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L’archipel de Guadeloupe, d’autres Antilles

J’imagine que pour la plupart des Français, l’évocation des Antilles emmène dans les départements et régions d’outre-mer : Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, Marie-Galante, et la suite. Pour moi, les autres Antilles sont, au contraire, précisément celles que je viens de nommer. Jusqu’à maintenant, je ne connaissais des Antilles qu’Haïti, la grande île, la perle. « Les autres », pour moi, sont donc les petites, fussent-elles françaises.

Barque abandonnée, îlet de Gosier
Barque abandonnée, îlet de Gosier

En ce mois de février 2014, je me suis rendu en Guadeloupe, profitant qu’un couple d’amis (rencontré en RCA) venait de s’y installer, pour couper mon hiver parisien en deux, comme j’aime à le faire en jouissant du soleil des pays chauds. C’est toujours une sensation assez étrange de partir si loin de chez soi, de subir plusieurs heures de vol, d’atterrir, en plein hiver, dans la moiteur des Tropiques, et d’être, pourtant, toujours en France, et donc toujours chez soi en un sens. Je retrouve les mêmes senteurs qu’en Haïti, l’accent chantant du créole, la nonchalance africaine, les libertés prises avec les règles officielles, le mélange des bruits de la ville et de la campagne, les mornes luxuriantes, ce climat que j’aime tant, le goût du rhum et des fruits exotiques ; mais nous sommes en France, et j’ai du mal à le croire. C’est comme si j’étais en Haïti, la richesse en plus, ou plutôt la pauvreté en moins, car ce serait très exagéré de dire que la Guadeloupe est riche.

Anse du Souffleur, Port-Louis
Anse du Souffleur, Port-Louis

Mon programme de vacances fut des plus classiques, pour ne pas dire des plus pathétiques : j’avais besoin d’un intense repos, sur une plage, au soleil, dans l’eau. J’ai toujours aimé l’eau. Enfant, à cause d’otites à répétition, je m’étais habitué à ne jamais mettre la tête sous l’eau, même sous la douche, et j’étais capable de me laver les cheveux sans mouiller mes oreilles. Ces contraintes ont provoqué une frustration que j’ai comblée une fois mes problèmes de santé résolus ; depuis, j’aime plonger allègrement et intégralement mon corps dans l’eau, me laissant parfois flotter, de longues minutes, le nez au soleil, les bras en croix. En Guadeloupe, j’ai écumé un maximum de plages, tantôt à l’ombre des raisiniers et des cocotiers, tantôt arpentant le bord de mer, tantôt rafraîchissant mon corps dans l’eau des Caraïbes. A Deshaie, j’ai pris mes premiers coups de soleil de l’année 2014. Depuis la plage Sainte-Félix au Gosier, j’ai nagé jusqu’à l’îlet du même nom, pendant une vingtaine de minutes, en appréciant les 28°C de l’eau, et surtout en me réjouissant d’échapper quelques temps au froid de l’hiver parisien. A Sainte-Anne, je me suis longuement reposé sur la magnifique plage de la Caravelle : sable blond, eau turquoise, et transats gratuits grâce au Club Med qui les met à disposition de ses clients mais n’est pas capable de les distinguer des autres touristes ! A Port-Louis, j’ai paressé dans mon hamac sur ce que d’aucuns considèrent comme la plus belle plage du monde (l’Anse du Souffleur), ce que je ne veux pas forcément contredire, même si les guides ont tendance à qualifier de belles des plages qui sont seulement grandes.

Îlet du Gosier
Îlet du Gosier

Quand on découvre une nouvelle région, on déterre parfois quelques vieux savoirs enfouis, quelques connaissances vagues et superficielles tapies dans des recoins perdus de notre cerveau. Par exemple, j’ai réappris que la Guadeloupe était la terre d’enfance de Saint-John Perse. Je n’avais de ce poète que trois images :
– le prix Nobel qu’il a obtenu en 1960, preuve que cette institution n’est pas garante d’une notoriété traversant les époques (car, sauf erreur de ma part, Saint-John Perse n’est guère lu aujourd’hui, comme à l’époque d’ailleurs) ;
« Azur ! Nos bêtes sont bondées d’un cri. Je m’éveille, songeant au fruit noir de l’Anibe dans sa cupule verruqueuse et tronquée… » débité par un Christian Clavier à poil dans Les Bronzés ;
– une phrase de Léo Ferré dans son poème « Je suis un chien » : « Je n’écris pas comme de Gaulle, ou comme Perse ; je crie et je gueule, comme un chien. Je suis un chien ! » Phrase, soit dit en passant, d’une assez mauvaise foi.
A Pointe-à-Pitre, un musée est consacré au poète. Situé dans une étonnante maison coloniale dont on attribue la construction, sans doute à tort, à Gustave Eiffel, il présente une gentille collection de vêtements et de mobiliers ; l’exposition d’art, au premier étage, ne m’a pas convaincu, mises à part quelques toiles, dont deux d’un peintre haïtien.

A Pointe- à-Pitre, je me suis recueilli un temps face à un lieu qui m’intriguait en apprenant son existence dans les guides : une réplique de la grotte de Massabielle. Je suis amoureux de Lourdes – j’en parlais dans un article précédent – et c’était pour moi impensable de ne pas faire un saut à cette bizarrerie locale. En fait d’une réplique, c’était plutôt une tentative de reproduction de l’esprit de Massabielle : la grotte de Pointe-à-Pitre ne ressemble en rien à celle de Lourdes : beaucoup plus petite, visiblement artificielle, en ciment, blanche, elle est surplombée d’une statue de la Vierge dont la posture est à peu près identique à celle qui domine le Gave de Pau. Comme à Lourdes, un groupe de chrétiens y était pieusement recueilli, et j’ai uni ma prière à la leur, quelques minutes durant.

Dans ma vie, j’ai eu la chance de fouler quelques îles paradisiaques : l’île aux Cerfs à Maurice, Port-Cros dans le Var… Je crois bien que les Saintes, au large de Trois-Rivières sur Basse-Terre, rentre dans cette catégorie des lieux où, comme le chanta jadis Jacques Brel à propos des Marquises, « le temps s’immobilise ».  La différence avec les deux exemples précités, c’est que les Saintes sont habitées, toute l’année, par une communauté d’environ 3000 personnes. Ceux-ci vivent sur deux magnifiques îles, bien entretenues, aux charmantes petites maisons, bordées de plages de carte postale. J’y ai passé deux jours en compagnie des amis qui m’accueillaient en Guadeloupe, deux jours hors du temps. Ce n’est pas tellement l’objet de ce blog de fournir des bonnes adresses, mais comme c’est mon blog, je fais ce que veux, et je mentionne l’hôtel où j’ai logé : le Lô Bleu Hôtel. Outre qu’il est adorable et très bien placé (juste au bord d’une petite plage à l’eau calme et turquoise), son personnel est extrêmement sympathique. D’ailleurs, je dois faire remarquer que, contrairement à ce que j’avais toujours entendu, je n’ai rencontré que des Guadeloupéens agréables, courtois, attentionnés, pas du tout racistes ou méprisants envers les touristes, blancs de surcroît.

Les Saintes, Terre de Haut
Les Saintes, Terre de Haut

Par ailleurs, la Guadeloupe semble avoir misé sur un tourisme « développement durable ». Les plages sont propres, loin d’être bondées, et les fronts de mer n’ont pas été dégueulassés par des complexes touristiques imposants (comme c’est le cas en République dominicaine). Les îles de Guadeloupe sont très bien préservées, plutôt haut de gamme sans être inaccessibles : pas besoin d’être très riche pour s’y rendre (surtout quand on a la chance, comme moi, d’être très bien reçu chez des amis).

