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Hommage à la littérature russe

Je ne saurai dire comment j’ai découvert la littérature russe.

Mon souvenir le plus lointain n’est pas très net : je dois avoir dix-sept ans, c’est le printemps ou le début de l’été, je déjeune avec des amis dans le jardin des parents d’une fille du groupe. Sur la table traîne nonchalamment Les frères Karamazov, et une courte discussion s’engage autour de ce roman de Dostoïevski. Je n’avais jamais entendu parler de ce livre auparavant, ni de son auteur, et je suis intrigué par ce pavé qui semble captiver ceux qui l’ont lu. Et surtout, je comprends soudainement une des blagues récurrentes de La Cité de la peur, la comédie sortie quelques années plus tôt au cinéma, en 1994 : « Enchanté, Serge Karamazov – aucun lien, je suis fils unique. »

Quelques mois plus tard, je découvre Lolita, dans une version de poche que me prête une amie (je ne lui ai jamais rendue). Ce roman a été écrit en anglais et se déroule essentiellement aux États-Unis d’Amérique, mais c’est pour moi un roman russe, car on y trouve toute la culture d’origine de son auteur, Vladimir Nabokov : le mysticisme exalté hérité du christianisme orthodoxe, la puissance de l’écriture et de la réflexion sur les tourments de l’homme, la capacité à mettre en scène des personnages complexes et confus, l’absurdité poussée à son paroxysme, l’effacement de la frontière entre le tragique et le comique. 

Puis, peu à peu, le plus souvent au gré des circonstances, je fais connaissance avec Nicolas Gogol et son Journal d’un fou dans une adaptation pour le théâtre extraordinairement mise en scène et interprétée ; avec le comte Léon Tolstoï qui a offert au monde des chefs d’œuvre tels que Guerre et PaixAnna Karénine ou le moins connu Père Serge ; avec Mikhaïl Boulgakov, totalement délirant dans Le Maître et Marguerite ou dans Cœur de chien ; avec les nouvelles d’Ivan Tourgueniev, le théâtre d’Anton Tchekhov, les récits d’un pèlerin russe, et bien sûr les romans du maître – Fedor Dostoïevski.

Dans toutes ces œuvres, il est presque toujours question de familles dysfonctionnelles, du poids du passé, de personnages qui sombrent dans la folie, de controverses profondes, de spiritualité… Lorsque j’en viens à vouloir écrire une pièce sur la mémoire familiale, toutes ces lectures viennent nourrir mon inspiration, jusqu’à finalement produire, avant tout, un hommage à la littérature russe, parfois à la limite du plagiat – toute une tirade de Sans joie, sans mémoire, est la retranscription d’un passage de L’Idiot.

Dans les grandes lignes, cette pièce a été pensée à l’été 2010, puis écrite dans les mois qui ont suivi. À l’origine de ce projet, il y avait le souhait de monter un spectacle avec mon ami Antoine. Je vivais alors en Afrique, j’étais rentré passer les vacances en France pendant quelques semaines et nous avions imaginé ensemble quelques points saillants de cette œuvre à venir. Et puis nous en sommes restés là, laissant tout cela à l’état d’une exaltante conversation entre amis, sur un voilier l’été, entre l’Île de Ré et les Sables d’Olonne. Mais toutes ces idées lancées en l’air ont mûri dans mon esprit, et je me suis mis à coucher sur le papier des idées, quelques dialogues, des mises en situation.

Je suis retourné en Afrique, et un an plus tard je suis définitivement rentré en France, j’ai repris ma vie d’avant, j’ai continué à écrire des petites choses ici ou là, j’ai continué à pérégriner autant que possible , j’ai ouvert ce blog sur le voyage et la rencontre interculturelle. De temps en temps, je reprenais mes idées, je les mettais en ordre, je les raturais, je les complétais.

Et en lisant Oncle Vania, j’ai eu un choc : la pièce que j’avais écrite était très proche ! C’était le signe que je devais – enfin – publier Sans joie, sans mémoire,. Aussi, je l’ai encore retravaillée, notamment en ajoutant une scène qui se réfère directement à une nouvelle de Gogol, Le Nez, et en calant deux citations explicites de la pièce de Tchekhov (« Et je parie que, dans cette Afrique, là, maintenant, c’est une de ces fournaises – l’horreur ! » et « Mais que faire, il faut vivre ! »), comme pour assumer le plagiat jusqu’au bout. Vous y retrouverez aussi des bouts de Cioran, qui a pondu quelques délicieux et terribles aphorismes sur la mémoire. Cioran n’est pas russe, ni même slave, mais roumain; et les roumains sont, en quelque sorte, des latins de l’Est; aussi, Cioran trouve toute sa place dans cet hommage à l’Europe orientale.

