures d’Ilan Halimi, ce n’était pas à Bagdad, la tentative de viol et la réussite de meurtre de la jeune Anne-Lorraine, ce n’était pas à Bogotá ! Chez moi, le patron d’un magasin de vêtements s’est fait tirer dessus il y a quelques années, un autre a été assassiné dans une commune voisine… En France, y compris dans les banlieues « froides » ou dans les quartiers pauvres et sans histoire, on multiplie les digicodes, interphones et portes blindées depuis une vingtaine d’années… Ce n’est pas moins inquiétant que ces villas surprotégées des hauteurs de Port-au-Prince !

Récemment, j’étais en Ethiopie. Le dernier jour de mon voyage, je suis rentré en bus du Sud du pays à Addis Abeba et suis arrivé à une gare routière dont je ne parvenais pas à identifier l’emplacement dans la ville. J’avais lu trop vite les indications des guides, et je me suis retrouvé dans un quartier que je ne connaissais pas, sans aucune idée de sa situation, avec tout mon barda, au milieu d’une faune humaine grouillante et gueulante… Il était 15 heures, j’avais franchement faim, et ma première idée était de vouloir manger, ou à défaut de trouver un taxi pour m’emmener en un lieu déjà repéré. Or, pas la moindre gargote à l’horizon, et pas un seul taxi ne venait me rassurer. Je me suis donc retrouvé à marcher à l’instinct pendant un long moment, avant de comprendre où j’étais tombé : dans « Mercato », le plus grand marché ouvert d’Afrique, où tous les guides conseillent de venir les poches vides. Et là, je rentre dans un état de semi-panique, pour la deuxième fois de ma vie (la première était à l’aéroport de Miami) : la fatigue, la faim, le stress font que mon cerveau ne fonctionne plus normalement, les informations ne me parviennent plus comme il faudrait, je n’arrive pas à me calmer, je tourne en rond, je ne sais plus m’exprimer, je perds peu à peu mes nerfs… J’ai juste une petite voix absurde qui me dit : « ça, il faudra le raconter. » Le raconter, mais pour quoi faire ? En fait d’une aventure, c’est plutôt ce qu’adolescents nous appelions un « plan galère ». Pour nous, affronter un plan galère, c’était vivre l’aventure ! Mais un plan galère tout seul, c’est surtout l’enfer ! Finalement, au bout d’une petite heure d’errance et de stress à tenter d’oublier les regards, les harangues et les bousculades, je trouve un taxi qui me sauve de ce lieu terrible.

Avec le recul, j’accepte tout de même que mon expérience centrafricaine fut une belle aventure. J’admets que mes missions en Haïti sont des aventures plus belles encore. Je reconnais que mes voyages ont parfois des parfums d’aventure. Encore faut-il s’entendre sur cette expression, et ne pas la confondre avec l’exotisme. L’aventure, c’est précisément le contraire de l’exotisme. L’exotisme, c’est la transformation du réel pour le rendre conforme aux clichés que l’on se fait d’une culture : danses traditionnelles, folklores reconstruits, négation de la modernité, accoutrements ridicules. L’aventure balaie ces reconstitutions pour se confronter à certaines laideurs du monde, et pour en voir la beauté dans les choses les plus simples. C’est pour cela que je déteste tant les destinations trop touristiques et que je privilégie au contraire les pays oubliés qui ont pourtant, eux aussi, quelque chose à montrer.

Jean-Claude Guillebaud, grand reporter, écrit : « Au total, la véritable alchimie du voyage tient à ce paradoxe inaugural : si toute pérégrination aventureuse nous conduit d’abord vers l’autre, c’est vers un « autre » compris non pas dans son irréductible différence mais dans sa proximité, et même dans sa proche fraternité. Car, en retour, cet autre vers qui je vais me demande réciproquement d’être moi-même. Pas déguisé… »

Ainsi, la rencontre d’un autre semblable, et non différent, est-elle au cœur de la notion d’aventure. Si Sartre a voulu la dénigrer, c’est d’ailleurs probablement parce qu’il était un gros froussard misanthrope, tout fiérot qu’il fut par la suite de refuser le Nobel, mais prompt à recevoir les honneurs de l’URSS et de Cuba. Probablement faut-il distinguer les aventuriers amateurs (dont je fais peut-être partie) qui se font un peu peur, prennent un peu froid, et souffrent un peu de la faim pour se sentir pleinement hommes, des vrais aventuriers, des Aguirre et des Cortès, des Lawrence d’Arabie et des Cecil de Rhodésie, des Rimbaud et des Monfreid, des Kouchner et des Chaliand, qui ont cela dans la peau et dans l’âme, qui ont pris des risques, parfois les armes, au Nouveau Monde, en Syrie, au Zimbabwe, en Abyssinie, en Afghanistan, en Érythrée, en Bosnie ou en Guinée. À cette typologie de l’aventurier faut-il ajouter les imposteurs, ceux qui se mettent en scène pour pouvoir parader sur les plateaux de télévision en chemise blanche?

L’aventure, à des degrés divers, on pourrait dire que c’est le fait de casser son quotidien, de faire violence à ses modes de pensée, c’est aller contre ses habitudes et ses instincts, c’est se mettre en danger, d’une façon ou d’une autre (pas forcément en danger de mort!), c’est, comme l’écrit Jean-Christophe Rufin, le contraire du principe de précaution, c’est « la volonté de se sentir responsable, c’est-à-dire de n’incriminer personne pour les souffrances, dommages, préjudices que l’on pourrait éventuellement subir, […] c’est être actif et non passif, souverain de sa vie et non sujet implorant du maître tout-puissant que serait la « société » », et c’est aussi – n’en déplût à Sartre – savoir interpréter ce qu’on vit. Une aventure ne me semble complète que si elle se joue à la fois dans l’action et dans la pensée. C’est d’ailleurs un peu le sens des deux catégories de ce blog: « chez moi » / « chez eux ». Lorsque je suis chez eux, c’est-à-dire chez les autres, je vis l’aventure, elle m’exalte et me fait vivre. Et lorsque je suis chez moi, je continue de penser, je fais le point, je me projette. La pratique sans théorie est aveugle, purement pragmatique et sans fondement. Ceux qui se vantent d’être toujours sur le terrain et jamais dans leur bureau sont à plaindre: ils ne peuvent pas prendre de bonnes décisions, n’ont aucun recul sur leurs actes, et ne sont jamais disponibles, ils n’ont pas le cœur véritablement ouvert à la rencontre avec l’autre. J’ai connu un évêque qui n’était jamais à son bureau. Résultat: on ne savait jamais où le trouver, et il ne prenait jamais le temps de réfléchir, de se poser calmement les bonnes questions; ses décisions et ses remarques étaient pleines de ce trop-plein d’action.

Je réfute donc totalement Sartre, pour qui l’alternative vivre/raconter est exclusive. Son erreur est en fait de penser que l’aventure doit être pleine d’éclat, sans ennui, sans temps mort. Mais les soldats s’ennuient dans leurs casernes; il n’y a pas plus pénible et barbant qu’un long trajet dans un minibus bondé en Afrique; chier presque en public dans des latrines immondes et puantes n’a rien de glorieux; la traversée de l’Atlantique par Christophe Colomb n’était pas exaltante; se farcir des pavés de la littérature pour tromper l’ennui ou attendre que la pluie cesse manque de superbe. Mais au final: la guerre, des rencontres, des réflexions sur la faiblesse et le ridicule humains, des grandes découvertes, des plongées dans des univers riches de nouveautés et de mystères.