Le voyage passe aussi par la bouche : acras de morue, poissons grillés, cristophines, crabes, gratins d’ignames et de plantains, fruits sucrés, avocats, bokits, colombos de cabri ou de poulets, boudins créoles, épices… les Antilles sont un paradis pour les papilles ! Sans oublier le rhum ! Le Barbancourt reste pour moi le meilleur – on ne se défait jamais de ses premières amours – mais j’ai goûté en Guadeloupe d’excellents planteurs, de remarquables ti punch, ou de savoureux digestifs.

Faille de la Soufrière (1)
Faille de la Soufrière (1)

J’ai bien sûr parcouru quelques-uns des sentiers forestiers dont la Guadeloupe proprement dite (Basse-Terre) regorge : le jardin botanique de Deshaie, mignon et sympathique ; le sentier dans la mangrove de Saint-Louis, calme et ombragé ; l’accrobranche du parc des Mamelles, sportif et vertigineux ;  le sommet de la Soufrière, franchement plus physique, et surtout mythique. C’était la première fois que je m’asseyais sur les bords de cratères d’un volcan encore en activité. Au sommet du massif de la Soufrière, un vent violent, une pluie fine et froide et de la brume donnaient au volcan toute sa splendeur. La vue qu’il peut offrir quand le ciel est dégagé n’était donc pas de mise (ce qui, de toute façon, est paraît-il assez rare). Je n’ai pas regretté d’avoir emprunté à mon père, au dernier moment, un coupe-vent léger. Les différentes failles répandaient dans l’air un mélange de soufre et d’ammoniac de fumerolles odorantes et toxiques, piquant les yeux par moments.

Faille de la Soufrière (2)
Faille de la Soufrière (2)

Lors de ces marches, en me promenant au milieu d’une flore tantôt luxuriante, tantôt dénudée, je me suis rappelé un lieu qui me fascinait dans mon enfance et qui a sans doute contribué à forger en moi le goût du voyage et des mondes lointains. A Caen, à la fin des années 1980, nous habitions non loin du jardin des plantes au milieu duquel avait été construite une immense serre divisée en plusieurs espaces qui, chacun, reproduisaient des ambiances climatiques différentes. Je me souviens assez nettement de l’impression qu’opéraient sur moi ces reproductions artificielles de paysages tropicaux ou équatoriaux. Passer ainsi d’une salle à l’autre, passer brutalement d’un climat à l’autre, d’une flore à l’autre, c’était pour moi une découverte fantastique de la complexité du monde, de sa richesse, de sa fragilité. Plus tard, en Centrafrique, j’ai repensé à cette serre immense : un jour que je marchais dans la forêt équatoriale, humide et silencieuse, j’ai jubilé à l’idée qu’enfin je pouvais confronter un souvenir d’enfance à la réalité. Là-bas, dans cette forêt, tandis que je foulais l’humus chaud et tendre, me laissant bercer par le chant de quelques oiseaux, le bourdonnement de quelques insectes, à l’affût du moindre bruit, du moindre écoulement d’eau, dans ce silence apaisant et langoureux, là-bas, à la jointure des deux hémisphères, me revenaient en mémoire ces quelques années que j’avais passées en Normandie, entre 9 et 11 ans. Cette vie qui avait été si différente de celle qui était alors la mienne, ces épisodes lointains et presque oubliés se trouvaient soudain étrangement liés à cette forêt équatoriale, comme si toute mon enfance – toute entière – avait été tendue vers ce moment, si calmement heureux, de cette promenade en Afrique. Et en gravissant les pentes de la Soufrière en Guadeloupe ou en longeant quelque sentier bordé de bougainvilliers, j’ai compris que ce n’était pas seulement l’Afrique, mais la totalité du monde qui m’attirait, j’ai saisi que le jardin des plantes de Caen avait été une des premières expériences sensorielles d’appropriation de ce monde. Je l’ignorais alors, mais un jour je tenterais de parcourir la planète dès que l’occasion s’en présenterait.

Je suis loin, très loin, extrêmement loin, d’avoir tout parcouru, et cette immensité d’inconnu qui s’étend devant moi m’exalte par le vertige qu’elle me procure.

Aérodrome en bord de mer aux Saintes
Aérodrome en bord de mer aux Saintes
La mangrove de Port-Louis (1)
La mangrove de Port-Louis (1)
La mangrove de Port-Louis (2)
La mangrove de Port-Louis (2)

Dos au mur

Je ne sais pas pourquoi j’aime tant photographier les gens lorsqu’ils sont adossés contre un mur. Quand j’en vois, il me prend l’envie de les saisir, de les faire poser dans le soleil déclinant de la fin de l’après-midi, lorsque les couleurs peu à peu virent à l’orange, éblouis qu’ils sont, les yeux mi-clos, les paupières brillantes, comme si la vie avait toujours été ainsi, heureuse, belle, apaisante. J’aime figer cet instant de sérénité, de calme assurance, où la personne photographiée sait que derrière elle une masse forte et sûre la retient, la protège, l’illumine de sa lumière réfléchie.

Dans mon précédent article, j’énonçais mes projets de voyage pour les dix années à venir. Cette fois-ci, je vais proposer une rétrospective non exhaustive des voyages entrepris ces dix dernières années. 2004-2014 : cela doit faire dix ans que je voyage – que je voyage vraiment, je veux dire, de mon gré, de ma propre initiative, avec la volonté de rencontrer des inconnus et de sentir la Terre.

En juillet 2004, je m’étais rendu en Roumanie avec un groupe d’adolescents. Nous étions d’abord partis de Grenoble à vélo pour rejoindre Genève. Après quatre jours à pédaler dans les Alpes, nous avions pris un bus qui nous avait emmenés à Timisoara, dans l’ouest de la Roumanie, ce qui nous avait pris une bonne trentaine d’heures. De là, nous avions loué des minibus pour nous rendre à Oradea. Après une nuit dans cette ville dont j’ai le souvenir d’un charmant centre historique encerclé de faubourgs sordides, nous étions partis en train jusqu’à un minuscule village des Carpates – un hameau, en habitat dispersé, faudrait-il dire. Puis nous avions marché une petite heure avant d’arriver à un barrage sur les rives du lac Dragan. Nous étions alors montés sur une grande barque et les plus forts et les plus téméraires d’entre nous avaient ramé jusque la rive opposée, terminus de notre destination. Nous restâmes une dizaine de jours dans cette campagne où nous nous occupâmes à construire des terrains de sport et des saunas pour les utiliser ensuite, à nous baigner, à marcher, à nous dépenser… Dix jours plus tard, nous refaisions le même trajet, avec les mêmes modes de transport, en sens inverse.

Je n’ai aucune photo de ce périple. Pour compenser, je vous soumets – dans l’ordre chronologique – une sélection de photographies prises ces dix dernières années. Des photos « dos au mur » (sur lesquelles vous pouvez cliquer pour les agrandir).

Haïti, juillet 2006

Haïti, juillet 2006 (2)

Après la Roumanie, c’est en Haïti que j’ai effectué un grand voyage. C’était ma première confrontation avec l’Amérique d’une part, et avec un pays sous-développé d’autre part. Je suis tombé amoureux de ce pays et je m’y suis rendu plusieurs fois par la suite. Cette première photo est la seule de cette série qui n’a pas été prise par moi, et c’est logique vu que c’est moi le blanc que l’on voit au milieu de tous ces enfants noirs. C’est une photo que j’adore malgré son caractère banal, très stéréotypé, car je trouve que j’y rayonne de joie et de sérénité. Pourtant, ce premier voyage n’a pas été facile : ces enfants, autour de moi, vivent dans des conditions alimentaires et sanitaires assez pitoyables, et comme j’habite avec eux, dans leur orphelinat, je subis moi aussi leur précarité. J’attrape la malaria pour la première fois de ma vie, je mange mal et insuffisamment, et je me prends d’affection pour ces enfants. Il me faudra plusieurs semaines à mon retour pour me remettre de ce séjour.