Sans joie, sans mémoire, est disponible en cliquant sur ce lien. Vos commentaires sur le site d’achat sont les bienvenus pour lui donner de la visibilité !

Nouvelle publication!

Je suis heureux d’annoncer la publication de Sans joie, sans mémoire, un opuscule que j’ai eu le plaisir de commettre pour concourir aux « Plumes francophones 2025 ». Cette œuvre met en scène Nicolas, patriarche autoritaire de la famille Oblonski, qui règne en despote sur son entourage : son frère Yvan, sa fille Aglaé, et même Alexis le fiancé de cette dernière. Mais derrière cette figure oppressante se cache une faille: Nicolas perd peu à peu la mémoire. Des réminiscences troubles, fragmentées, viennent fissurer son masque de puissance et révèlent une vulnérabilité inattendue. « Toutes les familles heureuses se ressemblent, écrivait Tolstoï ; chaque famille malheureuse l’est à sa façon. » Dans cette tragi-comédie contemporaine sur les liens familiaux, la mémoire et le pouvoir, j’ai tenté d’orchestrer une fresque familiale caustique, émouvante, ironique, psychologique et mélancolique.

Cette pièce de théâtre, qui je crois se lit comme un roman, résonne avant tout comme un hommage à la littérature russe.

Ce livre est en vente en cliquant sur ce lien.

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La raison d’être

« Pourtant j’ai toujours cru que l’individu était fait pour aller à deux, j’ai tant mais tant d’amour et de tendresse à donner. Se savoir pas aimable est d’une douleur immense. » Voici quelques mois, je lis ces mots sur Twitter (je ne me résous pas à dire « X »), venant d’une jeune femme que je ne connais pas mais dont les publications me font penser qu’elle est adorable, intelligente et vive. Et d’un coup j’ai l’impression de relire mon journal intime de mes vingt ans. Adolescent déjà, je rêvais de me marier et d’avoir des enfants. À vingt ans, j’étais prêt, il ne me manquait plus qu’une jeune femme qui m’aimât. Incapable d’en trouver une – ou plutôt de trouver le courage de séduire celles qui me plaisent – je prends à vingt-huit ans une décision fondamentale, forte et un peu folle, avec l’objectif de faire le ménage dans mon cerveau, de mettre les choses au clair. Je veux surtout apprendre à m’aimer, laisser se déployer ce qu’il y a de beau en moi, me rendre utile, vivre l’extraordinaire, repousser mes limites, mieux me connaître, me plonger dans une expérience radicale : je pars vivre pendant deux ans dans la brousse centrafricaine. J’ai déjà raconté cet épisode de ma vie sur ce blog, et un jour je publierai le roman que j’en ai tiré mais que je dois encore parachever (cette expérience était si forte que plus de dix ans après mon retour je n’en ai pas encore exploré tous les recoins).

À mon retour, je sens que j’ai changé – non pas en surface mais en profondeur. Je me suis découvert, je me suis aimé, parfois détesté, j’ai rencontré des personnes formidables que j’ai affectionnés et qui m’ont affectionné en retour. Paradoxalement pourtant, je suis brisé. Éternel insatisfait, je me sens frustré de ce retour à la vie normale, à ma petite vie de professeur dans la ville de banlieue de mon enfance. Après être parti loin, après avoir exploré les tréfonds de mon âme, je suis revenu tout près, dans le confort de l’Occident et du fonctionnariat. Je me prends alors à rêver ; je me vois moitié Arthur Rimbaud, moitié Indiana Jones : professeur d’histoire, poète, aventurier.

Dans ma neurasthénie du retour au pays natal, une flamme fuligineuse alimente toutefois quelques germes d’espérance : la joie du contact avec mes élèves, et en particulier ceux d’une classe de collège que je trouve charmants, intéressés, intéressants, drôles, participatifs. Je leur parle de l’Afrique et ils sont captivés, je fais des blagues et ils rient, je parle et ils m’écoutent. Je pense plus spécialement à l’une d’entre elle, sage, timide, discrète, pas singulièrement remarquable mais attentive et douce. Quelques années plus tard, je la retrouverai à un pèlerinage et je la découvrirai profonde et spirituelle.

Pendant plusieurs années, je tente vaguement de vivre mon fantasme d’écrivain voyageur. Je pars à la découverte de nombreux pays, de préférence dans des conditions un peu précaires, et j’en livre des récits sur ce blog qui reçoit quelques lecteurs. Mais je sens toujours en moi ce manque. J’ai comme l’impression, à trente ans passés, de n’avoir rien accompli. Mes deux années en Centrafrique, mes voyages, mes engagements en Haïti, mon métier de professeur : cela pourrait donner du sens à mon existence, mais je n’en retire que du brouillard. Je me sens comme Qohelet, à la recherche de ma raison d’être dans ce qui n’est que vanités. Mes velléités d’évolution professionnelle ne donnent rien, et je végète encore au même poste… Je tente une mutation à Istanbul pour me redonner de l’énergie et me refaire le coup de l’expatriation salvatrice, mais elle n’aboutit pas, l’administration turque ne validant pas ma candidature… Tristesse immense ! 