Voici comment Patrice Franceschi présente la collection « Points Aventure » qu’il dirige aux Editions Points : « Il y a 2500 ans, Pindare disait : « N’aspire pas à l’existence éternelle mais épuise le champ du possible. » […] Vingt-cinq siècles plus tard, l’énergie vitale de Pindare ne serait-elle pas un remède au désenchantement de nos sociétés de plus en plus formatées et encadrées ? Et l’esprit d’aventure l’un des derniers espaces de liberté où il serait encore possible de respirer à son aise, d’agir et de penser par soi-même ? C’est sans doute ce que nous disent les livres qui, associant aventure et littérature, tentent de transformer l’expérience en conscience. »

Pour moi, le modèle type et fantasmé de l’aventurier, c’est Indiana Jones : un intellectuel, un professeur un peu austère, un puits de culture, un trompe-la-mort, un homme d’action. Quand je voyage, je suis sans doute un peu ridicule avec mon chapeau d’aventurier, mais c’est ainsi, j’y tiens: on a tous nos modèles, et je me plais à ressembler à cet archéologue casse-cou, à défaut de l’égaler.

Bibliographie :

Si vous tenez vraiment à vous farcir ce pensum déprimant, ce traité de misanthropie, ce monument de mauvaise foi, je vous en donne les références :
– SARTRE Jean-Paul, La Nausée, Gallimard, 1938, Folio, 1972

Toutes les citations, en dehors de celle de Sartre, sont tirées du premier livre publié dans la toute récente collection « Points Aventure ». Ce livre est un manifeste écrit par plusieurs figures de « l’aventure » française : Rufin, Guillebaud, Chaliand, Tesson, Franceschi… Je l’ai lu tandis que j’étais en train de terminer cet article, et il m’a semblé bon de venir l’abreuver des réflexions soulevées par lui :
– Sous la direction de FRANCESCHI Patrice, L’Aventure pour quoi faire ?, Editions Points, 2013.

Filmographie :

Pourquoi ne pas vous replonger dans la quadrilogie d’Indiana Jones, réalisée par Steven Spielberg ?
– Les Aventuriers de l’Arche perdue, 1981
– Indiana Jones et le temple maudit, 1984
– Indiana Jones et la dernière croisade, 1989
– Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, 2008

13 mois de soleil

Le calendrier éthiopien a cela de particulier qu’il comporte 13 mois, le dernier étant nettement plus court que les autres (5 ou 6 jours), ce qui permet à la propagande touristique d’affirmer qu’en Éthiopie on passe treize mois de l’année sous le soleil. C’est assez bien vu, mais ce slogan met de côté les saisons de pluies et de froid, dont j’ai eu l’occasion de goûter un échantillon. Cela me fait penser à ces Bretons qui prétendent qu’en Bretagne on voit le soleil tous les jours… au moins une fois par jour. Moi qui ai passé quelques étés en Bretagne, je peux affirmer que même sous cet angle, ce n’est pas vrai.

Toutefois, l’Ethiopie est un pays que je recommande mille fois. Car là-bas, il y en a pour tous les goûts et pour tous les budgets.

Harar, août 2013
Harar, août 2013

Si vous aimez l’histoire et la culture, vous avez de nombreux sites archéologiques, notamment celui où l’on a retrouvé Lucy. Vous avez également de vieilles cités antiques ou médiévales telles que Harar, ou Axoum et Gondar.

Si vous aimez la spiritualité, vous avez les églises troglodytes de Lalibela et les 99 mosquées de Harar, que je n’ai pas comptées. Vous rencontrerez une des communautés chrétiennes les plus anciennes : les Ethiopiens orthodoxes, chrétiens depuis les premiers siècles. Vous trouverez le souvenir des Falachas, les seuls juifs noirs de la planète, dont la plupart ont toutefois migré en Israël.

Hyènes à Harar, août 2013
Hyènes à Harar, août 2013

Si vous aimez la randonnée, la nature, l’observation de la faune et de la flore, vous avez le parc national des lacs Abijata et Shalla où fourmille une faune fantastique ; les Monts du Balé où vous trouverez des parcours de trek bien organisés ; les sources du Nil Bleu ; les déserts de sel du Danakil, lieu le plus hostile de la planète ; les sources chaudes de Sodéré ou de Garagadi : le parc national d’Awash; le parc du Simien, magnifique… Certes, si ce sont les « Big Five » qui vous intéressent, c’est plutôt le Kenya ou la Tanzanie qu’il vous faut, mais vous saurez peut-être vous contenter des hyènes, des hippopotames, des pélicans, des chameaux, tous très accessibles…

Si vous aimez l’authenticité des peuples encore peu soumis aux ravages de la mondialisation, vous avez les confins du Sud et de l’Ouest où vivent les les Arsi, les Woleyta, les Oromo, les Konso, les Erboré…

Si vous êtes Rastas, vous aimerez peut-être la communauté de Shashemene, composée essentiellement de noirs américains et caribéens venus retrouver la terre mère dès les années 1950.

Si vous goûtez peu à l’Afrique, ses misères, son foutoir, ses fournaises, ses routes harassantes, les grandes destinations sont desservies par les avions de la très sûre compagnie Ethiopian Airlines, en plein développement. Vous pourrez très facilement vous connecter sur Internet; le réseau de téléphonie mobile fonctionne parfaitement bien. Vous trouverez des hôtels aux standings internationaux. Le climat est dans beaucoup de régions très supportable car la tropicalité est nuancée par l’altitude.

Si vous n’êtes pas très riches, vous avalerez des plats locaux aussi bien que des pizzas, burgers, lasagnes, pour 3 à 6 euros (boisson comprise); vous serez logés très convenablement pour 10 euros; vous vous déplacerez très facilement en minibus, en tuk-tuk ou en taxi. Les routes sont de très bonne qualité dans l’ensemble.

Toutefois, vous ne couperez pas aux harangues incessantes; vous n’échapperez pas à ces indigents et ces estropiés qui se traînent par terre et qui puent; vous trouverez difficilement des petit-déjeuner de qualité, le service dans les restaurants et ailleurs sera parfois à désirer; vous arriverez à vous faire comprendre en anglais pour l’essentiel mais vous ne pourrez pas converser sur Schopenhauer ou sur la crise de la dette; vous aurez parfois le sentiment d’être une vache à lait, il faudra batailler dur pour ne pas vous faire arnaquer et vous vous ferez arnaquer quand même.

Quant aux femmes éthiopiennes, je me suis demandé sur quoi reposait leur réputation en rentrant de mon premier voyage dans l’Est et le Sud. Dans le Nord, j’ai compris! Mais ce n’est pas le plus important, la beauté de l’Ethiopie est ailleurs…

Pour plus d’informations, lire mes articles sur l’Ethiopie:
– Addis Abeba
– Harar et Dire Dawa (Est)
– La vallée du Rift et Awasa (Sud)
Lalibela, Axoum, Gondar, Bahar Dar, Parc du Simien (Nord)

Autour du Lac Langano, août 2013
Autour du Lac Langano, août 2013

La vallée du Rift

Du Mozambique à la Syrie, une immense faille béante creuse la surface de la Terre selon un axe Sud-Ouest / Nord-Est, sur 6000 kilomètres environ. Cette longue et vaste fracture ouverte il y a 35 millions d’années s’appelle la Vallée du Rift dans sa partie africaine. Elle sillonne le Mozambique, le Kenya, l’Ouganda, la Somalie et l’Ethiopie. En la remontant depuis le Sud, elle s’effondre un peu après Addis Abeba et s’élargit pour former le triangle Afar, avant de se laisser engloutir par la Mer Rouge. Au sud d’Addis, dans sa partie la plus étroite donc, la Vallée du Rift est un lieu de tous les mythes. C’est là par exemple qu’on y a découvert Lucy, ce qui laisse penser que cette région pourrait être celle des origines de l’humanité. Une route secondaire, que je n’ai pas prise, est saupoudrée de sites préhistoriques.

