En attendant le prochain article, je vous propose ici quelques photographies d’un voyage que j’ai effectué en Inde en février 2007, au Rajasthan, à Delhi et à Agra. Il me reste de ce voyage les souvenirs d’un pays magnifique et passionnant. Aperçu en image:
Pushkar, Rajasthan, Inde
Kumbhalgarh, Rajasthan, Inde
Temples de Nagda, Rajasthan, Inde
A proximité de Ranakpur, Rajasthan, Inde
A proximité d’Udaïpur, Rajasthan, Inde
Udaïpur, Rajasthan, Inde
Udaïpur, Rajasthan, Inde
Udaïpur, Rajasthan, Inde
Udaïpur?, Rajasthan, Inde
Udaïpur, Rajasthan, Inde
Udaïpur, Rajasthan, Inde
Udaïpur, Rajasthan, Inde
Rajasthan, Inde
Rajasthan, Inde
Chittorgarh, Rajasthan, Inde
Scène du Kamasutra, Chittorgarh, Rajasthan, Inde
A proximité de Chittorgarh, Rajasthan, Inde
Bundi?, Rajasthan, Inde
Bundi, Rajasthan, Inde
Bundi, Rajasthan, Inde
Agra, Uttar Pradesh, Inde
Agra, Uttar Pradesh, Inde
Agra, Uttar Pradesh, Inde
Taj Mahal, Agra, Uttar Pradesh, Inde
PS: les légendes peuvent être erronées; c’est de mémoire que je les ai établies.
Pour expérimenter l’étendue de la mondialisation, il suffit de boire un Coca bien frais dans un village banda du cœur de la Centrafrique, tout en pianotant sur son Smartphone pour envoyer des mails, et se voir interrompu par un vendeur tchadien qui vous propose des contrefaçons de Nike fabriquées en Chine et arrivées par container au port de Douala, au Cameroun, avant d’être envoyées à Bangui par camion, puis dans ce village banda par taxi-brousse qui s’est ravitaillé en essence dans une station Total, tandis que non loin des femmes préparent un café produit au Brésil et torréfié aux Etats-Unis, en y ajoutant du lait en poudre produit et transformé en Europe.
La mondialisation contemporaine a créé un monde de hiérarchies et d’interdépendances. Les lieux moteurs de cette mondialisation peuvent s’analyser à plusieurs échelles. A petite échelle, on constate que les espaces intégrés sont les aires de puissances : Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Asie du Sud-Est (Chine, Japon, Inde). En y regardant de plus près, c’est essentiellement dans les grandes aires urbaines que se concentrent les dynamiques mondiales, et l’on voit se former un « archipel métropolitain » : les principaux flux – de marchandises, de personnes, d’informations, de capitaux – traversent avant tout quelques métropoles mondiales, du Nord comme du Sud. Enfin, à grande échelle, on constate qu’au sein de ces métropoles, quelques lieux en particulier dominent la mondialisation : ce sont les espaces d’échanges internationaux : les aéroports, les ports, les sites industrialo-portuaires, les zones commerciales, etc.
Pour un urbain privilégié des régions industrialisées, habiter le monde est devenu une évidence. Je l’ai constaté récemment en consultant le numéro 8100 de la Documentation photographique. Cette revue décortique chaque trimestre un sujet d’histoire ou de géographie, documents à l’appui. Dans ce numéro, intitulé « Habiter le monde », un schéma en particulier m’a interpelé : celui de l’habiter d’Alexandre. Pour ouvrir l’année 2015, je me suis amusé à reproduire ce schéma pour moi-même, m’essayant ainsi à un exercice d’égo-géographie
Le schéma ci-dessous cartographie les territoires que j’ai habités ces trois dernières années (de janvier 2012 à décembre 2014), la taille des disques correspondant au nombre de demi-journées passées dans chaque lieu. Evidemment, je n’ai indiqué que les lieux dans lesquels j’ai passé au moins 24 heures cumulées en trois ans. Sur le schéma, ces territoires sont éloignés les uns des autres en fonction du temps qu’il faut pour aller de l’un à l’autre, et non en fonction de la distance. J’indique également le mode et la fréquence des déplacements d’un lieu à l’autre, ainsi que l’utilisation que je fais de ces différents lieux (travail, gestion du ménage, loisir, sport, repos…).
Habiter le monde 2012-2014
Se dessine ainsi, à travers moi, un modèle-type du métropolitain contemporain. Je vis et travaille dans une commune des Yvelines (j’ai déménagé en janvier 2013 dans la même commune) ; je me rends régulièrement à Paris pour des sorties culturelles, des rencontres avec des amis, ou des courses diverses ; pendant mes vacances, parfois pendant mes week-ends, ou même dans le cadre de mes activités professionnelles (je suis enseignant et emmène mes élèves en voyages scolaires), je me rends en divers lieux de France ou à l’étranger. Avec mes spécificités, mon cas ne constitue pas une originalité : je suis ancré sur un territoire « de proximité » – ma commune de résidence et de travail – que j’identifie, et m’en échappe régulièrement à la faveur des facilités de mon lieu de vie (bien connecté), de mes revenus relativement confortables de jeune homme de la classe moyenne, et des conditions de transports modernes auxquels j’ai accès.
Habiter le monde est pour moi facile, mais il ne l’est évidemment pas pour des populations ou des territoires en périphérie de la mondialisation, dans les pays pauvres mais aussi dans les pays riches. Cet article n’est pas un plaidoyer pour la mondialisation ; il veut seulement poser un constat. Je ne crois d’ailleurs pas en un discours sans-frontiériste : les frontières ont toujours existé, d’une façon ou d’une autre, et elles sont à mon avis indispensables. On les dit souvent enjeux de conflits ; elles sont pour moi au contraire garanties de paix et de sécurité, car sans frontière, il n’y a pas de possibilité de fuir. Allez expliquer à un exilé politique qu’il faut supprimer les frontières ! Je crois qu’il ne sera pas ravi, car il est sans doute bien heureux d’avoir franchi les frontières du pays – qui est le sien, certes – où il était persécuté. Mais bien sûr, nous pouvons toujours nous plaire à croire en l’illusion d’un monde en paix perpétuelle… De même, les frontières permettent – lorsqu’elles sont respectées – de préserver la culture d’un peuple, sa langue, son histoire, son destin. La diversité des peuples et des modes de faire est une richesse pour l’humanité ; pouvoir les approcher est une chance ; parvenir à les comprendre – au moins un peu – aide à vivre. Je crois n’avoir cessé d’exprimer ce point de vue dans les articles de ce blog. Mais même si je me plais à habiter ce monde, je ne désire en aucun cas voir supprimées les frontières.
NB: L’image à la Une est une photographie prise par Anne-Laure, coopérante en RCA de 2009 à 2010.
En 2004, j’ai participé à la création d’une association qui œuvre dans l’aide à l’enfance en Haïti. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de parler de cette association, notamment dans un article sur l’humanitaire.
La chaîne de télévision locale Yvelines Première m’a invité à venir parler d’Haïti, pour une interview d’une douzaine de minutes. Vous pourrez consulter cette émission en cliquant sur le lien ci-dessous.
Je profite également de cette occasion pour envoyer vers un deuxième lien : pour le dixième anniversaire de l’association, nous avons réalisé un court documentaire qui retrace nos actions et nos projets:
Tout historien déteste qu’on lui parle de devoir de mémoire. Parce que les mémoires sont sélectives, malhonnêtes, contradictoires, égocentriques, partielles et partiales, l’historien préfère décrire son métier comme un travail de mémoire.
Du 16 au 20 novembre dernier, j’ai participé à un voyage à Auschwitz dans le cadre d’un projet qui s’appelle le « Train de la mémoire ». Initié il y a près de 25 ans par l’historien Jean Dujardin (aucun lien avec l’acteur !) et quelques autres, ce voyage consiste à emmener à Auschwitz environ 500 adolescents depuis la Gare de l’Est. Le trajet dure plus de 24 heures, sur place nous restons deux jours, puis repartons de nouveau pour 24 heures. Ce voyage en train, au-delà de son aspect symbolique, permet surtout, à l’aller, de se préparer à la visite des camps, à entrer en-dedans de soi ; au retour, il permet d’échanger, de réfléchir au témoignage qu’on apportera sur cet événement indicible, à laisser décanter l’inintelligible. Voyage historique, philosophique, spirituel.
Dans le fond, il n’est nul besoin de se rendre sur les lieux pour « comprendre » le comment de la destruction des Juifs d’Europe. Plusieurs mois avant de partir, j’ai commencé à me documenter. Je me suis enfin attaqué au chef d’œuvre de Raul Hilberg qui décortique minutieusement et méthodiquement le processus de destruction, depuis la définition du peuple juif jusqu’à son expropriation, sa concentration, puis son extermination. J’ai découvert le rapport de Witold Pilecki, traduit cette année en français, 70 ans après sa rédaction : ce résistant et patriote polonais s’est volontairement fait rafler pour Auschwitz, en 1940, afin d’organiser la résistance dans le camp et en prendre le contrôle. Il s’est finalement évadé en 1943. J’ai été fasciné par Des hommes ordinaires, de Christopher Browning, qui tente d’expliquer comment de simples policiers sont devenus des criminels contre l’humanité. J’ai regardé des extraits de Shoah de Lanzmann, j’ai relu Maus de Spiegelman, revu Le Pianiste de Polanski… Bref, j’ai travaillé.