Autre photo prise dans le même orphelinat, à Léogane :

Haïti, juillet 2006

Il me reste de ce séjour en Haïti toute une série d’images, de sensations diffuses, d’enfants qui dansent en sautillant, de peaux poisseuses et sales, de trombes d’eau froide sur des coups de soleil insupportables, de longs trajets poussiéreux à l’arrière de pick-up désarticulés, et de mangues filandreuses qui se coincent entre les dents. Ce sont ces mangues filandreuses que les fillettes assises ici sont en train de dévorer.

Mauritanie, janvier 2007

Mauritanie, janvier 2007

Cette photo a été prise à Chinguetti, dans le Sahara mauritanien, où mon père nous avait invités, mes frères et moi, à marcher une semaine. C’est le premier jour de notre randonnée, le vent balaye le sable qui s’incruste partout et qui finit, quelques minutes après cette photographie, par bousiller mon appareil. Cette semaine était ma première expérience de désert. J’en garde un excellent souvenir. Mon père, qui est lui aussi un blogueur-voyageur, nous a transmis le goût de la mer, et mes frères sont des navigateurs chevronnés. C’est une banalité que de dire que le désert a beaucoup de points communs avec la mer : l’immensité, l’horizon circulaire, les dunes comme des vagues, la perte des repères spatio-temporels… J’ai cherché en vain dans cette photo un lien avec le thème de mon article (« dos au mur ») : difficile de trouver des murs dans le désert, cet espace de liberté par excellence !

Inde, février 2007

Inde, février 2007

Ce qui me plait dans cette photo, c’est surtout le contexte dans lequel je l’ai prise. En février 2007, j’ai effectué un voyage itinérant dans le Rajasthan avec mon ami Antoine, compagnon de route en plusieurs occasions. Nous avions loué une voiture avec un chauffeur. Mais au bout de quelques jours, nous étions un peu frustrés de toujours passer en trombe au milieu de ces paysages. Aussi, nous avons proposé à notre chauffeur de nous laisser marcher un peu, et lui avons donc donné rendez-vous quatre kilomètres plus loin sur la route. Pendant ces quatre kilomètres, nous avons pu converser, échanger quelques mots avec des Indiens à la discussion moins formatée que les habitants des villes ou des lieux touristiques. Ce monsieur, au premier plan, regarde vers une école située juste derrière moi où nous avons été conviés quelques instants.

Inde, février 2007 (2)

Cette autre photo a été prise sur le vif ; j’ai eu le sentiment, en la prenant, de voler cet instant de récréation à ces collégiennes. A Udaipur, ces deux jeunes filles nous regardaient, Antoine et moi, nous balader dans le quartier. Elles souriaient et semblaient un peu moqueuses. J’ai été frappé par la beauté, l’élégance et le raffinement des Indiennes, qui contrastaient fortement avec la  négligence de leurs rustres d’hommes (frères, pères et maris).

Sibérie, août 2007

Sibérie, août 2007

Mon ami Jean-Martin (avec qui je suis parti en Bosnie en 2012) avait déjà effectué un séjour en Sibérie avec son ami Frédéric, qui lui avait même séjourné plusieurs mois à Irkoutsk pendant ses études. En 2007, ils m’ont proposé de les accompagner pour un nouveau voyage, ce que j’ai accepté bien volontiers. A pied, en bus et en bateau, nous avons fait un rocambolesque tour du lac Baïkal. Cette photo a été prise à Irkoutsk, une des principales villes de Sibérie, située au sud du lac ; des jeunes plongent dans l’eau de l’Angara, l’unique rivière recevant  les eaux du lac (tandis que celui-ci est alimenté par plus de 300 rivières).

Sénégal, février 2008

Sénégal, février 2008

C’est dans cette maison aux couleurs ocre, au dernier-plan, qu’est né mon grand-père paternel en 1907. A l’époque, ses parents vivaient à Dakar et cette maternité était située sur l’île de Gorée. Cette maison est aujourd’hui un musée, symbole mondialement connu du commerce triangulaire et de la traite négrière. En effet, avant de devenir une maternité, elle fut une prison où étaient enfermés les esclaves avant leur départ pour les Amériques. Ainsi, cette porte sur la mer que nous apercevons était la « porte du voyage sans retour ». Dos au mur, les captifs embarquaient pour une destination inconnue ; ils ignoraient peut-être qu’ils ne reviendraient jamais sur la terre qui les avait vu naître.

Tunisie, avril 2008

Tunisie, avril 2008

Il y a un charme fou, je trouve, dans cette photographie prise à Kairouan. Cette ville est l’un des hauts-lieux de l’islam. Non loin, à El Jem, on peut encore contempler les ruines d’un cirque romain d’où est parti, en 238, une révolte qui a fait trembler l’empire : le proconsul d’Afrique Gordien, poussé par le peuple, se proclame empereur, ce que le Sénat à Rome confirme immédiatement. Une guerre civile s’en suit, pendant laquelle Gordien se suicide après la mort au combat de son fils Gordien II qu’il avait associé à son pouvoir. C’est finalement son petit-fils, Gordien III, qui devient empereur jusqu’à sa mort en 244.

Pour ces hommes assis ici dans l’attente de se faire coiffer, rien ne subsiste de cette agitation passée et de cette effervescence touristique et spirituelle contemporaine : c’est seulement le calme d’une chaude après-midi de printemps qui se dégage.

Haïti, août 2008

Haïti, août 2008

Haïti, août 2008 (2)

Retour à Léogane, deux ans après. Plus de cent gamins vivent dans des conditions déplorables. Ils traînent en permanence, hagards, rompus par l’ennui et la malnutrition. Ces quatre semaines dans cet orphelinat ont été affectivement très dures. Le tremblement de terre de janvier 2010 a fait s’effondrer le bâtiment que l’on voit derrière ces fillettes (Paola, Johanna et Dieulfina). Pendant un an, les enfants qui n’avaient pas été remis à leur famille ont vécu sous tentes, avant que le foyer ne ferme définitivement ses portes. Les enfants restants ont été répartis dans quelques-uns des quarante-deux orphelinats de la ville. Quarante-deux ! Pour une ville de moins de deux cent mille habitants ! Ces chiffres en disent long sur la situation des enfants en Haïti.

New-York, février 2009

New York, février 2009

Dans New York que j’ai arpentés dans tous les sens pendant une semaine glaciale de février 2009, je me suis demandé s’il était possible de photographier la ville autrement qu’en contre-plongée, au risque de ne pas mettre en valeur l’écrasante impression que nous donnent ces tours immenses. Je crois que la réponse est non. Antoine (de dos au premier plan) et moi nous sommes amusés de ce restaurant où les clients mangeaient face à la rue, donnant l’impression étrange d’être en vitrine.

Centrafrique, septembre 2009-juillet 2011

J’ai vécu deux ans en République Centrafricaine, pays dont j’ai déjà parlé ici et pour commenter son actualité. J’y étais le directeur adjoint d’un internat dans une petite ville de brousse : Sibut.

Centrafrique 2009

Cette première photo a été prise à Mbaïki, en décembre 2009, à une centaine de kilomètres de Bangui. Ces deux garçons sont en train de jouer devant la cathédrale Sainte Jeanne d’Arc. Nous sommes peu après Noël, et je suppose que le pistolet avec lequel joue l’enfant du premier plan est un jouet qu’on vient de lui offrir. En ce moment, en Centrafrique, des enfants du même âge sont munis de vraies armes et je ne crois pas que le jeu occupe une part importante de leur vie.