On raconte aussi que sur l’une des îles de l’un des sept lacs qui y sont ancrés – l’île Tullu-Gudu sur le lac Ziway – une église maintenant en ruine aurait contenu l’Arche d’Alliance. Celle-ci contenait les tables de la Loi que Dieu avait transmise à Moïse sur le mont Sinaï. La Bible, complétée par d’autres légendes, raconte que sous le règne de Salomon, une dénommée Makeda, reine de Saba, se rendit en Israël. Subjuguée par la sagesse et la splendeur de Salomon, elle lui remit quantité de cadeaux et se convertit au judaïsme. Salomon, tout sage qu’il était, n’en passa pas moins outre le refus et la virginité de la chaste reine, et la viola avec son consentement, si je puis oser ce vilain oxymore. Après la nuit qu’ils passèrent, Salomon remit à Makeda un anneau royal, pour le cas où elle enfanterait. Elle repartit dans son royaume que l’on situe dans l’Ethiopie actuelle, et effectivement elle enfanta. Non seulement cela légitima que certains chefs de guerre prissent le pouvoir en se déclarant héritier de Salomon et de la reine de Saba (c’est la dynastie salomonide du IIème siècle à 1974, avec plusieurs longues interruptions), mais en plus cela permit aux Éthiopiens de récupérer l’Arche d’Alliance. En effet, le royal fiston, Ménélik, à l’âge adulte, fut envoyé connaître son père. Celui-ci l’oignit de l’huile royale et le renvoya régner en son nom en Éthiopie avec un morceau de l’Arche, accompagné par les premiers-nés de tous ses conseillers. Les jeunes gens, allez savoir pourquoi, ne voulant pas se contenter d’un bout d’Arche, s’emparèrent de toute la sainte relique et partirent avec à Axoum, la capitale du royaume juif d’Afrique, pour suivre Menelik. Au XVIème siècle de notre ère, la chute d’Axoum incendiée par les musulmans poussa les prêtres à la fuir en emportant avec eux l’Arche et la cachèrent sur l’île Tullu-Gudu.

Remonter la vallée du Rift, c’est donc plonger dans un monde de légendes et d’hypothèses scientifiques qui nous mènent aux confins des mystères de l’humanité. C’est cette route que j’ai empruntée dans la troisième partie de mon voyage.

De Harar à Adama (Nazreth): des sardines en boîte

Il fait encore nuit et je suis réveillé depuis une dizaine de minutes lorsque mon téléphone sonne et qu’une voix au combiné m’ordonne: « wake up! » Je ne suis pas surpris parce que la veille, en réservant une place dans un minibus pour entamer mon voyage vers le Sud, le responsable du bureau m’a prévenu: « soyez prêt à cinq heures, je vous appellerai pour vous dire que le bus est devant votre hôtel ».

Sa ponctualité me frappe. Le bus dans lequel je m’installe est déjà presque complètement rempli. Le chauffeur est sur la fin de sa tournée de ramassage. On m’installe sur la banquette du fond, à une place qui me laisse les jambes à peu près dégagées (j’ai connu bien pire), et surtout à côté de personnes pas trop épaisses. Ma voisine de droite, en particulier, est une musulmane oblongue et maigrelette de douze ans environ. Elle porte une belle robe presque moulante en coton couleur carmin, et sa tête est recouverte par un voile rose aux broderies raffinées. Au bout de trente minutes, le type à ma gauche vomit, ce qui casse un peu l’ambiance extrêmement calme – pour ne pas dire endormie. Notre malade a tout de même eu la décence d’anticiper son vomis et de le déposer délicatement dans un sac en plastique qu’il jette ensuite par la fenêtre. À ce stade du voyage, il fait presque froid au dehors, une pluie dégueulasse rend la route de montagne un peu dangereuse, et le brouillard épais ne me permet pas, hélas, d’admirer le paysage. Ce n’est qu’un peu avant 8 heures que pluie et brouillard se dissipent, et le spectacle qui s’offre à nous est réjouissant: je peux observer le plateau du Haragué qui descend à perte de vue jusqu’à la vallée du Rift, tandis que des chameaux broutent ici et là, certains suivant en caravane une route qu’eux seuls connaissent. Ils me font prendre conscience que la température a monté et que je n’ai pas bu depuis la veille au soir.

Ce n’est qu’après la pause du petit-déjeuner que l’ambiance commence à se réchauffer dans le bus. La pause en elle-même nous a réveillé. Mes compagnons de voyage se sont amusés de la jeune serveuse extrêmement bavarde avec moi… en amharique… On me traduisait, je lui répondais en anglais, on lui traduisait. Une fois que le bus se remet en branle, je sors ma carte de l’Ethiopie pour comprendre où nous en sommes de notre trajet. Ma petite voisine semble fascinée par ma carte. Je lui montre Harar, je lui désigne le point où nous sommes maintenant, et la route qu’il nous reste à faire jusqu’à Addis. Là encore, elle parle amharique et moi anglais, mais nous nous comprenons. Motivé par son enthousiasme, je sors mon IPad et lui montre mon « Petit Futé » numérique et quelques photographies que j’ai prises, oubliant un instant que mon vomito de voisin, qui bien sûr s’intéresse lui aussi à mon exposé, pourrait nous refaire une crise à se concentrer comme ça sur un point fixe. Je décide d’écourter mon étalage de richesses.

Je signale au passage que le « Petit Futé », qui a le mérite d’être le seul guide disponible en français sur pas mal de destination, mais qui a l’inconvénient d’être souvent assez mauvais (notamment à cause de ses pitoyables cartes), s’avère ici assez précieux. Entre lui pour les questions pratiques (où manger, où dormir, etc.), le guide Olizanne pour les aspects culturels, et les conseils épars pris çà ou là, j’arrive à très bien planifier mon voyage. Pour l’instant, je n’ai jamais perdu mon temps à chercher une gare routière introuvable ou à me pointer devant un hôtel qui n’existait plus.

Après un peu moins de neuf heures de route passées assez vite tant la contemplation du paysage suffisait à m’occuper, malgré l’insupportable musique à fond que s’échinait à nous imposer le chauffeur et malgré le refus catégorique de la totalité des voyageurs à vouloir ouvrir les fenêtres – ne serait-ce qu’un peu – alors que la température est maintenant très élevée et qu’on étouffe franchement, nous arrivons à Adama (anciennement Nazreth), qui constitue pour moi la première étape – purement technique, pour couper la route – de ma remontée vers le Sud. Franchement épuisé, je ne résiste pas au plaisir de me payer l’étape dans un hôtel très confortable, avec des chambres fraîches, propres et bien aménagées, avec une piscine et une atmosphère très calme. Cette ville sans intérêt en gagne donc un pour moi: me reposer au bord de la piscine.

De Adama à Awasa, via le lac Langano: le roi de la route

Ces trois jours étaient bien partis pour être de tout repos: une courte étape jusqu’au lac Langano où je devais passer deux nuits, puis une autre étape plus courte encore pour Awasa. Si je voulais être concis, je pourrais effectivement m’en tenir à cette version.