Auschwitz Birkenau, camp d’extermination
Ce travail était indispensable, car à Auschwitz, si on ne sait pas ce qu’il s’y est passé, on ne voit rien : seulement des maisons en brique ou en bois, une campagne un peu triste, une brume tenace, des rails, des ruines. Mais dans ces maisons, des centaines d’hommes ont été entassés ; cette campagne a vu des centaines de milliers d’esclaves la retourner et s’y enfouir, cadavres sans nom ; cette brume était électrique pour ceux qui y restaient des heures durant, en pyjama, pendant les insoutenables appels ; ces rails étaient le terminus d’un voyage dont si peu sont revenus; et ces ruines sont celles de chambres desquelles nul n’est ressorti vivant.
Arrivée à Oswiecim
La grande force du voyage que j’ai effectué, c’est le temps. Le temps du trajet, je l’ai écrit plus haut, mais aussi sur place. L’arrivée de nuit à Oswiecim, sans en avoir l’air, est poignante : plus d’un million de personnes sont descendues autrefois à ce même quai, angoissées et hagardes. Le lendemain, nous sommes cinq-cents à marcher, silencieusement, de la gare à Birkenau. Je plonge au plus profond de mon âme, et je prends conscience que cette intense intériorité qui me gagne, je la dois paradoxalement à la masse que nous composons : cinq-cents âmes qui se taisent et qui marchent. Soudain, au bout de quarante minutes environ, les premiers miradors de Birkenau percent la brume. Nous passons ensuite la matinée à visiter le camp, avec une guide polonaise et un interprète français extraordinaires : elle est synthétique, parvient à exprimer en peu de mots l’essentiel et suscite un gouffre de réflexions ; l’interprète, qui découvre Auschwitz comme nous, est ému, les mots qu’il traduit semblent le dépasser, et c’est beau. Tandis que nous récitons le Kaddish, cette prière juive des jours d’enterrement, puis que nous énonçons les noms d’hommes et de femmes disparus dans les camps, la pluie – une pluie glaciale – se met à tomber. Nous sommes nombreux à avoir oublié nos parapluies à l’hôtel, nous tremblons de froid, mais – nous en avons parlé ensuite – nous l’acceptons tous. Ce désagrément nous paraît, dans l’instant, tellement minuscule.
Marche silencieuse vers Auschwitz II – Birkenau
Auschwitz II – Birkenau, camp d’extermination
Le lendemain, la visite d’Auschwitz I dure quatre heures. Quatre heures à passer d’un block à l’autre et à contempler, ahuris, les grappes de cheveux, les montagnes de chaussures, les valises entassées, les jouets d’enfants, les photos de ces corps amaigris, les vidéos de communautés joyeuses avant la guerre, toutes ces familles fauchées dans leurs bonheurs simples, la liste des noms de toutes les victimes à qui on a précisément voulu ôter leur nom… Personne ne parle, on écoute, nous sommes épuisés mais nous ne pensons pas à l’heure qui tourne, à la faim qui monte ; certains élèves sont très émus, d’autres moins, ou pas du tout, mais tous sont concentrés. Quelques gestes, quelques regards les uns pour les autres, discrets, simples, respectueux, fraternels. Je les admire d’être là, à dix-sept ans, d’encaisser le spectacle de l’horreur, de plonger dans la complexité du Mal. Je les observe : à l’œil nu, je peux voir qu’ils sont en train de grandir ; ils sont en train de gagner en maturité en quelques heures, et c’est impressionnant.
Auschwitz I, camp de concentration
Jeune déportée à Auschwitz, photographiée par les SS
Le travail de mémoire est en marche. C’est douloureux mais ce n’est pas du masochisme, ni du voyeurisme que de regarder la réalité en face, même la plus atroce. S’intéresser à la destruction des Juifs d’Europe, c’est avant tout s’intéresser à l’origine du mal en tout homme, et, par conséquent, à la responsabilité de chacun dans une entreprise collective.
Je me demande si, avant ce voyage, je n’avais pas l’âme habituée que dénonce Charles Péguy :
« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. On a vu les jeux incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué… Les « honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce. C’est que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux qu’on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n’ont point de défauts eux-mêmes dans l’armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale, constamment intacte, leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invincible arrière-anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent pas cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché. Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont pas vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas de plaies. C’est parce qu’un homme était par terre que le Samaritain le ramassa. C’est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l’essuya d’un mouchoir. Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n’est pas sale ne sera pas essuyé. »
En dépit de certaines apparences (mon engagement associatif) et peut-être même à cause d’elles, je crois que j’étais devenu une âme habituée, quasiment insensible à la misère, proférant des « c’est comme ça, il y en a toujours eu ». Je parle au passé, car je sens quelque chose qui s’est brisé en moi, une certaine raideur, et en se brisant elle a laissé s’échapper une douceur qui s’empare maintenant de tout mon être.
Dessin d’enfant déporté à Auschwitz
Dans son troublant récit, La Nuit, Elie Wiesel écrit ceci, après qu’un petit garçon et deux adultes ont été pendus et que les autorités du camp forcent les autres détenus à les regarder : « Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore… Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints. Derrière moi j’entendis [un] homme demander : – Où donc est Dieu ? Et je sentais en moi une voix qui lui répondait : – Où est-il ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence… »
Où es-tu, Dieu ?
Il est légitime de se poser cette question face au scandale que constitue Auschwitz. C’est une autre question, au moins aussi légitime (me semble-t-il), que je me suis posée :
Où es-tu, homme ?
Le 26 mai 2014, le pape François en visite au mémorial de Yad Vashem s’interrogeait lui aussi, méditant sur l’épisode de la Genèse où Dieu apprend qu’Adam a enfreint son interdiction de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal : « Homme, qui es-tu ? Je ne te reconnais plus. Qui es-tu, homme ? Qu’es-tu devenu ? De quelle horreur as-tu été capable ? Qu’est-ce qui t’a fait tombé si bas ? […] Non, cet abîme ne peut pas être seulement ton œuvre, l’œuvre de tes mains, de ton cœur… Qui t’a corrompu ? Qui t’a défiguré ? Qui t’a inoculé la présomption de t’accaparer le bien et le mal ? Qui t’a convaincu que tu étais dieu ? Non seulement tu as torturé et tué tes frères, mais encore tu les as offerts en sacrifice à toi-même, parce que tu t’es érigé en dieu. »
Du lycée où j’enseigne, et où je fus élève autrefois, nous dominons la Seine. Cela fait vingt-cinq ans que je regarde, depuis ces salles de classe forcément un peu austères, le fleuve majestueux qui s’écoule lentement. L’horizon est barré par les tours de la Défense, le Mont Valérien, les forêts domaniales derrière lesquelles s’étendent les jardins du château de Versailles.
Un jour du mois d’octobre 2014, je suis sorti de chez moi, j’ai longé les rues peuplées en cette somptueuse après-midi dominicale des vacances de la Toussaint, j’ai descendu les vieux escaliers qui mènent à la Seine – ultimes restes du château neuf, détruit pendant la Révolution – et j’ai marché, pendant plusieurs jours, quasiment jusqu’à la mer. A vrai dire, cela faisait déjà un moment que j’y pensais, à ce périple, je l’avais quelque peu prémédité. Depuis toutes ces années que je contemplais le fleuve s’enfuir indéfiniment, je savais qu’un jour je partirais à sa rencontre, faire un bout de chemin avec lui. Au mois de février dernier, j’ai pris la décision d’accomplir ce voyage quand les beaux jours et mes congés le permettraient. La fin du mois d’août aurait été idéale, mais des contraintes familiales m’ont retenu, et c’est pourquoi j’ai repoussé le projet au mois d’octobre.
A la fin de cet article, vous trouverez un diaporama de photographies prises pendant ma randonnée.
De Saint-Germain-en-Laye à Conflans-Sainte-Honorine : préparatifs et rodage
La tentation la plus ardente à laquelle j’ai d’abord pensé résister fut de couper les méandres – nombreux – qui tournoient dans la vaste plaine. Et puis je me suis souvenu de ma tentative de tour du Golfe du Morbihan, en 2009 : au bout de cinq jours, je n’avais plus supporté de tortiller indéfiniment, de faire de longues boucles de plusieurs heures avec le sentiment d’avoir avancé de 100 mètres tout en ayant marché 10 kilomètres. Finalement, j’avais mis le cap au Sud, vers la Vendée, ne pouvant plus voir en peinture ce littoral pourtant magnifique.
Je me suis souvenu aussi (mais l’avais-oublié ?) que le territoire français était quadrillé par de nombreux chemins extrêmement bien balisés qu’on appelle les GR, les PR (Grande Randonnée, Petite Randonnée), ou les chemins de pays. En général, ces chemins nous font passer par des endroits préservés, beaux, intéressants. Or, l’un d’eux, le GR2, a un tracé qui suit la Seine. Certes, bien des fois il coupe les méandres ; bien des fois, nous perdons de vue la Seine ; parfois même nous remontons le fleuve pour garder le cap à l’ouest. Mais cela ne fait que rendre la route plus agréable, plus riche, moins ennuyeuse. Et surtout, cela évite de s’encombrer de cartes et de se retrouver dans de vilaines zones industrielles.
Inscription GR2, Duclair
J’ai donc opté pour suivre le GR2, en mettant de côté mon petit orgueil qui me fait aimer les routes qu’on ouvre soi-même au risque de s’y perdre (même si, en l’occurrence, perdre la Seine – quand on la descend – est impossible). Et j’ai tout de même, la veille de mon départ, acheté une carte, ou plutôt deux recouvrant toute la zone à parcourir. J’évoquais déjà dans un article précédent mon amour des cartes. Je le réaffirme ici : les cartes de l’IGN sont d’une telle beauté et d’une telle précision qu’elles valent bien des discours ; elles m’aident à observer le paysage, à en repérer les détails, les contours, les substrats.