Centrafrique 2011

Ces jeunes filles posant devant l’Eglise Sainte-Famille de Sibut sont des danseuses liturgiques de la paroisse. A l’occasion des solennités, elles dansent en procession ou devant l’autel. Méliana, la troisième en partant de la gauche (portant un collier vert-rouge-jaune), était une de mes élèves. Je n’ai plus aucune nouvelle d’elle. J’aimais bien son caractère affirmé, son énergie, son intelligence.

Centrafrique 2010

Cette troisième photo a été prise dans l’extrême sud de la Centrafrique, à Bayanga, au bord de la Sangha dans la forêt équatoriale. Sous la tente se déroule le banquet d’un mariage auquel nous avons été invités. Cette région de la Centrafrique est un peu à part dans le pays : peuplée de Pygmées, elle est isolée et bénéficie d’un développement particulier grâce aux ressources forestières et grâce au tourisme « vert » qu’offrent sa faune et sa flore.

Haïti, août 2012

Haïti, août 2012

Je ne peux pas terminer la revue de mes voyages en Haïti sans évoquer le projet le plus important que j’y mène avec l’association « Ti Chans pou Haïti ». En 2006, nous avons commencé la construction d’une maison d’accueil pour orphelins dans l’Artibonite, une région d’Haïti, en s’alliant avec deux autres associations françaises. Voici les 19 enfants que nous avons accueillis et que nous suivons donc depuis presque dix ans. Derrière eux, la maison qu’ils habitent depuis 2010.

Ethiopie, août 2013

Ethiopie, août 2013

Ethiopie, août 2013 (2)

J’ai longuement narré, dans des articles précédents, mon voyage en Ethiopie, à Addis Abeba, à Dire Dawa et Harar, dans la vallée du Rift… Je n’y reviens pas. Je vous laisse seulement avec ces deux photos. La première de trois garçons qui souhaitaient poser pour moi, à Harar. Ils n’ont pas manqué de me demander de l’argent ensuite ; j’ai dû être un peu sec et désagréable pour m’en débarrasser. La deuxième et dernière photo a été prise à Awasa, dans un charmant parc au bord du lac. Les époux qui se retrouvent sous cette arche sont bel et bien dos au mur, ils ne peuvent plus reculer : ils doivent se dire oui pour la vie.

Théorie et pratique de la géographie

L’Atlas du 21ème siècle est l’un des seuls livres de ma bibliothèque dans lequel je me replonge souvent avec ravissement et abandon. Je ne sais plus au juste à quand remonte mon amour des cartes. Je me souviens toutefois du plaisir immense que j’ai éprouvé la première année de mes études pendant les cours de géographie physique : ces cours consistaient généralement à étudier des cartes à l’échelle 1/25000ème (mes préférées) ou au 1/50000ème. En France, nous avons la chance d’avoir une culture géographique profonde et développée. L’IGN est une institution de géographie parmi les plus prestigieuses, et les cartes qu’il conçoit sont des bijoux de précision et de beauté devant lesquelles mon âme philocale ne peut que se pâmer. Il m’arrive de passer des heures à y observer les sinuosités d’un cours d’eau, les aspérités d’un relief, les détails d’une flore, les méandres d’un chemin. Ces cartes sont d’une telle qualité que les disséquer suffit à contempler  les paysages qu’elles décrivent.

Un exercice technique que j’ai appris lors de ces leçons à l’université consistait à établir une coupe orographique d’une ligne droite à partir d’une carte. En gros, il s’agissait de tracer une droite sur une carte, et de reproduire en coupe transversale – en respectant l’échelle – les reliefs qu’elle parcourait. A l’époque, je pratiquais beaucoup la randonnée en montagne, et je m’étais amusé à tracer sur du papier millimétré tout le trajet que je prévoyais de parcourir pendant une semaine : je pouvais ainsi me faire une idée très précise des dénivelés que j’allais monter et descendre, presque mètre par mètre.

J’avais alors exercé pour la première fois la pratique de la géographie. Être randonneur, ce n’était plus pour moi seulement effectuer un acte physique – sportif – ou spirituel, c’était aussi être géographe. Les paysages, les reliefs, l’organisation des territoires que je traversais prenaient un sens nouveau ; sous un talus, je pouvais deviner les couches géologiques ; une vallée ne parvenait plus à me cacher son talweg ; la revanche de l’ubac m’apparaissait avec splendeur ; j’étais en mesure d’identifier un habitat dispersé, un openfield, une cuesta ou une butte-témoin dans un bassin sédimentaire. Et surtout : sentir la terre qui défilait sous mes pieds, apprécier chaque kilomètre, découvrir les vallées les unes après les autres, m’abandonner aux vertiges de la lenteur, tout cela me faisait appréhender l’espace avec une joie nouvelle ; je posais sur le territoire le regard du géographe, je voyais les paysages avec les mêmes yeux que ceux qui avaient étudié les cartes.

Aujourd’hui, je suis professeur de géographie. Très tôt, j’ai eu l’intuition que mon goût du voyage allait m’être utile dans mon métier, car avant d’enseigner la géographie, je l’ai pratiquée, je l’ai ressentie dans mon corps. Mes pieds ont foulé la terre, mes mains se sont accrochées à la nature, mes yeux ont vu les paysages que les hommes ont façonnés, aménagés, soumis et occupés.

Bien sûr, on peut enseigner la géographie en collège et en lycée sans être un randonneur ni un voyageur. Seulement, la randonnée, le voyage, ce sont mes valeurs ajoutées, les miennes, et libre à chacun de mes collègues d’avoir les leurs (une agrégation ; une connaissance encyclopédique ; une expérience professionnelle comme urbaniste ou fonctionnaire dans l’aménagement du territoire ; une passion pour les volcans, les chemins de fer, les phytoplanctons ou la pédofaune ; une formation pointue en paléoclimatologie; une famille d’agriculteurs ; une enfance à Lagos ou à Provins ; moi, c’est le voyage).

Quand je dois travailler, en Seconde, sur la question alimentaire, sur la gestion des risques majeurs, sur le développement durable, sur l’aménagement des villes, je ne suis pas mécontent d’avoir vécu en République Centrafricaine, de m’être rendu plusieurs fois en Haïti, d’avoir arpenté Londres et New York. J’ai le sentiment que les mots que j’emploie sont plus concrets, que je suis plus efficace dans ma description des phénomènes à expliquer.

Quand, en Sixième, j’évoque la vie dans les milieux montagnards, sous les tropiques, dans le Sahel ; quand je décris les contrastes des climats continentaux, la vie paysanne en Afrique, l’habitat à Vienne ou à Oran, les paysages de la Sibérie méridionale ; quand j’explique ce qu’est un foyer de peuplement ou un désert humain ; il va de soi que je tire bénéfices d’avoir marché dans les Alpes, dans les Pyrénées ou dans le Massif de la Selle entre Port-au-Prince et Jacmel ;  d’avoir vécu en brousse et respiré des champs de manioc ; d’avoir visité Vienne et Oran ; d’avoir fait le tour du lac Baïkal ; d’avoir traversé des zones du Sahara et des métropoles mondiales.

Ce qui est vrai pour la géographie l’est aussi pour l’histoire. Je suis toujours enthousiaste de découvrir des lieux où se sont déroulés des événements que j’enseigne : la rue où fut assassiné l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914 (dont je parlais dans un précédent article) ; la chambre où naquit Louis XIV à Saint-Germain-en-Laye, l’église Saint-Eustache où il fit sa première communion, l’église de Saint-Jean-de-Luz où il se maria ; les rochers que Roland de Roncevaux ébrécha de son épée Durandal, dans les Pyrénées ; la région où fut découverte Lucy et où disparut l’Arche d’Alliance (que j’évoquais ici et surtout ) ; la plage d’Hispaniola où Christophe Colomb passa des heures délicieuses avec sa maîtresse caribéenne ; et bien d’autres encore. A contrario, j’ai un peu honte de n’avoir jamais visité Rome, Jérusalem, Kyoto et Le Caire et de n’avoir jamais posé le pied en Amérique du Sud.