Sauf que, pour commencer, la première étape Adama-Langano s’est avéré un calvaire. Déjà, à la gare routière d’Adama, des routiers rigolards me font aller d’une station à une autre, avant que je comprenne enfin d’où partent vraiment les bus pour Bulbula (le village où je dois m’arrêter). Il faut dire que le mot « Bulbula » me fait rigoler moi aussi, et je me sens un peu ridicule en le prononçant. Une fois installé dans mon bus commence le trajet le plus pénible de mon voyage. Pour une raison qui me dépasse en grande partie (je n’ai que des hypothèses à formuler, mais je vous les épargne), je vais prendre quatre bus différents, dont le dernier (qui couvre la minuscule portion de Bulbula jusqu’à l’intersection de la « main road » avec le chemin vers le lac) ne va même pas comprendre où je dois m’arrêter. Selon moi, le receveur me fait payer trop cher. Au bout de quelques kilomètres, je finis par m’étonner qu’il ne s’arrête toujours pas, étant donné que j’avais estimé l’embranchement avec mon chemin beaucoup plus proche. Je lui redonne donc ma destination, je dois répéter trois ou quatre fois en variant les prononciations avant qu’il comprenne enfin. Il fait arrêter net le chauffeur, me fait descendre en me montrant la route dans le sens opposé et me laisse en plan en pleine brousse. Là, à ce moment-là, avec mon paquetage sur le dos, au bord de cette route, au milieu de nulle part, je sens la colère qui monte en moi après une matinée de fatigue, et je regrette de ne pas avoir fait avaler ses dents pourries à ce crétin de receveur qui de toute façon ne parlait pas un mot d’anglais et à qui par conséquent je n’ai pas pu exprimer mon mépris total. Je pars donc en sens inverse, et me voici, crevant la dalle, en plein soleil, dans un paysage que je n’ai pas envie d’apprécier, marchant vers un lac que je ne vois pas, vers un hôtel dont – je m’en rendrais compte après une heure – j’avais sous-estimé l’éloignement de la « main road ».

Et quand j’arrive enfin à l’hôtel, les chambres sont moches et d’une salubrité douteuse malgré leur prix exorbitant (j’apprendrai plus tard que le prix est le double pour les étrangers, alors que les gros Éthiopiens qui y sont venus avec leur grosse femmes, leurs gros enfants et leur gros 4×4 sont sans doute plus riches que moi), et la carte du restaurant est d’une pauvreté d’autant plus pauvre que tous les plats proposés ne sont pas servis. Pour couronner le tout, l’eau du lac est d’une couleur saumâtre qui ne donne pas du tout envie de s’y baigner – et je ne m’y baignerai d’ailleurs pas. Bref, en me couchant ce soir-là, après une douche dont l’eau huileuse est visiblement pompée dans le lac, je déprime un peu, surtout que la pluie s’est mise à tomber en fin d’après-midi, ce qui a fini de m’achever. Bien sûr, Les Misérables, l’unique roman que j’ai emporté, ne me permet pas d’égayer ma soirée.

Heureusement, le lendemain il fait beau. J’endosse mon petit sac, et je pars à l’assaut de ce lac. Pendant toute ma balade, des gamins accourent de je ne sais où et me proposent du maïs grillé que j’accepte pour leur faire plaisir, me demandent de les prendre en photos, ce que je fais bien volontiers, m’invitent dans leurs maisons, ce que je refuse. Je finis par croiser un type qui parle un peu anglais. Il m’emmène dans une sorte de café que je pourrais qualifier d’ethnique: un acacia ombrageux, une baraque en bois et en chaume, quelques Oromos qui picolent et mâchent du khat, une serveuse de quinze ans qui en paraît quarante. Un type un peu plus éduqué que les autres, parlant assez convenablement anglais, ayant fait des études de géologie et cherchant du travail dans la géothermie (une des spécialités de la région, me dit-il), prend le lead de la conversation avec moi, traduisant de temps à autres mes propos et les questions auxquelles ses compagnons me soumettent.

La matinée, puis l’après-midi, s’étalent ainsi; je saute un repas; je me couche; je me réveille à sept heures; je prends un petit-déjeuner rapide; je quitte l’hôtel à huit heures; je marche pendant cinquante minutes jusqu’à la route principale, et de là je m’abrite sous un arbre pour me protéger de la pluie fine qui s’est mise à tomber, attendant qu’un bus passe pour l’intercepter. Un petit garçon m’apporte un tabouret sur lequel je m’assois plus par gratitude pour sa délicate attention que par besoin, et il se met en charge d’arrêter pour moi toutes les voitures qui passent. Après moins de dix minutes, un camion s’arrête et me prend en stop. En montant dans la cabine, je me sens comme un gosse de quatre ans dans un manège: c’est la première fois que je monte dans un camion, et je constate que bien posé là-dedans, dominant les autres véhicules, on se sent vraiment le roi de la route. Je m’ébahis du boîtier à huit vitesses, je tremble quand nous doublons d’autres Négus, je frissonne quand nous prenons de l’élan… Mon chauffeur transporte derrière lui deux remorques de fuel depuis Djibouti jusqu’à Dila, ce qui lui prend cinq jours. Il fait l’aller-retour en permanence. Nous faisons une pause à Shashemene, la ville où se sont installés dans les années 1950 des idolâtres du Ras Tafari proclamé Négus Négast (roi des rois) en 1930 sous le nom d’Hailé Selassié et destitué par un coup d’Etat communiste en 1974 alors qu’il est âgé de 85 ans. Nous sommes rejoints par deux types dont un s’avère être le frère de mon chauffeur: je comprends que nous sommes dans sa ville. Nous allons déjeuner ensemble, et à la fin du repas c’est mon chauffeur qui paye, après que lui et les deux autres se sont disputés pour savoir qui règlerait la facture.

Il ne reste maintenant plus qu’une grosse demi-heure pour rejoindre Awasa. Le chauffeur me dépose presque au pied de l’hôtel que je lui ai mentionné. Pour deux fois moins cher que le précédent, j’ai une chambre propre, agréable, dans un hôtel bien situé, bénéficiant d’une bonne connexion Internet. Je passe donc mon après-midi à prendre des nouvelles du monde et de mes proches, à lire, et à travailler sur le présent article.

Awasa: ultime destination

Je décide de commencer tôt mon premier jour à Awasa. Peu après huit heures, je suis en route vers le lac, situé à quelques centaines de mètres de mon hôtel. Sur le front de lac, une longue promenade permet aux piétons de marcher au calme, loin du tumulte de la circulation. Je croise un papa avec qui je discute un moment. Celui-ci me propose de me montrer le chemin pour gravir le mont qui domine la ville. J’accepte sa proposition. Il s’appelle Isaac, il est jardinier, sa femme fait des lessives. Il a trois enfants: une fille de 15 ans, deux garçons de 12 et 10 ans. Le sommet de la colline est un lieu de calme et de prière un peu spécial: ici et là, des groupes épars de confessions diverses chantonnent, crient, montrent leur cul au ciel et tournent leur front vers la Mecque ou Jérusalem, proclament des incantations… L’ambiance est un peu New Age, c’est très curieux. À vrai dire, ça me déplaît assez.

En redescendant la colline, Isaac me propose de prendre le café chez lui, ce que j’accepte bien volontiers. Et le voilà qui s’engage dans la cérémonie du café que j’ai déjà décrite dans un précédent article: les braises, la torréfaction, l’encens, etc. Ça m’ennuie un peu d’assister encore à ça, je sais que je suis parti pour plus d’une heure!

La maison de mon hôte est petite et sale. Je me rappelle alors cette phrase haïtienne: « on ne peut pas vivre ici, et pourtant on y vit. » Ça pourrait être désespérant de voir tant de pauvreté, ça pourrait être triste, et pourtant ça ne l’est pas vraiment. L’homme d’ailleurs me le dit, à sa façon: « Ce qui est difficile, c’est de payer la scolarité des enfants et de payer le loyer. Mais nous avons à manger. Nous avons du travail. Nous sommes heureux. »

C’est assez tard dans l’après-midi que je rentre à mon hôtel, bien décidé à siester un peu. Je rentre à Addis dimanche, puis à Paris lundi. D’ici là, je reste à Awasa. Je dois rendre visite à un Éthiopien qui tient un orphelinat dans la ville et qu’un ami en France m’a recommandé. Ce sera pour moi l’occasion de voir une autre réalité du pays. Je ne sais pas si beaucoup d’enfants sont orphelins ou abandonnés en Éthiopie, mais ce qui est certain, c’est que je vois beaucoup de gamins trainer dans les rues, faisant la manche, vendant des petites choses (chewing gum), cirant les chaussures, ou proposant aux passants de se peser. Pendant ces deux semaines, j’ai perdu un peu de poids… Et ça m’a coûté 1birr de le savoir!