Et puis, j’ai innové en utilisant l’application Géoportail sur mon téléphone. Géoportail, c’est un site officiel, gouvernemental, qui permet d’accéder à toutes les cartes de l’IGN, à toutes les échelles. Elle permet bien sûr de se localiser (se « géolocaliser », comme disent les pléonastes) sur ces cartes. Ainsi, impossible de se perdre ! Enfin, en théorie… Car l’inconvénient de ce procédé, c’est qu’il est dépendant de la longévité de votre batterie de téléphone… Si Géoportail m’a bien aidé, il m’a obligé à une gestion rigoureuse de ma batterie ; c’était, à vrai dire, une excellente occasion de me déconnecter.
Le premier jour a été plus dur que je ne l’avais prévu. Je suis parti vers 13h30, il faisait beau, et les premiers kilomètres furent joyeux : je découvrais un chemin de halage bien entretenu, une petite beauté inconnue et pourtant si près de chez moi. Après Sartrouville, le chemin quitte les bords de Seine pour se perdre dans des ruelles et des portions de bois que je trouve un peu glauques, à Cormeille-en-Parisis et à la Frette-sur-Seine. A Herblay, au détour d’un virage, je tombe soudain sur une charmante église de style roman. J’arrive à Conflans-Sainte-Honorine vers 17 heures, puis à mon hôtel trois-quart d’heures plus tard. Je suis éreinté : 23 kilomètres en quatre heures, j’ai été rapide ! J’ai pourtant mal évalué la distance : je pensais n’avoir que de 10 ou 15 kilomètres à parcourir.
Conflans tire son nom du fait qu’elle se situe à la confluence de la Seine et de l’Oise. Mon hôtel se situe à quelques mètres du point où la rivière se jette dans le fleuve, et de ma fenêtre, je peux les apercevoir tous les deux qui se rejoignent en silence. Dis comme cela, c’est poétique et enchanteur, mais en vérité, c’est dans un hôtel merdique et à peine propre que je loge, et pour apercevoir le confluent, mon œil doit passer au-dessus des rails du RER : la gare est juste là, devant moi.
La belle France
Le lendemain, départ à 8 heures 30. Je suis rejoint en fin de matinée par mon ami Jean-Martin, à Vaux-sur-Seine. Nous marchons vite, mais les coins que nous parcourons sont pauvres en commerce, et au bout d’un moment, affamés, nous commençons à craindre de ne pas trouver de quoi nous restaurer. A Tressancourt-sur-Aubette, un homme nous indique un Simply Market à 1,5 kilomètre, et un autre nous y emmène en voiture. Celui-ci nous explique la triste réalité de villages comme le sien : les commerces ont disparu, la voiture est devenue indispensable ne serait-ce que pour acheter son pain. Il nous raconte que la supérette du village a dû fermer à la suite d’un changement de propriétaire : entre les deux, une discothèque s’est ouverte sur la commune et a obtenu l’unique licence délivrable sur le village pour vendre de l’alcool, empêchant du même coup un éventuel repreneur de la supérette d’en vendre, vouant son entreprise à l’échec. Voilà pourquoi il n’y a plus de commerce à Tressancourt : à cause d’une boite de nuit.
La Collégiale de Mantes-la-Jolie
Après ce détour dans ce qui est en fait la « banlieue » de Meulan et des Mureaux, un deuxième problème se pose à nous: où allons-nous dormir ce soir ? Nous découvrons qu’aucun hôtel n’est installé sur notre parcours, et même si nous sommes prêts à quelques détours, nous tombons sur des hôtels déjà complets. Nous quittons donc le GR, escortés par deux dames rencontrées là – professeurs de sport habitant dans le coin – pour rejoindre la gare de Juziers, puis, en train, Mantes-la-Jolie. Les trois hôtels de la place de la Gare sont complets. Nous devons prendre un bus qui nous emmène à l’Ibis du Val Fourré ! Pour nous qui étions partis parcourir la campagne normande, le voyage commence mal !
Le lendemain toutefois, nous décidons de rejoindre le GR à pied, en traversant toute la ville de Mantes. C’est le début d’un parcours dans une belle France. Hormis ces banlieues un peu tristes, nous traversons quatre départements qui me semblent loin de la diagonale du vide, ou de ce que le journaliste Jean-Paul Kauffmann appelle la France des conjurateurs, ou le géographe Christophe Guilluy la France périphérique. Ces expressions désignent ces régions de France relativement pauvres, rurales ou périurbaines, abandonnées, d’où sont partis les services publics, oubliées des politiques qui se sont plutôt intéressées aux banlieues des grandes agglomérations.
Les Yvelines, le Val d’Oise, l’Eure et la Seine-Maritime, durant ce périple, me font l’effet de départements riches : les paysages sont bien entretenus, proprets, soignés. Chaque village vibre dans la rambleur de l’Histoire : des châteaux médiévaux, des églises ou des collégiales du XIIIème siècle, des masures du XVIIème, des clochers du XVIIIème, des bords de Seine peints par les impressionnistes au XIXème, un hôtel occupé par Balzac, la maison de Léopoldine Hugo, de vétustes lavoirs, puits, hangars. Ensemble, ces villages forment ainsi comme un immense chapelet chronologique : Herblay, Conflans, Triel, Vaux, Vétheuil, Mantes, La Roche-Guyon, Giverny, Vernon, Les Andelys, Rouen, Caudebec-en-Caux, Villequier, Harfleur, Le Havre… On croirait voir cette France recouverte « d’un blanc manteaux d’églises » chère à Raoul Glaber, ce moine du XIème siècle. Ces églises et ces bâtiments sont les traces d’un passé glorieux, mais leur préservation actuelle est le signe d’une richesse du présent.
Pourtant, nous n’avons pas croisé beaucoup d’humains. Les usines me semblaient parfois désaffectés, les rues étaient souvent vides, certaines gares ne voyaient plus que quelques trains s’arrêter. Trompeuses apparences ! A bien y regarder, les paysans sont aux champs et les bêtes dans leurs prés ; les cheminées des usines fument ; le fleuve est parcouru de péniches et parsemé de sites industrialo-portuaires pour la plupart spécialisés dans la pétrochimie ; les jardins sont tondus, fleuris, les maisons en bon état, preuve d’une occupation permanente ou régulière. Et à bien y écouter, on peut entendre les machines agricoles ou industrielles qui fonctionnent dans la vallée, les chiens qui aboient ici et là, les hommes qui crient aux chantiers, les trains de la ligne Paris – Le Havre qui passent en soufflant. La vallée de la Seine est visiblement un bassin de plein emploi.
Depuis une petite ville du nom de Saint-Pierre-du-Vauvray, nous avons été emmenés en voiture à la gare Val-de-Reuil, assez laide mais bien fréquentée, à en croire les travaux d’agrandissement. Et de là, nous avons rejoint en train Rouen, où vit mon frère et sa famille. Pour un randonneur, faire du stop, prendre le bus ou le train est toujours un peu honteux. Comme il a l’impression de tricher, le marcheur se cherche des excuses, tient absolument à s’autojustifier… L’excuse, ici, c’est que nous ne nous sommes pas équipés de tentes et qu’il a été souvent compliqué de trouver des hébergements. Parfois aussi, nous avions mal évalué le temps de marche d’un lieu à un autre et nous nous trouvions en pleine campagne à la nuit tombante, harassés et fourbus… Mais c’est stupide de se chercher des explications : nous pouvons bien faire ce qui nous chante, nous n’avons de compte à rendre à personne ! L’auto-stop, le train, les bus ont bien eux aussi leurs charmes, ils peuvent être l’occasion de rencontres improbables.
Aussi, après la nuit passée à Rouen, je laisse là mon ami Jean-Martin qui doit rentrer à Paris, et je poursuis seul le périple. Je récupère le GR212 à Barentin que j’ai rejoint en train. Le GR212 fait la jonction avec le GR2 à Duclair, où je déjeune, mal abrité de la pluie dans un sous-bois. Cette journée sera la seule pluvieuse. J’ai été chanceux : les autres jours ont varié du grand bleu au gris normand ; hormis une averse de dix minutes, jamais de pluie.
Mairie de Caudebec en Caux
A Caudebec-en-Caux, l’intercommunalité Caux Vallée de la Seine est en train de construire un musée de la Seine dont l’ouverture est prévue pour 2015. S’il est bien fait, il peut valoir le coup. Car la Seine a tant d’histoires à raconter. Tout en bas de cette page, après le diaporama et la bibliographie, je vous ai recopié un texte inscrit sur un panneau explicatif dans la boucle de Caudebec.
A Villequier, j’ai été ému de passer devant la maison de la famille Vacquerie, amie de celle de Victor Hugo et alliée à elle par le mariage de Léopoldine et Charles. C’est dans ce village que les jeunes mariés sont tragiquement décédés dans un accident de canot par temps venteux. Ce drame a inspiré au poète ce texte célèbre que je vous livre ici, car il me remue profondément :
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Eloge de la lenteur
Une semaine de randonnée, c’est insuffisant pour pouvoir fanfaronner. C’est somme toute assez modeste, même si j’ai eu le sentiment de me faire vivre une expérience originale en partant de chez moi à pied pour une destination lointaine. Une semaine à 5 km/h. Pour prendre le temps d’observer les paysages, de taper des brins de causette avec quelques personnes, pour sentir le roulis des muscles qui se mettent en branle et qui s’usent, pour mesurer la beauté du chemin, pour remarquer des détails que l’on néglige habituellement, pour explorer l’au-delà des villes, pour voir ce qu’il y a derrière l’horizon que nous offrent le rail ou la route.