Pendant tout ce temps, je tiens par la prière et l’assiduité de mes rencontres avec le Christ. Et c’est alors que je comprends qu’il me manque une chose, une seule, une chose que j’avais mise de côté, abandonnée, pensant qu’elle n’était pas pour moi, une chose à laquelle je croyais ne plus penser : l’amour. Ce qui me manque fondamentalement, ce n’est pas un visa de plus sur mon passeport, ni un éditeur pour mes romans, pas même le poste que je convoite tant, non, ce qui me manque, c’est une femme à aimer.

« Se savoir pas aimable est d’une douleur immense » : voilà mon problème. C’est exactement en ces termes que je le formule, encore et toujours, depuis près de quinze ans, malgré tous mes efforts. Et je décide qu’il est temps maintenant de mettre fin à mon célibat, à cette situation qui n’est plus tenable. Je consulte une psychologue qui – incroyable ! – en quelques séances m’aide à délier tous mes nœuds, met le doigt où cela fait mal, m’encourage par des exercices à oser exprimer mes désirs. Après le pèlerinage évoqué plus haut, j’étais resté en contact avec la jeune femme que j’y avais retrouvé, on se voit de temps en temps pour des discussions autour d’un café ou des expositions à Paris. Peu à peu, je tombe amoureux d’elle, et fort des conseils donnés par la psychologue, j’entame l’Everest que constitue pour moi la séduction de cette beauté. Comme je suis plutôt du genre à jouer la montre qu’à jouer l’attaque, cela me prend quelques mois, mais je finis par y parvenir. Joie immense ! C’est fou : en un baiser, j’ai perdu toute ma rancœur, toutes mes craintes. Dès lors, je ne connaîtrai plus jamais ce sentiment de frustration qui me rongeait tant autrefois. J’ai trouvé l’amour, et cela me suffit. Même sur le plan professionnel, je parviens maintenant à mieux gérer mes désirs et mes insatisfactions (et j’ai enfin obtenu l’évolution que j’attendais – c’est une autre histoire, et elle n’est pas terminée : j’ai encore au moins vingt ans à tirer…).

Si elle me lit, cette twittas (qui depuis a visiblement supprimé son post) ne sera sans doute pas aidée ni réconfortée par mon récit – car je devine que seul l’amour véritable et définitif pourra la tranquilliser. Je n’ai aucun conseil à lui donner. Je veux seulement lui dire : je te remercie pour ta capacité à dire tant de choses en deux simples phrases, je te comprends, je prie pour toi, ne perds pas espoir. 

(Photo d’illustration: Le cerf blanc, Augustin Frison-Roche)

Le village des cannibales

Le 16 août 1870, Alain de Moneys, un petit noble périgourdin de la commune de Beaussac, se fait massacrer pendant deux heures sur le foirail d’une commune voisine, Hautefaye (canton de Nontron), par une foule de plusieurs centaines de paysans. Alain Corbin, dans Le village des cannibales, publié chez Aubier en 1990, tente de faire l’analyse historique de cet événement tragique. En effet, derrière l’anachronisme de ce massacre terrifiant se cache une certaine rationalité. C’est du moins ce que veut montrer Alain Corbin en défendant que « c’est à l’histoire […] qu’il nous faut recourir pour faire la lumière sur ce qui fut, en France, le dernier des massacres nés de la fureur paysanne. »

La méthode de l’historien est assez intéressante : se considérant comme « historien du sensible », Alain Corbin a délaissé progressivement les analyses de courbes des prix et les indications statistiques pour une histoire socio-culturelle qualitative privilégiant l’analyse d’un événement ou d’un fait divers. En cela, depuis quelques dizaines d’années, ses travaux se rapprochent de l’anthropologie ou de la sociologie comportementale.

Dans Le village des cannibales, il montre finalement le lien qui existe entre la violence sociale et la violence politique : c’est l’axe que je vais prendre pour résumer, dans une première partie, cet ouvrage. Puis dans une seconde partie, je tenterai une analyse critique de la méthode d’Alain Corbin.

Résumé de l’ouvrage: violence politique et violence sociale

Le massacre de Hautefaye perturbe l’échelle du temps, et donc l’historien, parce qu’il est l’expression d’une peur, d’une angoisse collective. Motivé par la force de la rumeur dans les campagnes françaises, notamment en cette période de guerre où l’on craint les « Prussiens de l’intérieur », son analyse historique s’avère difficile. La première question que pose Alain Corbin, et qui a été au centre des débats lors du procès, est de savoir s’il s’agit d’un crime politique ou d’un crime de droit commun.Il replace ensuite ce massacre dans la lignée des massacres précédents du XIXème siècle, afin de nuancer son caractère anachronique.