Ce qui est vrai pour la géographie et pour l’histoire l’est aussi pour la littérature. Et comme j’enseigne aussi les lettres, ça tombe bien : la littérature russe me plait plus encore depuis que j’ai visité Saint-Pétersbourg ; la littérature haïtienne a très largement contribué à édifier mon savoir sur « la perle des Antilles » ; Batouala de René Maran est venu enrichir et complexifier mon approche de l’Afrique centrale ; l’Allemagne n’évoquerait rien d’autres que quelques souvenirs d’adolescence sans Hermann Hesse ou Vladimir Nabokov (dans sa période berlinoise) ; l’Amérique du Sud ne m’attirerait pas tant si je n’avais lu Cent ans de Solitude de Garcia Marquez ou les romans de Vargas Llosa.

Bien sûr, n’allez pas croire pour autant que je me la ramène en permanence auprès de mes élèves avec mes voyages, ou, pire encore, que je leur montre des diapos de mes vacances. Notez bien par ailleurs qu’étant enseignant dans le secondaire, je ne suis pas géographe, ni historien, ni homme de lettres. Je serais plutôt ce qu’à l’époque moderne on appelait un « honnête homme ». Je ne prétends pas que la géographie n’est qu’un vague goût pour le voyage, même si elle commence probablement par cela.

La géographie est une science. Longtemps discipline bâtarde, relevant à la fois de l’ethnologie, de l’économie, de la démographie, de la géologie, de la climatologie… elle s’est finalement affirmée comme discipline à part entière, avec ses propres enjeux, ses propres outils, sa propre épistémologie, à la fin du XIXème siècle, grâce à quelques illustres noms : Halford John Mackinder en Angleterre, Paul Vidal de la Blache en France… Elle a aujourd’hui des applications nombreuses, et le géographe joue un rôle majeur dans la société : urbanisme, aménagement du territoire, développement durable, journalisme… La géographie – pour la définir grossièrement – est l’étude de la Terre telle qu’elle est occupée et aménagée par les hommes. Par le voyage, c’est tout autant la Terre que les hommes qui m’intéressent : découvrir des peuples, des cultures, des histoires, des individus dans des paysages qui les racontent.

Bibliographie :

Pour commencer, je dois mentionner l’outil fondamental du géographe en herbe, la Bible de tout étudiant en sciences humaines, l’atlas officiel de l’agrégation de géographie :
– CHARLIER Jacques (sous la direction de), Atlas du 21ème siècle, Nathan, réédité chaque année

Julien Blanc-Gras, star montante des écrivains voyageurs, évoque avec humour son amour pour les cartes et la géographie dans les premières pages de l’ouvrage suivant :
– BLANC-GRAS Julien, Touriste, éditions Au diable Vauvert, 2011

Bien d’autres récits de voyage construisent mes compétences géographiques et avivent mes désirs de les mettre en pratique :
– RUFIN Jean-Christophe, Immortelle randonnée – Compostelle malgré moi, éditions Guérin, 2013 : best seller du printemps ; vous n’avez pu y échapper !
– WARGNY Christophe, Haïti n’existe pas, éditions Autrement, 2004 : essai déjà un peu ancien mais pas du tout daté, écrit par un journaliste que j’ai eu l’occasion de rencontrer en novembre 2012 pour discuter des medias en Haïti.
– TESSON Sylvain, Eloge de l’énergie vagabonde, Equateurs, 2007

Je ne les ai pas encore lus mais ils sont en pile d’attente :
– DE MONFREID Henry, Les secrets de la Mer Rouge, 1931
– CHALIAND Gérard, Mémoires : Tome 1, la pointe du couteau, Robert Laffont 2011, réédition Point Aventure, 2013

Et parce que la géographie, c’est aussi la géopolitique :

– LACOSTE Yves, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, 1976 : ouvrage dont le titre est mondialement connu mais dont je n’ai lu que quelques extraits. Yves Lacoste est le pionnier de la géopolitique en France.
– MOREAU DESFARGES Philippe, Relations internationales – 2. Questions mondiales, Point Seuil, 1993, maintes fois réédité par la suite.
La Revue XXI, revue trimestrielle d’une rare qualité dans la presse contemporaine.

TVgraphie :

Nombreuses sont les émissions de géographie de qualité à la télévision. J’en relève quelques-unes :
Le Dessous des Cartes, émission de 10 minutes présentée par Jean-Christophe Victor sur Arte, propose chaque semaine d’expliquer un phénomène géopolitique, en s’appuyant sur des cartes.
J’irai dormir chez vous est une joyeuse série documentaire dans laquelle Antoine de Maximy se met en scène dans ses voyages partout dans le monde, avec pour objectif de s’incruster à déjeuner ou à dormir chez les gens qu’il rencontre.
– Plus ludique, peut-être un peu trop fabriqué, mais pas désagréable : Rendez-vous en terre inconnue, animé par Frédéric Lopez, filme des célébrités découvrant et partageant la vie de peuples lointains et généralement menacés.

Il n’y a pas d’aventure (?)

« Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à la raconter. C’est ce qui dupe les gens : un homme, c’est toujours un conteur d’histoires, il vit entouré de ses histoires et des histoires d’autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s’il la racontait. Mais il faut choisir : vivre ou raconter. […] Quant on vit, il n’arrive rien. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. […] Par moments – rarement – on fait le point […]. Après ça, le défilé recommence, on se remet à faire l’addition des heures et des jours. Lundi, mardi, mercredi. Avril, mai, juin. 1924, 1925, 1926. Ça, c’est vivre. »

Quand j’ai lu ce texte dans le roman de Sartre, La Nausée, paru en 1938, je me suis senti en plein accord avec lui. Je vivais alors dans une petite ville de Centrafrique – Sibut « la Captivante », tel était son nom. À cette époque, ma vie était faite d’histoires de serpents, de marigots, de typhoïde, de latrines dégueulasses, de rebelles en brousse, de poussière et de chaleur, d’éléphants, de Pygmées, de Gbaya, de Bandas, de Yakomas et de Mandja, de manioc, de chauves-souris insomniaques, d’enfants cradingues, de latérite, de caïmans, de 4×4. Mais ce qui avait pu me sembler extraordinaire dans les premières semaines, et que mes proches restés en France continuaient probablement à considérer comme aventureux, était devenu ma vie, donc tout à fait banal. J’étais prof, voilà tout. Que ce fût dans la brousse centrafricaine ne changeait finalement pas grand-chose.

J’avais d’ailleurs rédigé un article dans lequel je faisais référence à cet extrait de La Nausée, et à cette expression « il n’y a pas d’aventure ». Je l’avais surtout écrit parce que je voulais avoir des nouvelles des uns et des autres, et que je réfutais les arguments qui disaient « mais tout cela doit te sembler terriblement sans intérêt à côté de tout ce que tu vis ».