Le GR2 est très agréable. Dans l’ensemble, il est bien balisé. Une carte au 1/25000ème est indispensable car par moment le marquage fait défaut : effacé, caché derrière des feuilles, inexistant… Le GR2 m’a tout de même semblé peu adapté à une marche de plusieurs jours : les lieux d’hébergement ou de restauration sont rares ou alors obligent à des détours importants ; il emprunte certes des chemins charmants, mais on voudrait parfois moins tortiller ; il perd souvent la Seine de vue, et c’est un peu dommage.
En définitive, je me suis arrêté à Notre-Dame-de-Gravenchon, peu avant Lillebonne, à quelques kilomètres du Havre, là où la Seine n’est plus que le théâtre d’un interminable réseau de raffineries, de pipeline et d’usines à gaz. J’étais prêt à terminer en une journée la dernière longue portion du trajet qu’il me restait à effectuer, mais mon corps a refusé : une semaine à marche forcée a fini par l’endommager ! C’est mon pied gauche qui le premier a dit stop : il a enflé l’avant-dernier jour, probablement à cause d’une glissade sur un escalier mouillé. Toute la journée, j’ai marché avec cette cheville qui me lançait. Du coup, c’est la jambe droite qui supportait l’essentiel de l’effort, et elle a fini, elle aussi, par me faire souffrir !
Tant pis : à Gravenchon, j’ai pris un bus pour le Havre, puis du Havre un train pour Paris, avant le métro et le RER jusqu’à la case départ. Mais, pour citer une phrase lue sur le pare-brise arrière d’une voiture garée dans un des villages parcourus, « dans le voyage, ce qui compte n’est pas la destination, mais le chemin. » Cela fait une excellente conclusion.
La Seine, La Défense, le Mont Valérien, vue depuis Saint-Germain-en-Laye
Nymphe de la Seine, Pont du Pecq
Achères, vue depuis Herblay
Confluence Seine et Oise, Conflans-Sainte-Honorine
La Seine et l’île de Limay, vue du Pont de Mantes-la-Jolie
La Collégiale de Mantes-la-Jolie
Vieux pont, Limay / la Centrale de Porcheville en arrière-plan
Le Val Fourré, Mantes-la-Jolie, vue de Follainville-Dennemont
Boucles de Seine, Vétheuil
GR2, entre Vétheuil et la Roche-Guyon
Côtes d’Haute-Isle, à proximité de la Roche-Guyon
La Seine, entre Vétheuil et la Roche-Guyon
Maison troglodyte à la Roche-Guyon
La Roche-Guyon (1)
La Roche-Guyon (2)
Maison sur l’eau à Vernon (rive droite)
Belle maison à Notre-Dame de l’Isle
Grange au bord du lac, entre les Mousseaux et Bouafles
Château Gaillard, Les Andelys
Les Andelys
Chemin de halage, les Andelys
Île du Château, Les Andelys
Belle maison à La Roquette
La Seine, Muids
La Seine et l’île Bunel, vue du Pont de Saint-Pierre-du-Vauvray
Vaches normandes, entre Villers-Ecalles et Duclair
Usine en bord de Seine, vue des hauteurs du Trait
Chemin forestier, Saint-Wandrille-Rançon
Eglise Saint-Michel à Saint-Wandrille-Rançon
Usine au pied du pont de Brotonne
Pont de Brotonne
Champs entre Villequiers et Notre-Dame-de-Gravenchon (1)
Rues de Villequier
Caudebec en Caux / le pont de Brotonne en arrière-plan
Mairie de Caudebec en Caux
Champs entre Villequiers et Notre-Dame-de-Gravenchon (2)
GR2, à proximité de Notre-Dame-de-Gravenchon
Crépuscule sur la raffinerie de Lillebonne
Raffinerie de Lillebonne
Cartographie :
– Top 100, numéro 108, Paris – Rouen, IGN 2013
– Top 100, numéro 107, Rouen – Le Havre, IGN 2013
Bibliographie :
– KAUFMANN Jean-Paul, Remonter la Marne, Fayard, 2013
C’est le livre qui a inspiré mon propre voyage. Le journaliste remonte la Marne pendant sept semaines et 500 kilomètres, remontant ainsi l’histoire et évoquant ses rencontres.
– GUILLUY Christophe, La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014
Je ne l’ai pas lu, mais il a fait grand bruit…
Annexe : Histoire du méandre de Brotonne
Malgré sa nonchalance apparente, la Seine fut un fleuve particulièrement tumultueux pendant ces deux derniers millions d’années. Pendant les glaciations, elle a effectué un travail de sape qu’on a du mal à imaginer. Son cours a subi des transformations que seul l’examen du paysage peut encore révéler à des esprits curieux.
L’histoire de la boucle de Caudebec en Caux
Il y a deux millions d’années (1), la Seine coulait au milieu de l’actuelle forêt de Brotonne. La boucle ainsi formée s’est élargie progressivement (2) jusqu’à ce que, il y a 500.000 ans, la Seine finisse par recouper le méandre à sa base, au niveau de la commune actuelle de La Mailleraye (3).Le creusement du plateau se poursuit et le méandre, au bord duquel s’est construit Caudebec, continue de s’ébaucher. Le soulèvement progressif de la région a peu à peu mis l’ancien méandre hors d’eau (4), sauf à la base des deux branches du méandre aux lieux-dits « le Val Rebours » et le « Val du Torps ». La présence de ruisseaux et de terrains marécageux y perpétue la mémoire du fleuve. Quand on traverse la forêt en plusieurs endroits et notamment pour rejoindre Pont-Audemer, on descend au fond d’un vallon et on en ressort presque aussi vite : on vient tout bonnement de franchir un méandre fossile de la Seine.
Rives et endiguement
Jusqu’au 19ème siècle, la navigation commerciale doit composer avec un fleuve sauvage. Son cours divaguant forme des bancs, des chenaux et des îles (île de Belcinac). Les bateaux devaient attendre des vents favorables et la marée haute. Peu à peu, des îles ont été rattachées, et des bras comblés. Au 19ème siècle, la question de l’accessibilité du port de Rouen aux gros navires était posée. Les riverains demandent la protection de leurs biens fonciers grignotés par la Seine. En 1846 débute l’ère des endiguements et des grands travaux. Ceux-ci consistent à creuser un chenal au profit inégal et à édifier une digue sur chaque rive, renforcée par des enrochements puis par des pavés et du béton. Le lit, large d’1 km, est réduit à 300 mètres et sa pofondeur navigable passe de 3 m à 10,50 m.
Lorsque je vivais en Centrafrique, un élève m’a un jour demandé :
« – Monsieur Charles, est-ce que c’est vrai que chez vous, en France, les gens parlent toujours de la météo ? »
« – C’est tout à fait vrai, ai-je répondu, mais cela s’explique par le fait qu’en France – et d’une façon générale dans toutes les régions dites tempérées – le temps est extrêmement variable, d’un jour à l’autre, et même d’une heure à l’autre ! Aussi, il alimente beaucoup de conversations. Alors qu’au contraire, chez vous, le temps est invariable : il fait chaud et sec tout le temps, jusqu’à ce qu’un jour il se mette à pleuvoir. C’est la saison des pluies. Alors, il fait chaud et humide tout le temps. Et puis un autre jour, environ six mois plus tard, la pluie cesse de tomber. C’est la saison sèche. Il n’y a rien à en dire. Ce sont les tropiques qui expliquent cela. »
Ces deux petites lignes – soi-disant imaginaires – n’ont l’air de rien, et pourtant, dès mes premiers voyages dans leurs contrées, je suis tombé amoureux d’elles, j’ai été séduit par l’ambiance qui règne entre elles, par ces mondes sans hiver qu’elles ont engendrés. Le premier de ces voyages entre les Tropiques fut un séjour en famille sur l’île Maurice, en décembre 2003. Magie des transports modernes, quelques heures nous séparaient de la grisaille de l’hiver parisien lorsque nous avons humé l’air chaud et humide de Mahébourg, dans le sud de l’île, quelques heures nous séparaient de la pluie froide lorsque j’ai plongé mon corps dans l’eau turquoise de l’Océan Indien. Je me rappelle que cette eau sur ma peau asséchée par l’hiver a provoqué une sensation de brûlure, comme si le sel s’introduisait entre les fines gerçures creusées sur mon visage. Nous arrivions dans une région du monde où la saison des pluies s’était déjà bien installée, le temps était à la menace des cyclones, et j’imagine que ce genre d’atmosphère – moite, collante, lourde – ne plait pas à tout le monde. Mais à moi, il plait férocement.
A vrai dire, les régions intertropicales souffrent de deux réputations contradictoires : l’une infernale, l’autre idyllique. Comme les pays situés entre les Tropiques sont tous des pays pauvres, ils peuvent effrayer : ce sont des zones de violence, de bruit, d’agitation, de misère, de saleté. A contrario, comme le climat et les paysages peuvent y être d’une grande douceur si l’on choisit bien le moment pour s’y rendre, ces régions bénéficient d’un potentiel paradisiaque immense. Aussi, le voyageur négligent aura du mal à se départir de son impression paradoxale provoquée d’une part par la gêne qu’il éprouve face à l’insolente pauvreté du pays ; d’autre part par la suave langueur qui se dégage de ces hôtels luxueux, de ces plages bordées de cocotiers, de ces mers bleues et chaudes. Ce voyageur-là, qu’il soit touriste ou homme d’affaires, sera troublé et ne saura pas discerner la réalité de ces régions ni percevoir leur splendeur réelle et leur misère véritable.