Crime politique ou crime de droit commun ?

Quelle est la situation du Périgord en 1870 ? On le sait, les campagnes françaises sont très attachées à l’Empereur, Napoléon III. Elles ont voté en masse pour lui lors des élections présidentielles de 1851 et le soutiennent à chaque plébiscite. Louis-Napoléon Bonaparte est le candidat des paysans. Il devient ensuite leur souverain. Dans le cas particulier de la Dordogne, ce bonapartisme se teinte d’une haine du noble, du curé, et du républicain. Paradoxalement, ces trois figures sont associées les unes aux autres. La haine du noble et du curé, selon Corbin, s’explique par la forte influence de la bourgeoisie rurale du Périgord : ceux-ci entretiennent l’idée d’un complot noblesse-église pour revenir à l’ancien régime, et donc aux privilèges de ces deux castes, à la gabelle, aux difficiles conditions de vie pour les paysans… Pourtant, nous dit Corbin, cette image d’une noblesse hautaine est infondée : au contraire, la noblesse périgourdine est plutôt modérée, voire calme, même dans cette zone que l’on appelle la « petite Vendée » et qui se situe autour de Mareuil et de Beaussac, c’est-à-dire à quelques kilomètres de Hautefaye.

Quant aux républicains, ils sont considérés comme des « voleurs de caisse publique ». En 1848, on espérait que les représentants de l’Assemblée constituante allaient abolir l’impôt des quarante-cinq centimes. Pourtant, à la fin du mois de mai, l’Assemblée confirme la levée de l’impôt, provoquant la fureur dans les campagnes qui se sentent dépouillées par la République. Un peu partout en Dordogne, on refuse de payer : les agents du fisc sont menacés, certains manquent de connaître le sort que connaîtra finalement Alain de Moneys. Ce n’est cependant pas là que les événements les plus graves se produisent. Ainsi, aux élections législatives, ce sont les démocrates-socialistes qui remportent des places au Parlement avec les voix des paysans, notamment ceux de Dordogne. Mais le Parlement, « rouge » cette fois-ci, se discrédite en ne revenant pas sur l’impôt des quarante-cinq centimes et en conservant l’indemnité parlementaire de vingt-cinq francs. Plus que jamais, l’hostilité de la République à l’égard des paysans devient une évidence pour ces derniers : ils se focalisent sur ce problème parce qu’ils ont l’impression « d’engraisser des cochons ». Après ça, dire « Non » à Napoléon était perçu comme ouvrir la porte à des voleurs.

Pour résumer le sentiment des paysans périgourdins, que Corbin décrit dans la première partie de son ouvrage, il faut sans doute le considérer comme une haine des riches, qui sont assimilés aux nobles, aux curés, et aux républicains.

Pourquoi alors s’acharner sur Alain de Moneys ? Qui est-il ? Que représente-t-il ? Il faut d’abord rappeler que le 16 août 1870, le jour du massacre, la France est en pleine guerre avec la Prusse. Les rumeurs vont bon train : malgré « l’union sacrée » qui s’est formée pour défendre la France, on se méfie des trois figures précédemment citées, on les soupçonne de vouloir la défaite pour voir la chute de l’empereur. Ainsi, la peur du « Prussien de l’intérieur » est flagrante. Or, bien vite, après les premières défaites, le ralliement initial des adversaires du régime s’effrite. Cela ne fait que croître l’inquiétude des paysans qui voient partir leurs fils à la guerre.

Le 16 août 1870 a lieu l’une des quatre foires aux bestiaux annuelles de Hautefaye. Le matin ont eu lieu les transactions. L’après-midi, l’ambiance est censée être plus conviviale, plus tranquille. Il fait chaud et on prend son temps pour discuter, laisser libre cours aux bruits et aux rumeurs. Aux marchandeurs viennent se joindre des « badauds ». Quand Alain de Moneys arrive sur le foirail, à quatorze heures, la foire bat son plein. Quelques minutes auparavant, son cousin Camille Maillard vient d’échapper à des paysans furieux à qui il aurait exprimer ses opinions pro-républicaines. Alain de Moneys fait alors office de victime de substitution : son étonnement face aux propos de son cousin qu’on lui rapporte suscite la colère. Peu à peu, un groupe se forme autour de lui, et commence à le frapper. Alain de Moneys est un noble ; on l’accuse d’avoir crier « Vive la République » ; c’est donc un Prussien, c’est-à-dire un ennemi de l’Empire. Voilà le bruit qui se répand dans Hautefaye. Voilà ce qui doit justifier le sort d’Alain de Moneys.