Voici ce que j’écrivais alors: « Bien sûr, je peux me dire, quand je pars acheter un bœuf, quand je fais cours à ces petits noirs qui n’ont rien – et à ceux qui sont fils de ministres – , quand je marche dans ces petits villages où des gamins courent à cul nu en faisant tourner une roue avec un bâton, quand je roule en 4×4 sur des pistes boueuses où peuvent à chaque virage nous attendre des bandits qui nous dépouilleront, quand je mange de l’antilope avec du manioc, bien sûr, dans ces moments-là, je peux croire que je vis une aventure. En réalité, ces événements ordinaires, ces instants bourrés de banalité, ces petites heures de la vie quotidienne ne deviennent des aventures que lorsque je les raconte. Je me dis « quelle aventure ! ». Il arrive parfois que dans l’instant, je sente l’aventure ; alors je sors l’appareil photo (ou je regrette de ne pouvoir le sortir), je me précipite sur un carnet, un bout de feuille, un ordinateur pour le raconter. Je fixe ma mémoire, je veux me rappeler de cela. Mais vivre l’aventure dans l’instant, la sentir comme telle, la nommer ainsi au moment où elle se produit, c’est, je crois, se forger artificiellement des souvenirs. »

La vérité, c’est qu’au bout d’un moment je m’étais doucement ennuyé et que la quantité phénoménale de travail qui m’accablait ne suffisait pas à noyer ma neurasthénie. Quand on croit vivre une aventure, on traverse des lieux où des gens, eux, vivent leur banal quotidien, on s’extasie devant des personnes qui vivent leur vie, on prend peur en photographiant des combats de rue quand des pauvres hères tentent de traverser la rue pour faire leurs courses. C’est exactement ce que j’ai fini par ressentir au bout de quelques mois en Centrafrique: ce qui avait pu me sembler exceptionnel au début n’était plus qu’une vie ronronnante et pépère, à couler des jours tranquilles, dispensant mes cours, prenant des repas répétitifs, sortant un peu en ville de temps à autre, allant à la messe le dimanche, profitant de mes vacances pour rendre visite à mes amis français.

En février dernier, je me suis rendu en Haïti pour la quatrième fois depuis 2006. J’y ai rejoint Alix, une amie qui y était déjà depuis plus d’un mois et qui devait encore y rester quelques semaines après mon retour. Tandis que nous allions de Léogane aux Verrettes, nous sommes passés par Port-au-Prince, ce qui est le trajet normal, et même obligatoire. Mais, à un moment, j’ai eu une intuition étrange: bien que le trajet que nous empruntions ne fût pas celui auquel j’étais habitué (première bizarrerie), les rues que j’observais me semblaient familières, comme si je les avais déjà vues ou traversées (deuxième bizarrerie). En fait, je savais: ces rues, je les avais vues à la télévision, dans des reportages sur Haïti. Alors je demandai au chauffeur:
– Comment s’appelle ce quartier que nous traversons?
– Cité Soleil, me répondit-il.

« Cité Soleil »: ce nom fait peut-être rêver, mais c’est en fait le quartier le plus dangereux de Port-au-Prince, c’est là que s’y concentrent toute la pègre de la ville, toute la misère, tous les dangers. Les braquages, les viols, les vols, les passages à tabac n’y sont pas rares. C’est du moins ce qu’on raconte. C’est ce que nous montrent ces reportages que j’ai vus à la télévision. Habituellement, nous contournons donc ce quartier, même si cela nous fait perdre plus d’une heure de route.

Alix et moi eûmes une conversation sur ce trajet que nous effectuions, songeant qu’il était assez facile de transformer un événement banal en une aventure. Nous traversions Cité Soleil: nous pouvions en faire quelque chose d’extraordinaire, alors qu’il ne se passait rien. Nous étions dans la voiture, nous roulions, les gens au-dehors faisaient leurs petites affaires, et voilà. Ce qui était sûr, c’est que je ne regrettais pas ce raccourci: nous évitions tous les bouchons de Port-au-Prince!

Traverser Cité Soleil, ou d’une façon générale se rendre en Haïti, est encore considéré par beaucoup comme une folie. Quand je parle d’Haïti, on me répond souvent : criminalité, violence, enlèvements, Chimères et Tontons Macoute… Il suffit même de lire les comptes-rendus du ministère des Affaire Étrangères pour s’en faire une idée. C’est à frémir d’angoisse! Pourtant, je n’ai jamais senti – pas un seul instant – la moindre insécurité dans ce pays. Je ne nie pas les faits relevés par la presse, ni la pauvreté de ce peuple, ni la situation pitoyable des enfants laissés à l’abandon en masse. Et je ne me promène pas bagues aux doigts et chaînes au cou dans Cité Soleil, Canaan ou Martissant, et encore moins la nuit! Mais vous ne me verrez jamais non plus à Villiers-le-Bel ou Montfermeil. Quand une bande de jeunes a racketté une rame de train l’année dernière, ce n’était pas à Port-au-Prince, ni même d’ailleurs dans une banlieue particulièrement chaude de la banlieue parisienne. Les tortures d’Ilan Halimi, ce n’était pas à Bagdad, la tentative de viol et la réussite de meurtre de la jeune Anne-Lorraine, ce n’était pas à Bogotá ! Chez moi, le patron d’un magasin de vêtements s’est fait tirer dessus il y a quelques années, un autre a été assassiné dans une commune voisine… En France, y compris dans les banlieues « froides » ou dans les quartiers pauvres et sans histoire, on multiplie les digicodes, interphones et portes blindées depuis une vingtaine d’années… Ce n’est pas moins inquiétant que ces villas surprotégées des hauteurs de Port-au-Prince !

Récemment, j’étais en Ethiopie. Le dernier jour de mon voyage, je suis rentré en bus du Sud du pays à Addis Abeba et suis arrivé à une gare routière dont je ne parvenais pas à identifier l’emplacement dans la ville. J’avais lu trop vite les indications des guides, et je me suis retrouvé dans un quartier que je ne connaissais pas, sans aucune idée de sa situation, avec tout mon barda, au milieu d’une faune humaine grouillante et gueulante… Il était 15 heures, j’avais franchement faim, et ma première idée était de vouloir manger, ou à défaut de trouver un taxi pour m’emmener en un lieu déjà repéré. Or, pas la moindre gargote à l’horizon, et pas un seul taxi ne venait me rassurer. Je me suis donc retrouvé à marcher à l’instinct pendant un long moment, avant de comprendre où j’étais tombé : dans « Mercato », le plus grand marché ouvert d’Afrique, où tous les guides conseillent de venir les poches vides. Et là, je rentre dans un état de semi-panique, pour la deuxième fois de ma vie (la première était à l’aéroport de Miami) : la fatigue, la faim, le stress font que mon cerveau ne fonctionne plus normalement, les informations ne me parviennent plus comme il faudrait, je n’arrive pas à me calmer, je tourne en rond, je ne sais plus m’exprimer, je perds peu à peu mes nerfs… J’ai juste une petite voix absurde qui me dit : « ça, il faudra le raconter. » Le raconter, mais pour quoi faire ? En fait d’une aventure, c’est plutôt ce qu’adolescents nous appelions un « plan galère ». Pour nous, affronter un plan galère, c’était vivre l’aventure ! Mais un plan galère tout seul, c’est surtout l’enfer ! Finalement, au bout d’une petite heure d’errance et de stress à tenter d’oublier les regards, les harangues et les bousculades, je trouve un taxi qui me sauve de ce lieu terrible.

Avec le recul, j’accepte tout de même que mon expérience centrafricaine fut une belle aventure. J’admets que mes missions en Haïti sont des aventures plus belles encore. Je reconnais que mes voyages ont parfois des parfums d’aventure. Encore faut-il s’entendre sur cette expression, et ne pas la confondre avec l’exotisme. L’aventure, c’est précisément le contraire de l’exotisme. L’exotisme, c’est la transformation du réel pour le rendre conforme aux clichés que l’on se fait d’une culture : danses traditionnelles, folklores reconstruits, négation de la modernité, accoutrements ridicules. L’aventure balaie ces reconstitutions pour se confronter à certaines laideurs du monde, et pour en voir la beauté dans les choses les plus simples. C’est pour cela que je déteste tant les destinations trop touristiques et que je privilégie au contraire les pays oubliés qui ont pourtant, eux aussi, quelque chose à montrer.