En quoi donc les deux lignes tropicales sont-elles responsables de cette contradiction ? Un botaniste, Francis Hallé, l’explique avec brio dans une belle synthèse, où il a osé dépasser le cadre de sa spécialité : La condition tropicale – Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes. C’est à lui que je suis redevable de cet article. J’espère que ma « fiche de lecture » ne trahit pas ses explications !
D’abord, il faut savoir que ce n’est pas le hasard mais le calcul précis d’astronomes qui a tracé les tropiques à leur place, à 23°27’8’’ au Nord (Tropique du Cancer) et à 23°27’8’’ au Sud (Tropique du Capricorne), de part et d’autre de l’équateur. Cet angle (23° et des poussières) est celui que forment l’axe de rotation de la Terre et son axe de révolution. Comme vous le savez probablement (vous le saurez si vous activez vos souvenirs de l’école primaire) notre planète est animée par deux mouvements : une rotation sur elle-même en 24 heures, et une révolution autour du soleil en 365 jours et 6 heures. Or, les axes de ces mouvements sont légèrement décalés, comme le montre le grossier schéma ci-dessous. Et c’est ce léger décalage, d’environ 23° donc, qui explique l’existence de tropiques. (Pour info, Uranus – la planète couchée – a un angle tropicale de 82°, ce qui signifie que sa zone intertropicale recouvre l’essentiel de sa surface).
Les tropiques – une réalité astronomique
Francis Hallé a réussi à m’intéresser à des disciplines que j’avais abandonnées avec bonheur il y a presque vingt ans, au début du lycée. Si la climatologie (que j’ai poursuivie à l’université) m’a toujours enthousiasmé, c’est loin d’être le cas de la géologie (que j’ai également dû me farcir dans mes études supérieures) et de la biologie. Or, l’existence de tropiques a des conséquences non négligeables sur les climats, les sols, la faune, la flore, les paysages de ces régions. Par exemple :
– Il n’y a qu’entre les tropiques que l’on peut observer le soleil au zénith, c’est-à-dire à la parfaite verticale au-dessus de nos têtes. Dans l’absolu, ce moment ne dure qu’un temps, à midi, et intervient deux fois dans l’année (sauf sur l’équateur lui-même où cela n’arrive qu’une seule fois). Lors de vos prochaines vacances ou missions entre les tropiques, renseignez-vous pour savoir si le soleil sera au zénith sur la période et sur la latitude de votre destination, vous aurez ainsi l’occasion de contempler un paysage sans ombres…
– sur le plan climatique, la caractéristique principale des tropiques n’est pas la chaleur : vous en serez convaincus si vous séjournez à Addis Abeba au mois d’août (environ 15°C). Non, le marqueur climatique des tropiques, c’est avant tout l’existence de saisons pluviométriques et non thermiques. En gros, une saison sèche alterne avec une saison humide de plus en plus longue au fur et à mesure qu’on s’approche de l’équateur. Ainsi, l’amplitude thermique est très faible sur une année entière (moins de 5° C d’écart), mais elle peut être importante sur une journée (parfois plus de 20°C d’écart).
– Les forêts équatoriales, même si elles tendent à disparaître, sont des lieux extraordinaires de beauté et de splendeurs biologiques. Contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas à terre, sous les arbres, que la vie s’y déroule, mais dans les cimes des arbres, dans ce qu’on appelle la canopée. A plusieurs dizaines de mètres de haut, la faune et la flore y sont d’une formidable richesse.
– Les tropiques sont un paradis pour les botanistes, et l’on comprend que Francis Hallé s’y soit tant intéressé ! La biodiversité y est très élevée : « Lorsqu’une même famille de plantes appartient à la fois aux latitudes moyennes et basses, on trouve une large gamme de types biologiques chez les espèces tropicales, tandis que celles des latitudes moyennes adoptent en général un type biologique unique, le plus souvent celui des herbes. » Par ailleurs, non seulement la biodiversité est élevée sous les tropiques, mais en plus elle y permet souvent que se développent des espèces de grandes tailles, ce qui rend les paysages de ces régions impressionnants. Les tropiques sont aussi des régions d’intense activité bactériologique, ce qui explique que les maladies y prolifèrent plus facilement qu’aux hautes et moyennes latitudes.
– La photopériode désigne l’alternance entre le jour et la nuit en vingt-quatre heures. Entre les tropiques, cette période est relativement stable toute l’année : sur l’équateur même, les jours et les nuits se partagent invariablement le temps en deux parties égales (12 heures chacun). A mesure qu’on se dirige vers les hautes latitudes, le photopériodisme marque un prolongement de plus en plus net des nuits jusqu’au solstice d’hiver, puis des jours jusqu’au solstice d’été. Mais entre les tropiques, cette variabillité est faible. L’aube et le crépuscule sont des instants de beauté qui nous font passer du jour à la nuit, ou de la nuit au jour en quelques minutes. Quand le jour baisse, peu avant 18 heures, il est temps de rentrer chez soi, car on risque de se laisser surprendre par la nuit !
Francis Hallé n’en reste pas à ces considérations naturelles ; il s’avance également sur le terrain miné de l’anthropologie, assumant une part de déterminisme dans ses raisonnements. Cela me semble assez courageux compte-tenu de la doxa égalitariste contemporaine. La thèse de son livre pourrait être résumée ainsi : plutôt que de parler d’Occident et de Tiers-Monde, de Nord(s) et de Sud(s), il faudrait plutôt distinguer, lorsqu’on veut réfléchir aux aires de développement, les zones de basses latitudes (intertropicales) et les zones de moyennes latitudes (« tempérées »). C’est un fait : les régions de basse latitude comprennent toutes, quasiment sans exception, des pays pauvres.
Danseuses traditionnelles en RCA, Sibut, 2010
Ce qu’explique Hallé, c’est qu’aujourd’hui les caractéristiques culturelles, sociales et économiques des tropiques sont propres aux sociétés traditionnelles : prédominance du groupe sur l’individu, rôle de la femme essentiellement réservée à la sphère privée, perception d’un temps « tournant », grande importance du sacré, attachement aux signes de la nature, fatalisme. A vrai dire, sur ces questions, un autre scientifique – agronome celui-ci – est plus convaincant que Hallé. Il dit la même chose que lui, mais en mieux. Clair Michalon (c’est son nom) a élaboré un outil très intéressant et très convaincant pour expliquer les différences culturelles entre les individus et les sociétés. Sa grille de lecture pourrait être synthétisée par le titre « précarité/sécurité » : selon le niveau de précarité ou de sécurité d’un individu, sa mentalité, son rapport au monde, aux autres, au progrès, au corps, au temps… diffère. Dans une situation de précarité, un individu ou un groupe perçoit l’initiative comme un danger ; il est dans une logique conservatoire, attaché à ce qui a toujours fonctionné, avec comme objectif social la survie ; alors qu’en situation de sécurité, l’initiative – la prise de risques – est valorisée, elle place les individus dans une logique évolutive, cherchant à améliorer son niveau de vie. Les conséquences de cette perception du risque, et donc du droit à l’erreur, sont nombreuses. En situation de précarité, l’échelle de valeurs repose sur un principe relationnel, et les structures sont marquées par une allégeance relationnelle : on se définit comme le fils d’untel ou le frère d’untel, on respecte les anciens et on s’attache à une personne physique (et non morale : l’Etat n’est pas considéré). Dans cette situation, rembourser une dette peut être perçue comme la rupture de la relation, car tant qu’on est endetté on est en relation. De même, le chiffre d’affaire d’une commerçante n’est pas son objectif ultime : ce qu’elle recherche, c’est la conversation, la relation. Les solidarités sont donc généralement fortes dans des sociétés qui répondent à ces critères, mais elles peuvent aussi apparaître contraignantes : difficile de rejeter le vieil oncle ou l’arrière-neveu qui s’incruste à la maison et qui n’en rame pas une ! En situation de sécurité, c’est plutôt le contraire, l’échelle des valeurs repose sur un principe fonctionnel : chacun se définit par rapport à ce qu’il fait (son métier, ses hobbies). Le chômage est ainsi très mal perçu, pas seulement pour ses conséquences financières, mais aussi sociales et psychologiques : le chômeur ne « fait rien », il est donc perçu comme « n’étant rien ». D’ailleurs, les structures sont elles-mêmes soumises à des allégeances fonctionnelles : la hiérarchie repose sur la fonction (le chef de service, le directeur), la règle est légitime, la personne morale (Etat, entreprise) est respectée. Il en découle une grande liberté, mais aussi, souvent, une grande solitude. Voici une vidéo de Clair Michalon qui me paraît assez intéressante :
Francis Hallé, dans son livre, dresse également un panorama historique de l’évolution des techniques et des sciences pour en faire ressortir le trait suivant : depuis le IXème siècle environ, les civilisations intertropicales se sont fait doubler par celles des zones de moyenne latitude. Même si les empires incas en Amérique ou du Ghana en Afrique ont été extrêmement brillants sur les plans politique et culturel, ils sont dès cette époque à la traine sur le plan scientifique. Aujourd’hui encore, le constat est le même.