L’ambiguïté de la nature du crime – politique ou de droit commun – réside donc dans le fait qu’Alain de Moneys n’a pas été massacré pour ce qu’il est (petit noble modéré, adjoint au maire de Beaussac, gérant les terres de son père) mais pour ce qu’il représente (la noblesse complotant avec la République pour faire tomber l’empereur et par là même la paysannerie française). D’ailleurs, la plupart de ses bourreaux ne savent pas qui il est : la foire de Hautefaye attire les paysans dans un rayon de vingt kilomètres, ce qui accrédite la thèse du crime politique. Les accusés diront lors du procès avoir cru contribuer à protéger la France.

Le massacre de Hautefaye dans la lignée des violences du XIXème siècle

Le massacre de Hautefaye a choqué car il semblait faire ressurgir un lointain passé. Pourtant, le XIXème en est parsemé du même genre, à tel point que s’il avait eu lieu vingt ans plus tôt, celui qui concerne notre étude n’aurait pas provoqué un tel choc. C’est d’ailleurs ce qui explique « l’hébétude des monstres » que Corbin analyse dans le dernier chapitre du village des cannibales. Le crime dont est victime Alain de Moneys ressemble beaucoup à ceux perpétrés en 1792 dans les campagnes françaises, pendant ce qu’on a appelé la Grande Peur.

Je vais vous faire là une courte histoire des massacres, telles qu’elle est faite par Corbin dans son Histoire du corps, paru en 2005 au Seuil. Il est utile, dans un premier temps, de définir le terme massacre qui s’oppose au supplice ou encore à l’exécution qui font suite à une décision de justice. Le massacre se distingue aussi de la fusillade, mieux cadrée, excluant la présence de la foule. Pour Corbin, « [Le massacre] signifie [initialement] la mise à mort simultanée d’un ensemble de victimes sans défense par des groupes de chasseurs respectueux d’un rituel qui ordonne une cérémonie de caractère dionysiaque », c’est-à-dire festive. Cette définition s’applique très bien aux massacres de la Révolution française de 1789 à 1793 : la foule a procédé à des rituels mis en scène avec théâtralité, dans lesquels les corps des cadavres subissent un certain nombre de pratiques visant à les dévaloriser, voire à les réifier. Ceci est valable aussi pour le massacre d’Hautefaye, comme nous allons le voir.

Dans le courant du XIXème siècle, les procédures de la mise à mort évoluent. La Terreur blanche de 1815 reprend un certain nombre de ces rituels (dégradation du corps) mais ses excès sont le fait de bandits qui utilisent à présent les armes à feu. En fait, les moyens de destruction se sont peu à peu unifiés:  au XIXème siècle, on fusille. Et le massacre tel qu’on l’a connu auparavant a presque disparu au profit d’une répétition incessante de la guerre civile qui semble indispensable pour légitimer les nouveaux régimes (1830, 1848, puis en 1871).

La mort n’est plus donnée de façon brutale et collective, en plein jour. Au XIXème siècle, l’affirmation des forces de l’ordre a permis de calmer les ardeurs de la foule. Mais c’est surtout l’évolution des techniques qui change la donne : les corps-à-corps ont fait place aux combats à distance, avant même l’apparition des canons dans le Paris haussmanien. Cependant, le XIXème siècle n’est pas moins cruel que le XVIIIème. Les révolutions françaises (ou insurrections, pour parler des échecs), qui sont essentiellement parisiennes, se distinguent bien des jacqueries par leurs modalités, mais n’en ont pas moins fait de nombreuses victimes. Avec le massacre de Hautefaye, il y a donc un retour au rituel, à la fête, et à la victime sans défense.

Décrivons succinctement le déroulement de ce massacre. Il se fait en cinq étapes. D’abord, la foule veut remettre le coupable aux autorités et l’amène donc chez le maire (1). Mais la faiblesse de celui-ci fait vite renoncer à ce raisonnable projet. Celui de le pendre est lui aussi rapidement abandonné pour laisser place à l’idée de l’assommer. La volonté de la foule devient donc de faire souffrir le « Prussien » par un rituel bestial. Alain de Moneys est installé dans l’atelier du maire (qui est maréchal-ferrant) où il se fait assommer (2). On le croit mort, ce qui laisse quelques minutes de répit au malheureux qui peut croire à la fin du supplice. Mais bientôt la foule gronde à nouveau. On amène donc Alain de Moneys jusqu’au foirail (3). Le parcours pour s’y rendre constitue la troisième étape du massacre. Durant tout le chemin, il est frappé, s’écroule à un moment, se relève et tente de se défendre, et finalement arrive sur le foirail. Là, il est « foulé » alors qu’il est probablement entré dans le coma (4). Enfin, on le brûle, comme un cochon (5). Certains disent qu’ils bougeaient encore, voire même qu’il criait, mais c’est sans doute faux.