Quatre fillettes du Lac Langano
Le camion qui m’a pris en stop
Pélicans au bord du lac d’Awasa

Vue sur Awasa

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« Ça c’est l’Afrique » – Dire Dawa et Harar

« Ça c’est l’Afrique! », voilà ce que je me suis dit en sortant de l’avion qui venait d’atterrir à Dire Dawa, dans l’est de l’Ethiopie. Un vent chaud et sec venait tout juste de me cueillir et me caressait gentiment la nuque, et après cinq jours dans l’austérité froide et arrosée de la « Nouvelle Fleur » (traduction littérale du nom de la capitale de l’Ethiopie), je me sentais d’une humeur exaltée à l’extrême à l’idée que j’allais passer quelques jours sous ces cieux cléments à transpirer joyeusement, à me prélasser sous la douce violence du soleil africain, à me faire déjeuner le sang par des anophèles femelles gorgées de malaria.

Joies et déconvenues

Quelques taxis attendaient devant l’aéroport. Le premier qui vient à moi me fait entrer dans une vieille Lada (pléonasme) bleue et blanche dont l’odeur et l’aspect de l’habitacle me replongent d’un seul coup dans mes souvenirs d’enfance, lorsque ma grand-mère paternelle, qui habitait dans l’Ariège, venait nous chercher à la gare dans sa 2CV. En quelques minutes le chauffeur me dépose à l’hôtel que je lui ai indiqué: « African Village ». Le décor est charmant mais je suis vite décontenancé par la liste des interdits exposée sur la table de nuit de ma chambre: pas le droit de nettoyer et de repasser son linge dans les chambres (je vais me gêner, tiens…), interdiction aux personnes non mariées de sexes opposés de « stay in the same room » (au moins ils ne sont pas homophobes, mais je comprends donc que je ne peux pas ramener de putes), prohibition absolue de consommer de l’alcool dans l’enceinte de l’établissement, et autres « streng verboten » du même genre. Me revient alors à l’esprit ce qui m’avait semblé un détail que m’avait indiqué Liza (ma logeuse à Addis, qui m’a conseillé cet hôtel) : l’hôtel est tenu par des protestants.

Dans la nuit, une pluie abondante et interminable dérange mon sommeil en me faisant croire que je me suis peut-être réjoui trop vite quant aux jours heureux que j’allais couler à Dire Dawa. Mais au petit matin, plus aucune preuve des excès hydriques des ténèbres passées ne macule la terre ni l’air. Sans carte, muni seulement de quelques informations topographiques glanées ici ou là, je me lance dans l’exploration de la ville. Contrairement à Addis, Dire Dawa est une ville propre et cohérente. De larges allés sont bordées de grands et vastes arbres qui offrent aux piétons leur ombre rafraîchissante. Les rues secondaires sont soigneusement pavées. Je comprends que la ville est en deux parties séparées par un oued qui, curieusement, est totalement asséché. En pleine saison des pluies, j’en suis surpris. À l’est de ce « cours d’eau », c’est la vielle ville, faite de maison basse aux murs colorés (rose, vert et bleu semblent être les couleurs dominantes). À proximité du pont, une intense activité commerciale anime les rues. À l’ouest, la ville moderne datant du début du siècle est construite à partir de la gare (les fameux chemins de fer Djibouto-Éthiopien). À peu près au centre de la ville (d’après mes estimations), une immense et magnifique demeure (un château?) surplombe. Je tente de m’en approcher, en vain: un mur d’enceinte entoure le beau jardin que je n’aperçois que par intermittence.

Sur le chemin du retour de cette première escapade, je m’arrête dans une pharmacie pour acquérir une pommade antimoustique, et je réserve pour le lendemain une chambre dans un ancien hôtel gouvernemental qui dispose d’une piscine. Je déjeune tardivement à mon hôtel protestant, et en fin d’après-midi, je repars à l’assaut de quartiers non encore explorés. Le lumière est superbe, et cette balade dans la fraîcheur du soir qui tombe peu à peu est très agréable. Une pensée qui tourne en boucle dans ma tête la gâche cependant. Tandis que je marche dans les rues, je suis sans cesse dévisagé, interpellé, alpagué. Et cela m’agace. Je voudrais être un touriste discret, invisible, j’ose à peine sortir mon appareil photo de crainte de paraître vulgaire. Et au lieu de cela, je dois subir ces regards, ces « hey, you! » permanents, je dois serrer les paluches des mômes en souriant, je dois regarder droit devant moi quand des couillonauds rigolent, je dois faire mine de ne pas entendre les « money, money, money » insistants… En définitive, je ne supporte plus ces peuples crétins qui ne savent interpeler l’étranger autrement qu’en le nommant toubab, blanc, munju, färendj. J’ai trop entendu ces mots depuis que je voyage. Mon expérience de touriste et même d’immigré ne m’a pas permis de m’y habituer. Certains guides prétendent que les habitants de la région sont les plus accueillants de l’Ethiopie; je crois qu’ils confondent accueillant et pot-de-colle.

Je constate une chose étonnante dans ces rues pleines du jour déclinant: ce sont ces hommes, un peu partout, étalés par terre, complètement hagards, mâchouillant du khat, cette feuille aux vertus hédoniques. Les meilleurs plants de cette drogue (car c’en est une) sont cultivés près d’Harar, et j’avais lu que tous les matins il en arrivait des tonnes sur lesquelles les hommes de Dire Dawa se jetaient dès leur arrivée. Aussi, je m’attendais à voir ces scènes de désolation l’après-midi. Ça fait quand même pitié de voir tous ces types à la ramasse, totalement inefficaces pour quoi que ce soit…

Le lendemain, je rejoins mon nouvel hôtel et profite de la piscine toute la matinée. Peu après midi, il me vient une idée que je m’étonne de n’avoir eu avant: chercher un plan de Dire Dawa sur Internet. Mes intuitions de la veille sur la géographie de la ville sont en grande partie confirmées. Je peux donc repartir explorer la ville, avec cette fois-ci la structure urbaine bien en tête. Je dois notamment repérer la gare routière.

Le soir, deux tables à côté de la mienne, deux prostituées me font de l’œil. C’est tellement facile d’être désirable quand on a de l’argent! L’une est franchement vulgaire; l’autre est assez mignonne. Mais je rentre me coucher seul, je préfère garder mon argent pour d’autres plaisirs. Et puis, il faut dire que la serveuse qui s’est occupée de moi était d’une beauté à couper le souffle. Après l’avoir contemplée pendant toute la soirée, je n’aurais même pas pu me contenter de Scarlett Johansson.

Porte de l’islam en pays chrétien

C’est vers 10 heures le lendemain que je quitte mon hôtel pour me rendre à Harar. Sur le chemin de la gare routière, je crois un minibus dont le contrôleur me demande:
– « Harar?
– Oui.
– Vous pouvez monter!

Chance! Je suis le premier à monter, j’ai donc la meilleure place, devant, à côté du chauffeur. Le chauffeur continue son tour de chauffe en ville avant de se rendre à la gare routière. Entre temps, le bus s’est un peu rempli. Au bout d’une vingtaine de minutes, il comporte suffisamment de passagers pour s’en aller. Je rappelle le concept pour ceux qui ne le connaîtraient pas: les bus ne partent pas à une heure prédéterminée, mais au moment où toutes les places sont occupées.