Dès lors, une question simple mais dérangeante s’impose : pourquoi ? Hallé avance une hypothèse que je ne développerai pas et qui, honnêtement, ne me convainc pas complètement : pour lui, c’est à cause du photopériodisme, qui a un impact majeur sur la psychologie et les mentalités, et donc sur le niveau de développement des sociétés.
Je préfère une des hypothèses de Jared Diamond – que Hallé évoque pour la contester – celle des axes d’allongement des continents. Selon cette théorie, les idées et les techniques se diffusent plus vite selon un axe est-ouest que selon un axe nord-sud. Or, c’est un fait (qui n’a rien à voir avec les tropiques) : les axes d’allongement de l’Europe et de l’Asie sont est-ouest, tandis que ceux de l’Afrique et de l’Amérique sont nord-sud.
Certaines personnes pensent que je suis fasciné par l’Afrique. La vérité est à la fois plus vaste et plus restreinte que cela : toute l’Afrique ne m’attire pas, et certaines régions d’Asie ou d’Amérique me séduisent fortement (Haïti, Inde). En fait, ce sont des Tropiques dont je suis amoureux.
Dire que ces mondes où l’hiver ne vient jamais me fascinent est toutefois exagéré ; disons qu’ils me plaisent fortement, que j’apprécie de m’y rendre, que je m’y sens bien. Il est des personnes qui, en sortant de l’avion sur le tarmac de Brazzaville, Rio ou Manille ressentent un irrépressible désir de repartir : ils étouffent, se sentent oppressés par le climat, le bruit, l’agitation qui règnent sous ces basses latitudes. Pour moi, c’est tout l’inverse : je m’épanouis.
Bibliographie:
– HALLÉ Francis, La condition tropicale – Une histoire naturelle, économique et sociale des basses latitudes, Actes Sud, collection « questions de société », 2010
Après « Paysages d’Haïti« , je vous propose ici le deuxième volet de ma série de photographies de la « perle des Antilles », avec cette fois une galerie de portraits d’enfants pris entre juillet et août 2014. Pour chaque enfant, je précise dans la légende la date à laquelle je l’ai connu et le lieu où j’ai pris la photo.
Verrettes, 2012
Verrettes, 2012
Verrettes, 2012
Léogane,2014
Léogane, 2012
Léogane, 2014
Léogane, 2006 et 2014)
Mornes de la région Artibonite (2014)
Léogane, 2006
Léogane, 2014
Ecoliers jouant dans les mornes de l’Artibonite (2014)
Par ces images présentant des paysages d’Haïti captés entre 2006 et 2014, j’inaugure ici une nouvelle catégorie d’articles mettant en avant des photographies (avec peu de texte, donc). Pour le plaisir des yeux!
Vue sur Port-au-Prince et Carrefour (1)
Vue sur Port-au-Prince et Carrefour (2)
Route de Delmas
Port-au-Prince
Port-au-Prince, bas quartiers
Le palais présidentiel en 2008
Le palais présidentiel en 2012. Aujourd’hui, le lieu a été intégralement rasé et déblayé. Il ne reste plus rien de ces ruines.
Peut-on aimer Port-au-Prince ? Imaginez une gigantesque ville en pente, semblant dégringoler en permanence de ses mornes glissantes vers son étroite plaine côtière qui borde la Mer Caraïbes, une ville labyrinthique, hurlante, grouillante, à la structure désarticulée, où les avenues viennent percer des quartiers aux ruelles tournoyantes, où des millions d’individus déambulent toute la journée au milieu des voitures, des déchets, des arbres épars, des cabanes précaires, des murs qui cachent parfois des villas cossues. Moi qui suis un urbain pur jus exécrant la campagne, j’ai toujours cherché à fuir les tourments de la capitale d’Haïti.
Vue sur Port-au-Prince et Carrefour, août 2014
Pour la première fois de ma vie, j’y ai toutefois séjourné une semaine complète, pour dispenser une formation sur l’enseignement du français (et l’enseignement en français) à des instituteurs d’une petite école primaire. Jusqu’à cette semaine-là, je n’avais fait que passer à Port-au-Prince : des traversées rapides pour la quitter au plus vite après être arrivé à l’aéroport, des journées harassantes à faire des courses. J’avais pourtant en tête quelques images fantasmagoriques de cette ville, venues des romans de Dany Laferrière (écrivain haïtien vivant à Montréal, académicien depuis quelques mois). Dans Le goût des jeunes filles, La Chair du maître, Le cri des oiseaux fous, il dépeint une Port-au-Prince seventies qui fait rêver mais qui, je crois, n’existe plus : des marches nocturnes et solitaires vaudouisantes, des virées entre copains, des voisines sensuelles et aguicheuses…
Finalement, je ne voyais de Port-au-Prince qu’une capitale bruyante où se mêlent les désagréments de la ville (klaxons, cris, moteurs) et ceux de la campagne (chiens, coqs, cochons) ; une capitale sale parsemée de ce qu’on appelle ici les fatras* – les ordures – et délavée par des coulées de boue puantes ; une capitale invivable où l’on passe son temps dans d’interminables « blokis »* (embouteillages) à inspirer les pots d’échappement et à subir la chaleur qui cogne sur la carlingue de votre véhicule. En y passant en coup de vent, en la subissant contraint par un programme chargé à effectuer en moins de vingt-quatre heures, je ne pouvais que la détester.
Route de Delmas, août 2014
Pourtant, sans prétendre connaître maintenant Port-au-Prince, je puis dire qu’y avoir passé une semaine pour y travailler et pour y vivre m’a appris à l’aimer. Tous les matins, le directeur de l’école venait me chercher à mon hôtel pour m’emmener à moto jusqu’au lieu de formation. Le trajet durait environ une demi-heure.
Quelle joie intense! Je roule dans les rues en vrac de la ville, je suis heureux, je contemple les baraques défoncées, les routes crevées, les bagnoles partout, les carcasses, l’humidité, la poussière, cette poésie urbaine à la fois tendre et violente, toute cette beauté et toute cette laideur, les peintures sur les murs, les graffitis, une philosophie évocatrice. Sur un bâtiment, je lis : « un enfant qu’on éduque n’est pas un vase qu’on remplit, c’est un feu qu’on embrase ». Et je ne peux m’empêcher de sourire, ébloui par les rayons du soleil déjà haut. Je souris, car je suis où je dois être et qui je dois être : un chat sauvage dans une morne vibrante et surpeuplée.
Je saisis en cet instant ce qui me rend si euphorique en Haïti. C’est une chose que je déplore pourtant, qui m’accable et qui accable les Haïtiens : l’extrême faiblesse de l’Etat. C’est d’ailleurs assez paradoxal comme les dictatures apparaissent souvent dans des pays où l’Etat est impuissant. Les dictateurs appuient alors précisément leur pouvoir sur l’absence de structures administratives efficaces. Aujourd’hui, il est exagéré de dire qu’Haïti est une dictature, nous ne sommes plus sous les Duvalier ou sous Aristide. Mais outre que le spectre de ces personnages – que dis-je ? ces personnages eux-mêmes – menacent encore la démocratie haïtienne, la corruption et l’accaparement du pouvoir par des élites sans scrupule apportent en Haïti un régime autoritaire. Un régime autoritaire combiné à un Etat faible, cela donne un pays sous-développé peuplé d’indigents.
Et la profusion d’ONG n’y fait rien, elle aggrave même la situation, comme je l’évoquais dans un article précédent. Les acteurs de la solidarité sont unanimes sur ce point. Cela ne doit toutefois pas nous détourner de la solidarité, ni du souci de ces hommes et de ces femmes qui souffrent, et dont nous portons une partie de la responsabilité de la souffrance.
Je dis bien une partie, et seulement une partie, car ce serait trop facile de tout mettre sur le dos du capitalisme américain ou de l’impérialisme de l’Occident. Surtout en Haïti, dont l’indépendance en 1804 aurait pu aboutir à une société nouvelle. Seulement, dès le début, avant même le retour de l’emprise de l’Occident sur le pays, les Haïtiens ont reproduit l’esclavage – entre eux. Ils ne connaissaient rien d’autre, dira-t-on. Peut-être, mais aujourd’hui, il serait peut-être temps que les Haïtiens cessent d’ériger des statues de leurs héros, et qu’ils écoutent un peu plus les critiques de certains de leurs historiens : les libérateurs – Louverture, Dessalines, Christophe, Pétion – ne sont-ils pas aussi des irresponsables ambitieux, ayant joué un jeu ambivalent et cruel. « Pères de la patrie », les appelle-t-on. « Père du chaos » serait peut-être plus approprié. Dès le départ, ils ont tout fait rater. Ils se sont fait sacrer rois, empereurs, gouverneurs, ont changé de camps au gré de leurs avantages, ont conçu des constitutions inadaptées, ont tué leurs frères, leurs compagnons, ils se sont aimés, se sont haïs, se sont soutenus, se sont trahis… Haïti ne s’est jamais remise de ce désastre originel, elle en paye encore aujourd’hui les conséquences.