Que montre le déroulement du supplice ?

  • D’abord, la faiblesse de la notabilité locale. Pareils événements s’étaient déjà produits durant les vingt dernières années mais s’étaient interrompus à la fin de la première séquence : des notables forts et influents avaient permis d’empêcher que ne se dégrade la situation.
  • Ensuite, le rituel lent et l’assimilation de la victime à un cochon sont à la hauteur de l’angoisse qui règne en Dordogne : en brûlant un Prussien, on se venge par anticipation des incendies qui risquent d’embraser les campagnes si les bottes ennemies venaient à fouler leur sol.
  • Enfin, on marque son soutien à l’empereur et à la France. Durant tout le supplice, Alain de Moneys et ses quelques défenseurs n’ont pas cessé de crier « Vive l’empereur ! » et de proposer à boire aux massacreurs. Cela n’a fait qu’aviver leur colère, que le curé de Hautefaye a réussi, lui, à contenir, échappant ainsi au sort que certains lui auraient pourtant volontiers réservés.

La mansuétude des juges dans les affaires précédentes a pu laisser penser aux massacreurs qu’ils seraient remerciés pour leur acte. Mais, le soir même, vingt et un d’entre eux sont arrêtés et enfermés. Le verdict, qui tombe en décembre 1870, alors que la République est proclamée depuis trois mois, laisse sous le choc. En effet, la sentence est très dure (4 condamnés à mort) et ressemble à celle d’une république qui juge la violence qu’a engendrée le régime napoléonien.

Alors le massacre de Hautefaye est-il vraiment hors du temps ? Échappe-t-il à l’analyse historique ? Est-il réservé à l’étude des psychologues, des sociologues et des anthropologues ? Pour Alain Corbin, nous l’avons vu, cet événement est du domaine de l’histoire autant que des autres disciplines citées plus haut. Il répond à un certain nombre de critères et de normes en phase avec l’époque, il se met dans la lignée d’autres massacres ou d’accès de violence jusque là étouffés par des bourgeois locaux influents. En définitive, il y a une certaine rationalité, voire même une logique, dans le massacre et son déroulement. Le lien entre la violence sociale et la violence politique est évident, surtout quand on sait que les quatre condamnés à mort de Hautefaye seront exécutés au petit matin, après une longue route, sur le lieu même où a brûlé leur victime, donnant ainsi à ces criminels une courte postérité de martyrs.

La méthode d’Alain Corbin: histoire des représentations

Alain Corbin, dont la thèse en 1975 sur le Limousin s’inscrivait dans la perspective d’une histoire socio-culturelle quantitative, s’est peu à peu tourné vers une forme particulière d’histoire des mentalités, approchant les archives d’une manière originale. Ainsi, Le village des cannibales a pu connaître un certain écho –au-delà des milieux universitaires – grâce à l’étude de sources peut-être moins « rebutantes » que d’autres et grâce à un style littéraire assez plaisant. Par ailleurs, en mettant au jour le massacre de Hautefaye, il définit des outils méthodologiques nouveaux, tentant de percevoir l’histoire par le biais des sensibilités, comme il l’avait déjà fait auparavant dans d’autres ouvrages.

Des sources et du style

Dans Le village des cannibales, on peut noter deux grandes catégories de sources qui se distinguent : les archives du procès et des sources plus « littéraires » (articles de journaux, lettres, etc.). On retrouve aussi ces deux types de sources dans d’autres ouvrages (Les cloches de la terre). Ainsi, Alain Corbin n’évoque presque jamais les données d’ordre économique. Et s’il le fait, c’est pour en minimiser l’importance. Pas de traces de statistiques non plus dans son ouvrage, ni de notions chiffrées.

Ce qui compte, c’est la représentation qui est faite des événements, et non les événements eux-mêmes : l’important, c’est l’angoisse suscitée par la guerre avec la Prusse, et non le danger que représentent réellement les Prussiens pour les paysans de Dordogne ; c’est l’image d’une aristocratie hautaine véhiculée par les bourgeois ruraux, et non la faible activité politique effective des nobles périgourdins ; etc. Là où Corbin réussit dans Le village des cannibales, c’est qu’il ne se contente pas de donner la représentation des faits, primordiale pour lui, mais aussi les faits eux-mêmes, eux dérisoires.

Cette démarche est intéressante, mais n’est-elle pas risquée pour un historien ? Le risque étant de gloser, d’imaginer à partir. Dans Pinago, son ouvrage le plus célèbre, il parvient de justesse à éviter cet écueil.