Jean-Claude Guillebaud, grand reporter, écrit : « Au total, la véritable alchimie du voyage tient à ce paradoxe inaugural : si toute pérégrination aventureuse nous conduit d’abord vers l’autre, c’est vers un « autre » compris non pas dans son irréductible différence mais dans sa proximité, et même dans sa proche fraternité. Car, en retour, cet autre vers qui je vais me demande réciproquement d’être moi-même. Pas déguisé… »

Ainsi, la rencontre d’un autre semblable, et non différent, est-elle au cœur de la notion d’aventure. Si Sartre a voulu la dénigrer, c’est d’ailleurs probablement parce qu’il était un gros froussard misanthrope, tout fiérot qu’il fut par la suite de refuser le Nobel, mais prompt à recevoir les honneurs de l’URSS et de Cuba. Probablement faut-il distinguer les aventuriers amateurs (dont je fais peut-être partie) qui se font un peu peur, prennent un peu froid, et souffrent un peu de la faim pour se sentir pleinement hommes, des vrais aventuriers, des Aguirre et des Cortès, des Lawrence d’Arabie et des Cecil de Rhodésie, des Rimbaud et des Monfreid, des Kouchner et des Chaliand, qui ont cela dans la peau et dans l’âme, qui ont pris des risques, parfois les armes, au Nouveau Monde, en Syrie, au Zimbabwe, en Abyssinie, en Afghanistan, en Érythrée, en Bosnie ou en Guinée. À cette typologie de l’aventurier faut-il ajouter les imposteurs, ceux qui se mettent en scène pour pouvoir parader sur les plateaux de télévision en chemise blanche?

L’aventure, à des degrés divers, on pourrait dire que c’est le fait de casser son quotidien, de faire violence à ses modes de pensée, c’est aller contre ses habitudes et ses instincts, c’est se mettre en danger, d’une façon ou d’une autre (pas forcément en danger de mort!), c’est, comme l’écrit Jean-Christophe Rufin, le contraire du principe de précaution, c’est « la volonté de se sentir responsable, c’est-à-dire de n’incriminer personne pour les souffrances, dommages, préjudices que l’on pourrait éventuellement subir, […] c’est être actif et non passif, souverain de sa vie et non sujet implorant du maître tout-puissant que serait la « société » », et c’est aussi – n’en déplût à Sartre – savoir interpréter ce qu’on vit. Une aventure ne me semble complète que si elle se joue à la fois dans l’action et dans la pensée. C’est d’ailleurs un peu le sens des deux catégories de ce blog: « chez moi » / « chez eux ». Lorsque je suis chez eux, c’est-à-dire chez les autres, je vis l’aventure, elle m’exalte et me fait vivre. Et lorsque je suis chez moi, je continue de penser, je fais le point, je me projette. La pratique sans théorie est aveugle, purement pragmatique et sans fondement. Ceux qui se vantent d’être toujours sur le terrain et jamais dans leur bureau sont à plaindre: ils ne peuvent pas prendre de bonnes décisions, n’ont aucun recul sur leurs actes, et ne sont jamais disponibles, ils n’ont pas le cœur véritablement ouvert à la rencontre avec l’autre. J’ai connu un évêque qui n’était jamais à son bureau. Résultat: on ne savait jamais où le trouver, et il ne prenait jamais le temps de réfléchir, de se poser calmement les bonnes questions; ses décisions et ses remarques étaient pleines de ce trop-plein d’action.

Je réfute donc totalement Sartre, pour qui l’alternative vivre/raconter est exclusive. Son erreur est en fait de penser que l’aventure doit être pleine d’éclat, sans ennui, sans temps mort. Mais les soldats s’ennuient dans leurs casernes; il n’y a pas plus pénible et barbant qu’un long trajet dans un minibus bondé en Afrique; chier presque en public dans des latrines immondes et puantes n’a rien de glorieux; la traversée de l’Atlantique par Christophe Colomb n’était pas exaltante; se farcir des pavés de la littérature pour tromper l’ennui ou attendre que la pluie cesse manque de superbe. Mais au final: la guerre, des rencontres, des réflexions sur la faiblesse et le ridicule humains, des grandes découvertes, des plongées dans des univers riches de nouveautés et de mystères.

Voici comment Patrice Franceschi présente la collection « Points Aventure » qu’il dirige aux Editions Points : « Il y a 2500 ans, Pindare disait : « N’aspire pas à l’existence éternelle mais épuise le champ du possible. » […] Vingt-cinq siècles plus tard, l’énergie vitale de Pindare ne serait-elle pas un remède au désenchantement de nos sociétés de plus en plus formatées et encadrées ? Et l’esprit d’aventure l’un des derniers espaces de liberté où il serait encore possible de respirer à son aise, d’agir et de penser par soi-même ? C’est sans doute ce que nous disent les livres qui, associant aventure et littérature, tentent de transformer l’expérience en conscience. »

Pour moi, le modèle type et fantasmé de l’aventurier, c’est Indiana Jones : un intellectuel, un professeur un peu austère, un puits de culture, un trompe-la-mort, un homme d’action. Quand je voyage, je suis sans doute un peu ridicule avec mon chapeau d’aventurier, mais c’est ainsi, j’y tiens: on a tous nos modèles, et je me plais à ressembler à cet archéologue casse-cou, à défaut de l’égaler.

Bibliographie :

Si vous tenez vraiment à vous farcir ce pensum déprimant, ce traité de misanthropie, ce monument de mauvaise foi, je vous en donne les références :
– SARTRE Jean-Paul, La Nausée, Gallimard, 1938, Folio, 1972

Toutes les citations, en dehors de celle de Sartre, sont tirées du premier livre publié dans la toute récente collection « Points Aventure ». Ce livre est un manifeste écrit par plusieurs figures de « l’aventure » française : Rufin, Guillebaud, Chaliand, Tesson, Franceschi… Je l’ai lu tandis que j’étais en train de terminer cet article, et il m’a semblé bon de venir l’abreuver des réflexions soulevées par lui :
– Sous la direction de FRANCESCHI Patrice, L’Aventure pour quoi faire ?, Editions Points, 2013.

Filmographie :

Pourquoi ne pas vous replonger dans la quadrilogie d’Indiana Jones, réalisée par Steven Spielberg ?
– Les Aventuriers de l’Arche perdue, 1981
– Indiana Jones et le temple maudit, 1984
– Indiana Jones et la dernière croisade, 1989
– Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, 2008

L’intelligence de l’autre

« L’intelligence de l’autre », tel est le très beau titre d’un livre dont je n’ai encore eu le temps que de lire les prolégomènes, écrit par Michel Sauquet. Dans la première partie de ce livre, Sauquet essaie de définir les notions complexes d’appartenance, de stéréotypes, de culture. Il analyse les problèmes soulevés par ces notions, et pose ce qu’on dit de la culture, et ce qu’on en fait.

Il alerte ainsi sur toutes les dérives de l’utilisation de la culture : la culture musée, la culture instrumentalisée, la culture marchandise, la culture vernis. Voici ce qu’il écrit du risque encouru par les personnes évoluant à l’étranger dans des milieux internationaux : « Pour eux, le fait de voyager ou d’avoir voyagé vaut connaissance, la culture n’est que dans les couleurs, les saveurs et les sons, mais pas dans les modes de faire. Proust dénonçait déjà il y a un siècle cette attitude de facilité en notant que « le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux ». Et Gide, dans les Nourritures terrestres, d’insister encore : « Tout est dans le regard, non dans la chose regardée » ».

A travers ce blog, c’est donc ce que je vais tenter de faire : changer de regard pour découvrir l’intelligence de l’autre.