Le trajet pour Harar dure environ une heure. Il nous fait pénétrer dans les hauts plateaux du Hararghé. La température se rafraîchit légèrement. C’est un peu avant midi que je m’installe dans une chambre un peu sordide d’un hôtel qui a l’avantage d’être bon marché (7€ la nuit) et bien placé: proche de la gare routière, et proche de la porte Choa, à l’ouest de la vieille ville. Immédiatement, je pars me perdre entre ces murailles, dans un dédale de rues minuscules. L’intérieur des murailles ne fait pas plus d’un kilomètre carré, mais cela est suffisant pour s’y perdre. Une adolescente musulmane me demande, dans un anglais assez correct, si je souhaite qu’elle me serve de guide. Je refuse d’abord, mais en la recroisant, quelques minutes plus tard (j’étais revenu sur mes pas je ne sais trop comment), elle réitère sa demande. Habituellement, je n’aime pas trop les guides, parce qu’ils nous montrent ce qu’ils veulent nous montrer et non ce qu’on aimerait voir, mais celle-ci me plait bien, et comme elle a quinze ans je me dis que je pourrais facilement la manipuler. En plus, elle me dit savoir parler « a poti peu » français. Nous convenons donc d’un rendez-vous à 14 heures à la porte Harar. À l’heure dite, elle n’est pas au lieu dit. Je la croise un peu plus loin et un peu plus tard, elle s’est changée et porte maintenant un long foulard rose qui lui sied à merveille, et des chaussures à talon plus efficaces pour séduire que pour marcher. Elle me fait visiter la ville pendant presque quatre heures, sous un cagnard pas possible, et je ris sous cape en la voyant souffrir dans ses chaussures de demoiselle. Aïcha – c’est ainsi qu’elle se nomme – s’avère une excellente guide: débrouillarde, autoritaire, chassant les importuns et les quémandeurs, son anglais est très bon (meilleur que le mien), elle répond à toutes mes questions et se soumet à toutes mes requêtes, et au final, je pense avoir repéré les différents points que je voudrais revoir le lendemain, notamment la maison de Rimbaud qui était fermée à cause de ce que Aïcha me désigne comme étant « the muslim christmas ».

En effet, la ville est en fête: toutes les femmes sont superbement habillées, et je comprends que si Aïcha s’est faite belle, ce n’est pas pour moi! Je n’ose pas sortir mon appareil pour photographier toutes ces étoffes magnifiques. Du moins, je suis refroidi par les quelques essais que j’entreprends et qui font fuir ces dames. Dommage! Je rappelle à ce propos que Harar est une ville un peu à part en Éthiopie. Tandis que le pays s’est construit très tôt autour du christianisme, dès les premiers siècles de celui-ci, Harar est une ville à forte dominante musulmane. C’est même une des principales destinations de pèlerinage de l’islam. On y compte soi-disant 99 mosquées, et 4 églises (dont une catholique). Pour moi, cette ville évoque deux choses:
– Rimbaud, bien sûr. Même si je ne suis pas un grand adepte de ce poète, j’ai toujours été intrigué par ces deux vies en une: poète d’abord, puis aventurier. La maison que l’on présente comme étant la sienne a en fait été construite bien après sa mort. Mais le musée qu’il abrite lui est en partie consacré, et il est vraiment très bien fait. On ne sait toujours pas où Rimbaud a vécu précisément.
– Lorsque j’étais en RCA, j’avais dû enseigner l’histoire de l’Afrique. J’ai en partie oublié les cours que je dispensais alors, mais je me souviens très bien de cet épisode de l’histoire de la Somalie et de l’Ethiopie au cours duquel, au XVIème siècle, un dénommé Ahmed « Gragn » (le gaucher) avait réussi, depuis Harar, à mener le jihad contre les chrétiens du royaume d’Abyssinie. Finalement, après une quinzaine d’année de violente oppression, Gragn avait été tué et son armée repoussée, jusqu’à ce que Harar même soit libérée du sultanat d’Aoussa et devienne indépendante.

Aïcha n’est pas peu fière de me présenter sa ville; elle n’est pas peu fière non plus de ses 200 birr bien gagnés (8€). Je la vois qui fanfaronne avec auprès de ses amis. C’est donc cette ville chargée d’histoire que je contemple, le crépuscule venu, depuis la terrasse de l’hôtel. J’en profite pour prendre quelques clichés. À cette heure-ci, la lumière est très belle.

Le lendemain, j’entreprends de longer les murailles extérieures. La route pavée qui la longe est charmante. Je constate qu’en dehors des cinq portes d’entrée, la muraille est percée ici ou là de nombreuses ouvertures. À la porte Fallana, au nord, je rentre dans ce qu’on appelle ici le « Jugal » (c’est-à-dire l’intérieur des enceintes) pour me rendre à la Maison de Rimbaud, enfin ouverte. C’est une grande et belle maison, à l’intérieur de laquelle sont exposées de nombreuses photographies de Harar datant de la fin du XIXe ou du début du XXe; certaines sont de Rimbaud, certaines autres de Monfreid.

Je vous écris maintenant du « Fresh touch » où je me régale d’une excellente bière pression locale et d’une vraie pizza « quatre saisons » (les ingrédients de chaque saison occupent un quart différent de la pizza). Ce soir, j’ai de nouveau rendez-vous avec Aïcha pour aller observer les hyènes qui rôdent la nuit autour des murailles de Harar. On m’a garanti des frissons… Ce sera parfait pour terminer cette étape de mon séjour.

(PS: les photos sont de très mauvaise qualité pour des raisons techniques qui me dépassent.)

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Une rue de Dire Dawa
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La porte Sud d’Harar
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Une rue du « jugal » d’Harar
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La (fausse) Maison de Rimbaud
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Trouée dans la muraille, à Harar
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Porte Est d’Harar
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Vue sur les toits d’Harar
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Aïcha, ma guide, me montre un chameau

Cinq jours à Addis Abeba

Jour 1

Pourtant, c’était mal parti. Dans l’avion, mes boules Quiès, mon casque antibruit et mon somnifère n’ont pas eu raison des trois gamines de 18 mois à 4 ans et demi qui étaient assises dans la rangée d’à côté et qui ont passé la nuit à pleurer ou à couiner, sans que leurs parents soient capables de les calmer un peu, parents qui – en plus – m’avaient obligé à changer de place pour cause de regroupement familial. Les célibataires responsables (qui s’organisent et qui, dans le cas présent, réservent leur place à l’avance) payent toujours pour les parents irresponsables (qui doivent savoir qu’ils seront de toute façon prioritaires). Donc: nuits blanches et petits agacements.

Arrivé à Addis, les formalités administratives sont très rapides. Mais le numéro du taxi dont je dispose est erroné. Des Éthiopiens m’expliquent que ce n’est pas un numéro éthiopien. Me voilà bien, tiens, à errer dans le hall de l’aéroport en me demandant comment je vais retrouver la maison où je suis censé loger. Je pense bien sûr à prendre un taxi lambda, mais une adresse précise, je n’ai jamais vu ça en Afrique, et je n’en ai donc pas.

Mais c’est ici que la première impression des Éthiopiens se forge. Comme je dois avoir l’air un peu paumé, plusieurs d’entre eux viennent vers moi, très simplement et visiblement sans arrière-pensée, pour tenter de m’aider. En vain, à vrai dire, car ils ne peuvent ni trouver le numéro qu’il me manque, ni connaître l’adresse de ma logeuse. J’entrevois alors une solution: il faut que je trouve une connexion internet dans cette fichue aérogare. Apercevant ce qui semble être un bureau de tourisme, je m’en approche et pose ma requête. Les types me font entrer, me font asseoir à l’un de leurs bureaux, et me voici, devant l’ordinateur à envoyer un mail à Liza (la logeuse) pour lui expliquer mon problème. Je termine en écrivant que j’attends Salomon (le chauffeur) et en lui indiquant mon numéro français. Environ quinze minutes plus tard, elle m’appelle pour me dire que Salomon m’attend dehors.