L’autre risque aussi est de ne plus faire de l’histoire, mais de la psychologie, ou de l’anthropologie. À mon sens, les sources, ici, sont très bien utilisées, et permettent tout à fait de comprendre et analyser l’événement dans son humanité, dans son apparente absurdité, et dans son contexte historique. Corbin prouve que de telles violences, même si elles sont injustifiables et anachroniques, méritent d’être analysées en toute légitimité par l’historien. Mais la méthode ne serait-elle pas d’avantage efficace si elle avait recours à plus de sources « globales », ou encore quantitatives ?

Enfin, le style de l’auteur contribue sans doute pour une grande partie à la réussite de l’ouvrage. Le village des cannibales est très bien écrit, de façon claire, parvenant à créer l’ambiance du drame (il fait chaud, il fait lourd, les esprits sont tendus par l’angoisse de la guerre et les rumeurs de complots, « ce crime révoltant n’a même pas l’ombre pour excuse »), et laissant même planer un certain suspens (« La scène du drame est dessinée, le décor planté, le prologue achevé. La victime s’avance. Il est quatorze heures, le 16 août 1870 ; à Hautefaye, la foire bat son plein. » sont les dernières lignes du deuxième chapitre). Bref, on lit ce livre avec beaucoup de plaisir, on le lit comme un roman. Mais là encore, il faut s’interroger : l’histoire, est-ce de la romance ? Après tout, pourquoi pas, si cette romance n’est pas fictionnelle et si, je le répète, elle ne glose pas. C’est du moins ce que semble dire Corbin quand il se qualifie d’« historien du sensible ».

Alain Corbin, historien du sensible

Le travail d’Alain Corbin montre que les sens – la sensibilité d’un point de vue général – de même que leur perception par la société, sont historiquement datés. Le miasme et la jonquille est une histoire des odeurs. Les cloches de la terre une histoire des sonorités dans les sociétés rurales. Dans Le village des cannibales, il explique que l’une des raisons pour lesquelles le massacre de Hautefaye a tant choqué, c’est l’apparition de la sensibilité au XIXème siècle. La violence fait dégoût. D’ailleurs, la seule violence légitime (c’est-à-dire celle de l’État) qui soit encore acceptée – et encore, pas par tout le monde – est l’exécution des condamnés à mort en place publique. Le traumatisme que constitue la révolution y est sans doute pour beaucoup dans cette émergence de la sensibilité, d’où la raison d’être d’une histoire qui analyse les faits de son point de vue.

Alain Corbin montre de façon indiscutable que l’histoire de la culture – y compris de la culture sensible – renvoie invariablement et nécessairement à l’histoire sociale. D’ailleurs, ce qu’aime Corbin, ce sont justement les paradoxes, les ambiguïtés, les conflits sociaux nés de l’incompréhension mutuelle entre deux parties. Mais l’histoire sociale que fait Corbin n’est donc pas une histoire globale. Avec lui, on n’étudie plus les groupes sociaux dans leur ensemble, mais les individus eux-mêmes, avec leur sensibilité. Le danger d’une telle démarche est de donner trop d’importance à la vie privée des acteurs de l’histoire, ou à leur personnalité, par rapport aux événements qui font cette histoire. Et finalement de tomber dans un inverse extrême de ce qu’il dénonce.

Là encore, Corbin ne tombe pas dans ce piège. Il rappelle que les massacreurs d’Alain de Moneys étaient des paysans honnêtes, des gens « normaux », d’où d’ailleurs leur surprise à l’annonce de leur sanction. On a même parfois le sentiment que Corbin, sans accepter leur acte, le justifie et redonne à ces hommes leur honneur perdu. Toujours est-il que la méthode d’Alain Corbin demande un certain tact pour éviter de rentrer dans une subjectivité trop nette, et de verser dans la sensiblerie et non dans la sensibilité.

Le travail de Corbin s’apparente donc à de la micro-histoire. À partir d’un événement mineur, dont les sources ne foisonnent pas, dont le périmètre géographique qu’il concerne et la population qui s’y rattache sont somme toute plutôt limités, il fait de l’Histoire, il tente d’expliquer les phénomènes sociaux et politiques de la France du XIXème siècle, il met en lumière la confrontation de la violence sociale et de la violence politique.

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Le massacre dont est victime Alain de Moneys à Hautefaye est un massacre tardif dans le XIXème siècle. En 1870, il n’y en a alors plus beaucoup, ce qui en fait une manifestation d’archaïsme, un retour à une époque que la sensibilité nouvelle refuse. Ce massacre, comme hors du temps, rappelle les massacres primitifs, quand la vengeance constituait l’équilibre entre les individus. Il est aussi l’expression d’une pulsion, qui a fait penser à certains qu’il échappait à l’histoire. Pour nous, hommes du XXIème siècle, il apparaît comme une anticipation des massacres du XXème siècle. (Il faut aussi rappeler que moins d’un an après, la Commune de Paris est mâtée très violemment au cours de la Semaine sanglante ; le massacre est cette fois-ci perpétré par le gouvernement officiel et légitime, et les victimes sont traitées comme des ennemis ; la sensibilité est toute relative).