Dès mon enfance, j’ai mûri progressivement le désir de voyager. Je rêvais d’un éternel été fait de terres brunes, d’air chaud et humide, de palmiers, de négresses, de paysages vertigineux, de dunes de sable à perte de vue. Ces fantasmes étaient nourris par les premiers voyages que j’avais pu effectuer. Je me rappelle par exemple de ces croisières en famille en Espagne, dans les Îles Baléares. C’est sans doute au cours de ces périples que j’ai développé cet esprit d’aventure, car tout y était déjà concentré : le nomadisme, la beauté des paysages, la fascinante et inquiétante attraction de la mer, la découverte d’un autre peuple, l’expérience d’être l’étranger, et puis le plaisir du temps qui s’écoule lentement, le temps qui n’importe pas, le charme des après-midi sans fin de l’été à son apogée.

Plus tard, en fin de collège, des voyages scolaires en Allemagne me firent de nouveau expérimenter l’angoisse excitante et douce de la rencontre interculturelle. J’ai aimé ces repas différents de ceux auxquels j’étais habitué, ces villes du Nord, mes efforts pour comprendre et parler l’allemand, ces échanges forcément compliqués mais tellement exaltants.

A vingt-trois ans, j’ai accompagné un groupe d’adolescents en Roumanie. Ce fut là ma première découverte d’un pays nettement plus pauvre que le mien. Ces deux semaines dans les Carpates ont été une vraie aventure : une langue totalement inconnue (quoi que latine, et finalement assez proche de l’italien), une culture et une histoire fascinantes, et des épisodes assez rocambolesques (un voyage en train dans la montagne, la traversée d’un lac artificiel sur des grosses barcasses, une piscine municipale dont l’eau de tous les bassins était épaisse et glauque, des filles de douze ans en string et seins nus, une diarrhée épique évacuée dans des gogues infâmes, des repas pris dans une cahute infestée de guêpes qu’un type tentait d’attraper pour leur accrocher des fils à la patte…)

Mais en définitive, ce n’est qu’en 2006, à vingt-cinq ans, que j’ai réellement commencé à combler le vide créé par le manque de voyages, par la frustration qui avait germé en moi d’avoir si peu quitté la France, l’Europe. Je suis parti en Haïti et ce pays en bazar m’a séduit au plus haut point. Je me rappelle encore très bien du 26 juillet 2006 : c’est mon anniversaire, je suis assis sur une chaise fragile, et devant moi une grosse centaine d’enfants noirs me regardent, ils chantent et dansent pour moi, puis les garçons s’avancent, ils se mettent en file indienne et viennent me serrer la main, ils sont un peu intimidés par le protocole, ils se rassoient, les filles elles aussi se lèvent et m’offrent des cartes de vœux en feuilles de bananier qu’elles ont confectionnées et sur lesquelles elles ont inscrit quelques mots gentils, à leur tour elles viennent me saluer et je les embrasse toutes. Je suis heureux en cet instant, mais je dois me faire violence : je suis à peine remis d’une harassante crise de paludisme qui m’a scotché dans un lit d’hôpital pendant quatre jours et demi, pendant tout ce temps je n’ai rien pu avaler, j’ai été en proie à des délires infernaux qui ont atrocement nui à mon sommeil, et j’ai même pensé que j’allais mourir tellement je me sentais faible, fiévreux, débile ; je suis maintenant là, vacillant, à serrer des paluches et embrasser des joues frêles, me forçant à sourire.

Angeline, Matina, Merani
Angeline, Matina, Merani

Mais je suis heureux, et toutes les fois que je me suis rendu en Haïti, j’ai senti que le bonheur était fait pour moi. Je continuerai d’y retourner parce que j’y ai découvert l’altérité. Je pense sans cesse à retrouver mes bambins, à jouer avec eux, à me baigner dans l’eau turquoise, à mourir de chaud et de fatigue, à aller me perdre dans les rues grouillantes de Port-au-Prince, à flâner devant les tableaux des peintres de rue…

C’est à partir de cette expérience forte que j’ai tenté de rattraper mon retard, et en quelques années j’ai eu l’occasion de pas mal caboter, sur presque tous les continents, pour des voyages courts d’exploration (Sibérie, Sénégal, Inde, Mauritanie, Algérie, Maroc, Cameroun, Etats-Unis, Angleterre, Belgique, Tunisie, Autriche, Bosnie, Croatie, et régions de France…), d’autres plus longs pour des missions « humanitaires » (Haïti) et une migration de travail (République Centrafricaine). En exagérant un peu, je pourrais dire que j’ai fait du tourisme mon deuxième métier, et si je suis content de retrouver à chaque fois l’accablante stabilité de la petite bourgade de la banlieue parisienne où je travaille et réside, j’exulte dès que je dois partir, dès que se dessinent les premiers préparatifs de voyage, l’achat d’un guide, d’une carte, d’un billet d’avion.

Aussi, ce blog n’est pas un guide touristique et ne sera pas seulement consacré au récit de mes voyages ; il sera aussi le récit des émotions qui me traversent, des réflexions qui m’assaillent dès que je suis confronté à l’autre : mes incompréhensions, mon désarroi, mon enthousiasme, ma fascination, mon dégoût. Je tenterai, du mieux possible, de comprendre ces peuples à qui j’imposerai ma présence, qui sauront (ou pas) m’accueillir, me parler, m’écouter.

« Je redoute l’hiver parce que c’est la saison du confort », écrivit Rimbaud dans Une saison en enfer. Cette phrase continue de m’intriguer, mais j’y trouve une explication dans mon attrait irrésistible pour les pays dits du Sud, des pays sans hiver et sans confort, où l’on transpire à huit heures du matin dans la poussière, le bruit et la fureur de vivre, où l’agitation brûlante du dehors nous pousse à le rejoindre, au lieu que l’hiver de nos civilisations nous contraint à nous enfermer, à nous couvrir, à privilégier les commodités. Dans quelques jours, je partirai sur les traces du poète en Ethiopie, où il passa certaines des dernières années de sa vie. Je partirai, une fois encore, à la recherche de cet éternel été que je chéris tant, cette crainte piquante de l’inconnu, ces errances propices à la réflexion sur le sens des choses et l’usage du monde.

Bibliographie :

Pour poursuivre votre réflexion sur l’interculturalité, je vous donne les références exactes du livre qui a donné son titre à cet article :
SAUQUET Michel, en collaboration avec VIELAJUS Martin, L’intelligence de l’autre, prendre en compte les différences culturelles dans un monde à gérer en commun, Éditions Charles Léopold Mayer, 2007

Les romans de RUFIN Jean-Christophe sont un trésor de réflexions sur les chocs culturels, et en particulier :
L’Abyssin, Gallimard, 1997
Les causes perdues, Gallimard, 1999
Rouge Brésil, Gallimard, 2001
Le Grand Cœur, Gallimard, 2012
Je vous conseille également le récit de son parcours professionnel :
Un léopard sur le garrot, Gallimard, 2008

Très beau roman aussi, sur la féministe Flora Tristan et son petit-fils Paul Gauguin (qui ne se sont jamais connus), tous les deux ayant été mus toute leur vie par la recherche d’un bonheur au contact d’autres cultures et d’un paradis loin de leur quotidien :
VARGAS LLOSA Mario, Le paradis – un peu plus loin, Gallimard, 2003

Sur l’esprit d’aventure, cette conversation entre trois bourlingueurs est une lecture très agréable :
CHALIAND Gérard, FRANCESCHI Patrice, GUILBERT Jean-Claude, De l’esprit d’aventure, Arthaud, 2003

La dernière expression de cet article, « l’usage du monde », est empruntée à Nicolas Bouvier, grande référence pour les écrivains voyageurs. Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas réussi à terminer ce livre, et je n’ai pas eu le courage d’en commencer d’autres. On m’a vivement conseillé de réessayer :
BOUVIER Nicolas, L’usage du monde, 1963, Petite Bibliothèque Payot, 2001