Mais bien sûr, je dis une partie, aussi, car il ne faut pas totalement exonérer de leurs responsabilités les pays du « Nord », les pays riches et dominateurs : soutien de régimes dictatoriaux, imposition d’un modèle de développement qui maintient Haïti dans sa situation de dominée, présence concurrentielle des ONG qui dictent leurs règles sans rien régler elles-mêmes…
Pourquoi, alors, cette absence de l’Etat me rend-elle si euphorique ? Parce que je suis un chat sauvage, et vivre dans un pays sans Etat me rend libre. Peut-être en danger (et encore…), mais libre. Pourquoi croyez-vous qu’autant d’explorateurs, d’humanitaires, de voyageurs, tombent amoureux de ces nations désordonnées ? Parce qu’ils n’y sont pas contrôlés ! On entre très facilement en Haïti, et on s’y égare sans entraves. Et en France, me demanderez-vous, nous ne sommes pas libres ? Si, bien sûr, et peut-être même plus que partout ailleurs, mais en Haïti, nous sommes en présence d’une liberté fondamentale, une vraie liberté si j’ose dire, dans le sens où elle ne vient que de nous-mêmes, elle ne nous est pas octroyée. Ainsi, la liberté haïtienne est une liberté qui nous oblige car il n’y a pas d’Etat pour nous punir si nous en dépassons les limites (et a contrario, l’Etat peut aussi nous punir pour rien).
Car selon moi, la « vraie » liberté comporte deux exigences : accepter l’inconfort, et prendre ses responsabilités. Pour apprécier la liberté qu’offrent Haïti et les pays pauvres, il faut savoir accepter l’inconfort, le climat chaud et humide, les ventilos bousillés, les transports en commun à haut risque, les moustiques qui vous harcèlent, les odeurs de saleté, les bruits de la misère, la menace des enlèvements et des rançons à payer ; sinon, vous devrez subir la paranoïa des expatriés, les voitures blindées, les bodyguards, les maisons surprotégées… De même, la liberté du fauché est inséparable de la responsabilité, car être libre ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais à accomplir son devoir très simplement, à agir en homme honnête. La liberté est paradoxalement la question morale la plus exigente ; sinon, vous ne serez qu’un oppresseur, un colon, un conquérant, un détraqué. Je pense bien sûr à des événements récents tels que l’instauration de l’Etat Islamique en Irak, qui n’aurait pu avoir lieu dans un pays où l’Etat n’était pas totalement défaillant, voire illégitime ; mais je pense aussi à des parcours individuels qu’on observe souvent en Afrique ou dans les pays pauvres : ces « riches » (blancs ou noirs) qui se laissent aller dans les délices des Tropiques, qui méprisent leur personnel, qui pratiquent le tourisme sexuel, qui pillent et détournent les richesses du pays. Heureusement bien sûr, ces pays ne sont pas que violence et corruption, contrairement à ce qu’on croit parfois. Je pense en particulier à Haïti, qui souffre encore d’une très mauvaise image.
Dans la guesthouse où je loge, je suis amusé de croiser régulièrement des groupes de très jeunes évangélistes américains. Je ne sais pas ce qu’ils font précisément : je n’ai toujours vu ces adolescents blancs que dans les hôtels ou à l’aéroport, mais jamais sur le terrain, où ils doivent pourtant passer la majeure partie de leur séjour. Ce qui m’amuse (et me déçoit en même temps), c’est qu’en France on me prend souvent pour un trompe-la-mort, à me rendre aussi souvent en Haïti. Lorsque j’ai proposé à ma direction, voici quelques mois, d’y emmener des élèves, j’ai été regardé comme un irresponsable. Et là, dans Port-au-Prince, des grappes de blancs-becs se promènent, t-shirt I love Jesus sur le dos, pas stressés pour deux sous, avec un accompagnateur à peine plus âgé qu’eux. Moi qui connais Haïti, je sais qu’ils ne risquent pas grand-chose pourvu qu’ils ne soient pas imprudents, mais je songe que bien de mes amis, parents et collègues s’en étonneraient. (NB: j’ai rédigé un petit article sur l’évangélisation en Haïti, n’hésitez pas à le consulter en cliquant ici.)
Delmas 33, août 2014
Plus de quatre ans après le séisme qui a traumatisé le pays, Port-au-Prince s’est déjà bien reconstruite, et les sans-abris ne sont plus qu‘une grosse centaine de milliers. Ce chiffre peut sembler important, mais il correspond à peu près au nombre de marginaux que comptait déjà la ville avant la catastrophe. Reste à savoir, surtout, comment sont relogés les autres (je crois que ce n’est pas toujours génial). Je ne dispose pas des chiffres officiels, mais je ne peux que constater que les rues sont maintenant presque toutes bien déblayées, que seuls quelques gravats (parfois imposants) subsistent, que des quartiers entiers sont en chantier, que des programmes de logement ou de bâtiments publics sont en cours.
En cette semaine à Port-au-Prince, j’ai enfin pu arpenter les rues fourmillantes sans avoir devant moi un emploi du temps oppressant. Le matin, je me rendais à l’école où je devais dispenser ma formation ; l’après-midi, je prenais le temps d’effectuer un programme libre et détendu. Je l’ai déjà écrit, une ville, selon moi, se découvre d’abord avec les pieds. Mais en cette semaine du mois d’août, la chaleur était vraiment trop intense à Port-au-Prince, et j’ai limité au maximum mes déplacements pédestres.
Du reste, Port-au-Prince n’est pas une ville qui se visite : peu de musées, de grandes avenues genre « Perspective Nevski », de bâtiments historiques, de parcs luxuriants. Il n’y a même pas de plage à Port-au-Prince, ce qui est tout de même un comble pour une ville de bord de mer (et pas n’importe quelle mer !). Port-au-Prince est avant tout une ville qui se vit. Dès qu’on quitte les grandes artères oppressantes, on se retrouve facilement dans des quartiers calmes, ombragés. Culturellement, Port-au-Prince bouillonne : des salles de concert, des expositions, des peintres de rues, des artisans, des associations diverses, des éditeurs…
Quartier de Delmas 33, août 2014
Les transports en commun sont eux aussi une excellente façon de faire connaissance avec une culture : on y apprend beaucoup sur un peuple, ses modes de vie, ses modes de pensée. Comme souvent dans ces villes de pays très pauvres, il est difficile de s’y retrouver dans la complexité des réseaux de transport. En apparence, des dizaines de milliers de cars, de minibus, de « tap-tap »*, de taxis, de motos parcourent la ville sans qu’on puisse déterminer leur trajet. De fait, aucun arrêt de bus ne borde le moindre trottoir, les véhicules ne sont pas munis de panneaux indiquant leur destination, ni même le numéro d’une quelconque ligne. Mais ces lignes existent bien ! Pour les connaître, il faut… les connaître ! Il faut savoir, par exemple, qu’il y a une ligne qui va de Delmas à Portail-Léogane en passant par Nazon, et que sur cette ligne, la course est de 20 gourdes (environ 30 centimes d’euro). Depuis le trottoir, il suffit d’annoncer au chauffeur votre destination pour que celui-ci vous confirme ou non qu’il s’y rend bien.
Dans ces transports en commun, l’ambiance est souvent conviviale : les passagers conversent entre eux comme s’ils se connaissaient déjà, ils s’envoient du « mon cher » et du « chéri-doudou », ils rigolent, s’invectivent, débattent, se lancent des vannes… On me demande ce que je fais ici, si je cherche une femme, on me félicite de mon créole « parfait » (les Haïtiens n’ont pas peur d’exagérer), on envie ma chemise multipoches, on se moque de mon chapeau de blanc, on me fait remarquer que je transpire, on touche mes cheveux « soie » et on s’étonne de ma peau tachée de grains de beauté. Dans le bus Port-au-Prince / Léogane, une grosse dame nous vend sa camelote pendant tout le trajet (soit près de deux heures) : des sirops qui soignent de tout (paludisme, typhoïde, règles douloureuses, érections défaillantes), des savons anti-choléra, des gâteaux doux et sucrés… Elle répond aux passagers sceptiques qu’elle fait le trajet tous les jours depuis des années et que personne ne lui a jamais reproché de lui avoir vendu des produits inefficaces ; les passagers sceptiques se laissent finalement convaincre par l’argument massue de la vendeuse :
– Tu verras, doudou, avec ça ton pénis sera bien raide ! Et oui, mon cher, nous les femmes on aime que le pénis soit dur, nous aussi on a besoin de prendre plaisir ! Pense à ta femme, un peu !
Comme je ne prenais rien de tous ces produits, un passager m’a demandé :
– Et, blanc*, tu n’achètes rien ? Tu n’as pas d’argent ?
– Si, j’ai de l’argent, mais je n’ai aucun problème pour le moment : ni chikungunya, ni malaria, ni choléra, ni pénis mou.
– Woï* ! Mezanmi* ! Ce blanc parle parfaitement le créole !
Port-au-Prince, quartier Bourdon, août 2014
Vocabulaire :
*Fatra : ordures. Le ramassage des ordures est un défi important à relever en Haïti. De nombreuses ordures jonchent les rues des villes et des villages, en particulier là où sont écrites les indications du type « ne jetez pas vos fatras ici. » Ici ou là, des tas d’ordures semblent désigner une décharge improvisée.
*Les blokis, interminables en Haïti, désignent les embouteillages qui, effectivement bloquent des centaines de milliers de personnes chaque jour ! Ce mot vient de « blocus ».
* Un tap-tap est une voiture de transport collectif. Se traduit par « trafic » ou « taxi-brousse » dans pas mal de pays africains. En Haïti, ils servent généralement pour le transport intra-urbain ; le transport interurbain, lui, est plutôt assuré par des bus ou des minibus. Les tap-tap sont magnifiquement décorés, avec des œuvres peintes et sculptées en fer forgé.
* Se faire appeler blanc en Haïti est très fréquent. Ce n’est pas un manque de respect, au contraire. C’est une façon de dire Monsieur à un étranger. Car « blanc » signifie « étranger », même si vous êtes Congolais. Souvent, quand je fais la remarque que je ne m’appelle pas Blanc, ou me rétorque : « mais je ne connais pas votre nom. »
* Woï ! est une interjection qui exprime un sentiment entre le « Waouh » et le « Aïe ».