La conclusion de ce premier incident, c’est que d’emblée je me suis fait une opinion très positive des Éthiopiens: courtois et affables. On dit pourtant le contraire: hautains et arrogants. Pour l’instant, je n’en ai pas fait l’expérience. J’avais l’habitude de la gentillesse intéressée des Centrafricains; ici, personne ne m’a encore rien demandé en retour du service rendu, même si je me suis probablement déjà fait arnaquer en payant un taxi ou d’autres choses.

La maison où je loge est mignonne et Liza fort sympathique. C’est une anthropologue slovène qui travaille dans une ONG après avoir été enseignante et chercheuse à l’université d’Addis.

Une fois qu’elle m’ait présenté la maison, le quartier et le plan de la ville, elle part travailler, et moi explorer les lieux. Selon moi, la découverte d’une ville doit d’abord se faire avec les pieds. Le paysage passant forcément plus lentement, on peut prendre le temps de mesurer les distances, de repérer les rues, de s’approprier la structure de la ville, de contempler les jardins, les routes, les bâtiments.

C’est pourquoi je m’engage d’une extrémité de la ville à l’autre, tantôt à l’instinct, tantôt en jetant un œil sur le plan très précis dont je dispose. Je me retrouve au bout de deux heures dans le quartier de « la gare » (en français dans le texte), point de départ du « Chemin de fer Djibouto-Ethiopien » (en français dans le texte, hors-service depuis quelques années). Dans ce quartier vit une femme à qui je dois remettre un colis. Celle-ci m’accueille avec sa fille dans une minuscule maison située dans un genre de bidonville, avec latrines publiques en extérieur que j’ai la joie de tester à deux reprises. Elle me sert à manger du wat (sauce pimentée, servie ici avec de la viande) que l’on prend avec l’injera (genre de pain sans levain, galette de mil). C’est vraiment très bon, mais très épicé, et surtout les deux femmes insistent pour que je mange, que je mange, que je mange… Elles me resservent sans cesse, passant outre mes objections… À la fin je n’en peux vraiment plus. Je ne peux pas terminer mon assiette… Je vous jure, c’est physiquement impossible. Je reste finalement quatre heures chez elles, à parler en français de choses et d’autres, avec la télé allumée qui passe des films américains de qualité inégale. Puis le neveu arrive. Il me fait faire un tour du quartier (le club des cheminots, l’église…) et me raccompagne chez moi en taxi, vers 18 heures, avant que la nuit ne tombe.

Jour 2

Je me lève vers 8h30, fait ma lessive, prépare mon petit-déjeuner, bouquine un peu, écrit quelques lignes, et pars faire des courses. Dans un pays dont on ne connait rien, acheter trois tomates et un pain relève de l’exploit, car cela oblige à s’exprimer, à échanger avec les habitants, il faut compter ses sous, trouver les bonnes boutiques… Et puis, petit exploit après petit exploit, on peut commencer à être à l’aise.

Et justement, deuxième exploit à accomplir dans ma journée: prendre un bus pour me rendre à « Piazza », le quartier vaguement central, où est situé notamment l’hôtel de ville. Le réseau de bus est assez bien fichu, mais les directions indiquées au-dessus des véhicules sont écrites en lettres amhariques, donc incompréhensibles pour moi. Mais Liza m’a expliqué la logique du réseau, et ma marche de la veille m’a permis de repérer quelques lieux. Je me retrouve donc à Piazza assez vite, sans avoir à effectuer de changements. Le bus est en fait un minibus dans lequel on peut s’entasser à presque 20. Comme il ne fait pas chaud, ce n’est pas aussi gênant que dans la plupart des pays d’Afrique noire auxquels je suis habitué. Le contrôleur me parle de Jésus-Christ qui est le sauveur du monde dans un anglais approximatif que je lui rends bien volontiers, en roulant les r et en détachant chaque syllabe comme lui.

Je reste environ une heure à Piazza avec la ferme intention d’y retourner le lendemain. Puis je me rends à quatre kilomètres de là, dans un quartier bien nommé « Harat kilo », ce qui signifie « quatre kilomètres » (le kilomètre zéro étant Piazza). De là je marche jusqu’à « Amist kilo » (cinq kilomètres) où je visite le musée national d’Ethiopie. Celui-ci est un peu délabré, mal organisé, manquant d’explications, mais on y trouve son compte tout de même (41 centimes d’euros), notamment parce que s’y contemple la très célèbre et merveilleuse (comme l’appellent les Éthiopiens) Lucy, ou du moins une réplique de son squelette où apparaissent de couleurs différentes les pièces retrouvées et celles reconstituées.

Après cela, je reprends ma route jusqu’à « Sidis kilo » (six kilomètres) dans le but de me taper un autre musée, celui d’Ethnologie, sis dans la magnifique université d’Addis Abeba. Mais il est fermé. Je rebrousse chemin jusqu’à Harat kilo puis jusque chez moi. Je refais quelques courses pour mon dîner et mon petit-déjeuner, et je termine ma journée à lire, vous écrire et préparer la suite de mon voyage. Je songe un instant à sortir boire une bière dans le quartier, mais mes paupières s’abattent sur mes globes oculaires. Je ne peux rien faire d’autre que me coucher, après m’être assuré que le radiateur est bien allumé.

Jour 3

Mimi, la bonne de Liza, arrive vers 10 heures. Nous avons convenu la veille qu’elle me préparerait le café aujourd’hui avec tout le cérémonial traditionnel. Car ici, il existe une cérémonie du café. En voici les étapes, telles que je les ai observées (il se peut que certains gestes importants m’aient échappé et qu’au contraire d’autres insignifiants prennent ici une importance qu’ils n’ont pas) :
– Tout d’abord, faire des braises;
– Ensuite, une fois les braises chaudes, faire griller dans une mini poêle les fèves de café en ne cessant pas de les remuer (c’est ce qu’on appelle, je crois, la torréfaction);
– Au bout d’une demi heure environ, quand les fèves sont parfaitement grillées, il faut les moudre, à l’aide d’un pilon (éventuellement avec un mixeur électrique);
– Pendant ce temps-là, on commence à faire brûler de l’encens sur un autre brasero plus petit; on fait également chauffer de l’eau;
– Lorsque le café est moulu, on le transvase dans la cafetière remplie d’eau et on attend que le mélange atteigne la quasi ébullition.
– C’est prêt! On boit, en n’oubliant pas de remettre régulièrement de l’encens sur les braises.

Je ne sais pas bien à quoi correspond tout ce cérémonial, je ne l’ai lu nulle part. Pour l’instant, je regarde encore cela avec la même idée que je peux me faire des gens qui aiment faire la vaisselle, qui dorment dans des draps (plutôt que dans une couette), qui aiment passer le balai, ou qui font des recherches dans des encyclopédies papier: bref, des gens qui, selon moi, s’enquiquinent l’existence au nom de la tradition, des habitudes ou de je ne sais quoi d’autre. (Inutile de vouloir répondre à ce paragraphe: il est de pure mauvaise foi.) J’ai lu plus tard qu’il y avait encore une série de traditions autour de ce café, que ce sont toujours les femmes qui le préparent, qu’il faut en accepter au moins trois tasses sous peine de malédiction, que son nom provient probablement de Kaffa – le lieu où il fut créé…

C’est à une heure déjà bien avancée de l’après-midi que je me mets en tête de retourner à Piazza pour manger, et surtout pour acheter mon billet d’avion pour Dire Dawa. Arrivé à Harat Kilo, il m’est impossible de monter dans un autre bus car nous sommes trop nombreux à avoir le même souhait: à chaque minibus qui arrive, c’est une ruée qui se forme, et je ne peux pas faire le poids; j’en suis à peine à demander où se rend ce bus que déjà il est plein. Une seule solution, donc: la marche. À cause de ma crainte de passer pour un touriste, et donc mon refus de trop sortir ma carte, je me paume. C’est un peu exténué que je parviens à trouver l’agence d’Ethiopian Airlines.