* Mezanmi ! se traduit littéralement par « mes amis ! » ; c’est une interjection qui exprime l’étonnement ou, plus souvent, un très fort désappointement.
Bibliographie :
J’ai évoqué les romans de Dany Laferrière (de l’Académie française). Je redonne les titres dont les récits se déroulent, au moins en partie, à Port-au-Prince :
– Le goût des jeunes filles
– La chair du maître
– Le cri des oiseaux fous
– Pays sans chapeau
– L’énigme du retour
– Tout bouge autour de moi
Je dois le titre de cet article à une exposition à laquelle je me suis rendu en 2007, qui avait pour titre « Bombay maximum city ». Elle se déroulait à Lille, dans le cadre de « Lille 3000 ». Une sculpture en particulier m’avait interpellé, et j’ai pensé à cette œuvre en déambulant dans Port-au-Prince : « Dream a wish, wish a dream » de Hema Upadhyay.
L’exposition était elle-même inspirée du roman (que je n’ai pas lu) :
– Suketu MEHTA, Maximum City: Bombay Lost and Found, (traduit en français Bombay Maximum City), 2004
J’ai fêté mes trente-trois ans le 26 juillet dernier, soufflant par la même occasion la première bougie de la création de ce blog. Pour cette circonstance, il m’a été donné de vivre une expérience intéressante de rencontre interculturelle. Mes amis de Léogane – en Haïti – m’ont invité à passer un week-end dans les mornes profondes pour une mission d’évangélisation.
Les mornes – dénomination des montagnes dans les Antilles – présentent un autre visage d’Haïti : des régions isolées où les paysans vivent très pauvrement. Bien sûr, Haïti a déjà une image de pays pauvre, mais les mornes le sont plus encore, d’autant que les pouvoirs publics et les ONG négligent souvent ces zones, privilégiant des bassins démographiques plus importants. En Haïti, les mornes présentent généralement un habitat dispersé : pas de villages où se concentrent les populations et les activités, mais des maisonnettes éparpillées, entourées de jardins et de champs, reliées entre elle par d’étroits chemins ou, parfois, des routes plus larges à peine carrossables. Cela signifie qu’il peut être difficile d’y organiser la vie communautaire.
Bellevue, mornes haïtiennes, juillet 2014
Pour vivre dans les mornes, il faut donc savoir marcher ! L’accès à l’eau y est souvent malaisé ; la zone où je me suis rendu avait subi quelques jours de sécheresse – en pleine saison des pluies – et il fallait marcher trente minutes pour l’eau domestique, et une heure pour l’eau potable. Il est rare d’y trouver des écoles, même primaires, et lorsque la communauté a pu en ouvrir une, les professeurs ne sont pas toujours très compétents. De même, les centres de santé font défaut. Pour mes amis, un des objectifs de leur mission était d’apporter Jésus-Christ qui, il faut l’admettre, s’il est très certainement présent au milieu de ces populations indigentes, est en revanche peu connu.
Je ne suis pas très accoutumé à l’évangélisation à l’américaine, telle qu’on la pratique en Haïti. Plus exactement, toutes les expériences que j’en ai faites m’ont quelque peu perturbé. Le principe : enfoncer le nom de Jésus-Christ dans le crâne des âmes à convertir, en négligeant parfois le message même du Christ. En gros, il s’agit de rabâcher que Jésus est notre sauveur, de le répéter mille fois à coup d’Amen et d’Alléluia, sans prendre le temps de dire au juste qui est ce Jésus, quand et où il a vécu, ce qu’il a fait et pourquoi il l’a fait, ce qu’il a dit et pourquoi il l’a dit. Bref, le catéchisme auquel j’ai assisté était généralement assez superficiel, au prétexte que les gens auquel on s’adresse sont des simples personnes et qu’on ne dispose que de quelques heures pour les retourner. Je vois là deux erreurs : la première est de confondre simplicité et simplisme ; la deuxième de ne pas prendre le temps de la rencontre. En conséquence, nous voyons des prédicateurs s’adressant aux autres sans les écouter, sans essayer de les connaître, entamant un dialogue avec le souci de convaincre mais pas de comprendre.
Dans ce contexte pullulent en Haïti les sectes et les discours apocalyptiques. Voici le genre d’âneries que j’ai pu lire dans un papier que m’a montré une jeune fille de seize ans, papier qu’elle considérait avec le plus grand sérieux : « Les Illuminati ont un Pape. Les Annunkakis reptiliens humanoïdes qui contrôlent le monde discrètement depuis 8000 ans via la confrérie du serpent ont finalement réussi à infiltrer l’Eglise catholique et à mettre un des leurs à la tête de l’entreprise du Vatican, avec Jorge Bergoglio soit François (1er, Premier). »
Une nuit en 2008, j’ai été réveillé par une femme qui hurlait – que dis-je, qui vomissait des paroles presque inaudibles – à ma fenêtre. Je pouvais entendre ses cris rauques et insupportables comme si elle était dans ma chambre, au pied de mon lit. Pendant plusieurs longues minutes, d’une durée indéfinissable, elle a ainsi bramé ce que j’ai fini par identifier comme étant des passages de la Bible. Le lendemain, tandis que je m’en plaignais à mon hôte, celle-ci m’a interrogé : « Tu n’as pas aimé qu’on te lise la parole de Dieu ? ». Elle, cela lui avait plu. Je n’ai pu que lui répondre : « Je lis la Parole de Dieu chaque jour, et je me demande bien qui peut être converti par ces beuglements. »
J’ai plusieurs fois discuté avec des pasteurs haïtiens qui m’assénaient leurs vérités avec la certitude d’en être les seuls détenteurs, estimant que penser différemment d’eux était « diabolique ». Comme je suis catholique, plusieurs reproches me sont souvent faits en Haïti, révélateur des futiles obsessions de ces semi-gourous : on me reproche d’adorer la Vierge et les saints, de vénérer des statues, d’être vaudouisant, et d’avoir été baptisé bébé. En somme, les protestants haïtiens reprochent aux catholiques du monde entier d’avoir rompu avec le Christ et de dévier des pratiques des premiers chrétiens du Ier siècle. Peu importe la valeur et le bien-fondé de ces critiques ; ce qui est dommage, c’est que toutes les fois qu’on me les a faites, on n’a pas écouté ma réponse, on n’a pas voulu la comprendre. Le pire, finalement, c’est que les chrétiens haïtiens ne connaissent pas l’œcuménisme, et encore moins le dialogue interreligieux. Ils se renvoient les uns aux autres le qualificatif de diabolique et ne cherchent pas à se parler. Ils sont engagés, en somme, dans une concurrence terrible, dans une course effrénée à la conversion. C’est à qui fera le plus de baptisés. Le vaudou est peut-être la seule religion en Haïti à être ouverte sur les autres, mais elle est encore associée à la sorcellerie, à la magie noire, ce qui relève d’une méconnaissance flagrante de cet ensemble de croyances traditionnelles.
Mission d’évangélisation dans les mornes haïtiennes, juillet 2014
La mission à laquelle j’ai participé en ce week-end de mon anniversaire était toutefois différente de ce que j’ai décrit plus haut. D’abord, les évangélisateurs que j’ai rejoints se sont installés plusieurs jours dans cette zone reculée, précisément pour prendre le temps de faire connaissance avec ses habitants. Certains d’entre eux étaient même habitués à s’y rendre. Ils ont proposé des activités culturelles, du dessin, des jeux, des chants ; ils ont passé un film doublé en créole sur la vie de Jésus ; le dimanche, ils ont invité les paysans à se rendre au petit temple construit par eux entre deux coteaux. La cérémonie du dimanche, précédée d’un enseignement (un peu trop blablateux à mon goût), a été une succession de chants enjoués, de lectures des Ecritures, de prières, de chants en langues, de prêches, de versets de la Bible répétés et répétés encore. Pendant près de trois heures, j’ai pu observer une petite centaine d’hommes, de femmes et d’enfants, invoquant sans discontinuer, tous en même temps, pêle-mêle : le sang de Jésus, le nom de Jésus, la gloire de Dieu, la miséricorde de Dieu… Amen !
C’était très différent des messes catholiques, bien cadrées, toutes sur le même schéma, rigoureusement préparées, identiques partout dans le monde. J’ai regretté l’Eucharistie et le caractère solennel qu’apporte l’Eglise catholique, et je n’ai pas tellement apprécié le mysticisme outrancier auquel j’ai participé. Mais je n’ai pu que constater : un peuple fier, joyeux, plein d’espoir. Et, dans ces mornes abandonnées, j’ai rendu grâce à Dieu pour ces Haïtiens des villes qui se soucient de leurs concitoyens éloignés, qui ne les méprisent pas parce qu’ils sont pauvres et ignorants, qui savent que ces paysans qu’ils veulent convertir sont peut-être plus sûrs qu’eux d’entrer dans le Royaume…
Enfants des mornes, Haïti, juillet 2014
Bibliographie :
J’ai dit quelques mots sur le vaudou dans cet article, en en parlant comme d’une religion traditionnelle parfaitement digne d’intérêt. Si vous désirez intégrer quelques notions à son propos, vous pouvez lire les ouvrages d’Alfred Métraux, un des grands spécialistes de la question (aujourd’hui décédé), dont :
Alfred MÉTRAUX, Le vaudou haïtien, Gallimard, 1958