Après un repas qui se termine à 16 heures, j’erre dans le quartier avec l’idée de trouver un sac un peu plus grand que ma « banane » qui, en plus d’être craignos, est trop petite pour y fourrer mon iPad. Vaine recherche: je ne retrouve indéfiniment que les mêmes modèles, dans tous les magasins, aux mêmes prix… Comment vivent toutes ces boutiques, à vendre exactement la même chose, les unes à côté des autres? Je me posais déjà la même question en Centrafrique, et j’ai une bribe de réponse: l’original ou l’hurluberlu qui voudrait lancer une nouvelle mode ne prendrait pas seulement le risque de rater son coup, c’est sa vie et celle de sa famille qu’il mettrait en danger. Les pays de précarité ne donnent pas la possibilité de prendre des risques, les enjeux en sont trop importants. Du coup, je me rabats sur le modèle le plus petit que je trouve, sans parvenir à négocier un centime de Birr.

C’est avec moins de difficultés qu’à l’aller que je rentre chez moi.

Jours 4 et 5

C’est de l’hôtel Jupiter que j’envoie cet article, car la connexion Internet est fournie avec les consommations. Un bon Coca (servie dans un magnifique verre à vin, s’il vous plait!) suffit à surfer pendant des heures… C’est le quatrième jour de mon séjour, et la suite est maintenant établie: cet après-midi et demain, je continue à explorer Addis, et lundi je m’envole pour Dire Dawa, deuxième plus grande ville d’Ethiopie où a vécu l’aventurier Henry de Monfreid, dans l’Est. J’y resterai quelques jours, puis je partirai à Harar, ville passionnante dit-on, où a vécu Rimbaud.

Quelles conclusions tirer de ces premiers jours? D’abord, je suis éreinté: marcher, rester souriant, être à l’écoute, discuter en anglais, tenter de prendre quelques rudiments d’amharique, comprendre les choses, tout cela, à 2500 mètres d’altitude, m’épuise… Addis est une ville assez étonnante. Très élevée, elle est aussi composée de nombreuses collines; on passe ainsi son temps à monter et à descendre. Comme beaucoup de villes africaines je pense, elle est moche et polluée. L’architecture et l’urbanisme sont désordonnés, vilains, sans cohérence. Mais on s’y sent assez vite bien, c’est une ville dynamique et joyeuse, avec de vrais musées, une vie culturelle intense entre théâtres, concerts, cinémas et expositions.

J’en aurai plus ou moins fait le tour demain, au terme de ces cinq jours.

Bibliographie:
Exploration guide for Addis Abeba City & the surrounding areas, Office du tourisme et de la culture d’Addis Abeba, 2009. C’est un guide qui traînait chez Liza; il fournit des renseignements intéressants sur la ville et il est bien illustré.
Addis Ababa, City Map, publiée par l’ambassade de l’Allemagne en Ethiopie, 1ère édition 2008. Cette carte à l’échelle 1/20000e est mon outil le plus cher, je ne la quitte pas!

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Demain, l’Ethiopie

Ce soir, je m’engouffrerai dans un Boeing 747 de la compagnie Ethiopian Airlines en direction d’Addis Abeba. C’est au petit matin, demain peu après 6 heures, que l’avion atterrira sur le tarmac de l’aéroport de la capitale de l’Ethiopie.

Après cela, le vide, ou presque. Je suis censé appeler un dénommé Salomon qui viendra me chercher et m’accompagnera chez Liza, une Slovène qui loue quelques-unes des chambres de sa belle maison du quartier des ambassades. Je dois y rester cinq jours.

Je doute que cinq jours soient vraiment utiles pour faire le tour d’Addis, mais c’est le temps qu’il me faudra pour prendre mes marques, repérer la (les) gare(s) routière(s), m’approprier la ville, comprendre sa structure urbaine, visiter les quelques hauts lieux historiques et culturels, et surtout préparer la suite du voyage.

Il faut dire que mon blog risque de bien mal porter son nom pendant trois semaines, car actuellement c’est la saison des pluies en Ethiopie, et cette pluie conjuguée à l’altitude (Addis est la capitale la plus haute d’Afrique, à 2500 mètres) provoquent des températures assez basses… C’est pourquoi je suis face à un dilemme : me farcir un temps dégueulasse dans le Nord du pays qui présente le plus d’intérêt historique (ma sensibilité et mon métier me portent dans cette direction), ou supporter un temps plus acceptable dans un Sud moins fascinant et moins exceptionnel – mais intéressant quand même – (ma haine de la pluie et mon amour de l’ombre m’y poussent). En réalité, j’ai déjà fait mon choix, mais pour l’instant je le garde pour moi – il demeure susceptible de changer dans la confrontation avec des paramètres que je n’identifierais qu’une fois sur place.

Je ne suis pas de ceux qui planifient leur voyage à la minute près. J’aime me perdre, me retrouver dans des endroits a priori sans intérêt, j’aime improviser au gré des rencontres et des circonstances, voyager le cœur léger et le nez au vent, explorer les contre-allées plutôt que les grandes avenues.

Je me suis constitué un paquetage minuscule, de quelques kilos seulement. En voici la liste exhaustive :
– un peu de technologie : un iPad, un iPod shuffle, un casque, un téléphone 2 SIM (!), un appareil photo, les câbles qui vont avec (un seul transfo), une lampe frontale ;
– quelques sous-vêtements de rechange, de quoi tenir trois jours (en se changeant tous les jours), un maillot de bain ;
– une veste de pluie, un pull, un khādī, un chapeau ;
– dans ma pharmacie : quelques pansements, deux compresses, trois dosettes de collyre et deux d’antiseptique, un antipaludéen et de la crème solaire (seront utiles si je vais à Harar, la ville de Rimbaud), du Zovirax, des antidiarrhéiques, du paracétamol, de l’ibuprofène, des somnifères (pour l’avion), des boules Quiès, trois paquets de mouchoirs en papier ;
– quelques nécessaires de toilette : une serviette de bain de 40 grammes, un reste de dentifrice, une brosse à dent, un savon de Marseille (qui servira autant pour mon corps que pour mes vêtements), un petit tube de shampoing, un coupe-ongles ;
– trois livres : un guide touristique, une méthode d’Amharique (la langue nationale) et Les Misérables de Victor Hugo ;
– mes papiers : passeport, argent, carte des vaccins, carte du groupe sanguin, carte Visa ;
– des lunettes de soleil (on ne sait jamais, entre deux averses) ;
– un sac poubelle ;
– un stylo ;
– un duvet ultraléger (j’ai hésité, car je suis sûr qu’il ne me servira pas) ;
– une poche ventrale (ce qu’on appelle vulgairement une banane) ;
– un colis d’1,5 kg environ que l’on m’a transmis pour une Ethiopienne qui vit à Addis, dont je me débarrasserai dans les premiers jours ;
– à tout cela il faut ajouter, évidemment, les vêtements que je porte sur moi.

Je suis prêt sans l’être vraiment. Demain, je serai en Ethiopie ; je suis excité et anxieux à l’idée de ce bond dans l’inconnu. Mais quand on se retrouve au bout de la planche, bien harnaché, face au vide, il serait dommage de ne pas sauter.

Bibliographie :
CANTAMESSA Luigi, avec la collaboration de AUBERT Marc, Découverte Ethiopie, Guides Olizane, 2005
GUETACHEW K., KAITERIS C., Amharique express, guide de conversation pour voyager en Ethiopie, Dauphin, 2ème édition 2013
HUGO Victor, Les Misérables, 1862, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1951 : ce sera mon livre de chevet et de trajet pendant ces trois semaines.

Webographie :
Pour voyager léger, le site de la randonnée légère et de la MUL (marche ultralégère)  fournit pas mal de techniques et de renseignements.