Quoi qu’il en soit, il serait une erreur de refuser d’en faire une analyse historique, car il répond à une logique propre aux antagonismes sociaux du XIXème siècle. On peut faire de même pour la Commune, ou pour le génocide nazi.

Comme l’écrit Corbin dans la conclusion de son ouvrage, « le silence des historiens trouble qui veut bien mesurer le désarroi, la solitude et la souffrance des villageois du Nontronnais pour lesquels il n’était, à la fin de l’été 1870, d’autre issue psychologique à leur total isolement que le mutisme haineux et la rancœur sourde. »

Reprise de l’écriture

Voila bien longtemps – des mois, des années – que je ne publie plus rien ici – ni même ailleurs. C’est que le temps et la motivation me font défaut. Je n’ai pourtant pas manqué d’occasions : ma quête ardue du lieu où fut assassinée César à Rome ; mes pas dans ceux de Charles de Borromée et Léonard de Vinci à Milan ; la découverte de Constantinople, deux mille ans d’histoire entre deux mondes ; ma plongée dans Tallinn au cœur de l’hiver, avec la sensation d’être immergé dans un film de Noël ; et puis Bruges,  Bruxelles, Cologne et Düsseldorf, Assise, Naples, Pompéi, Budapest, ou encore Marseille, Montpellier, Nantes, le Beaujolais, le massif de la Chartreuse…

J’ai même dans les tiroirs quelques romans inachevés, que je construis à feu doux, qui ne demanderaient peut-être que quelques jours d’attention encore pour voir le jour, mais dont je ne peux pour l’instant qu’égrener des titres sans doute temporaires : « Sous la beauté la brûlure », « Acédie », « Solstice », « Paradis perdus », « L’Aube », « Trente-trois bougies », « La fin de l’innocence »…

J’ai toutefois décidé d’essayer de reprendre un peu de service en « produisant du contenu », comme disent les prétendus « influenceurs ». Ce sera sur Twitter, plateforme bien adaptée aux « brèves », seules œuvres que je puisse espérer forger et diffuser pour l’instant. Ma résolution est d’y publier, au moins une fois par semaine (idéalement tous les jours, mais ne comptez pas trop là-dessus), des « nouvelles en trois tweets ».

Les anglais parlent de « short stories ». Selon moi pourtant, une nouvelle n’est pas seulement une histoire courte, ni même un court roman. Elle se distingue de ce dernier par sa force d’évocation, son goût d’inachevé et sa part de mystère. Ces nouvelles en trois tweets que je publierai seront variées, tant dans leur forme que dans leur thématiques (et probablement aussi dans leur qualité et leur intérêt). Elles seront peut-être des germes de romans, peut-être pas. Si j’en ai la force, la volonté, l’inspiration, vous en aurez jusqu’à l’hiver prochain. Mais si je ne parviens pas à tenir ne serait-ce que jusqu’à l’arrivée de l’été, je vous prierai de m’en excuser. J’essaierai également de proposer quelques réflexions sur mes lectures du moment. Car si j’écris peu et laborieusement, je trouve encore l’énergie pour lire – des textes d’une grande variété : romans bien sûr, philosophie, théologie, psychologie, sociologie, poésie parfois, essais politiques, biographies, histoire. Régulièrement, je prendrai donc le temps d’un court commentaire sur mes lectures, d’une citation, d’une mise en perspective… Cela fera patienter jusqu’au prochain article un peu plus conséquent, voire au prochain roman !

Bonne lecture !

Interculturalité à Laval

Je me suis rendu à Laval à l’occasion d’une formation sur la rencontre interculturelle que l’on m’a demandé de dispenser à des bénévoles qui travaillent auprès de migrants.

Il y a près d’un an déjà, une émission à la radio m’a poussé à m’intéresser à la Mayenne. L’émission arguait que la Mayenne était une région dynamique, et Laval une ville de plein-emploi. Aussi, lorsque proposition m’a été faite de m’y rendre, j’ai accepté en songeant que ce serait l’occasion de visiter cette ville. Habitant en Ile-de-France, à vingt minutes de Paris en train, j’ai tendance à être réticent à la vie en province. Pourtant, à plus d’un signe je m’aperçois que cette vie-là pourrait me tenter. Et si la petite ville de banlieue où je vis n’avait pas tout de la province à Paris, peut-être aurais-je cédé à la tentation depuis longtemps.

Le premier jour de mon séjour, Laval ne m’offre pas son plus beau visage : sous une pluie drue et froide, à une heure où les rues sont encore peu courues, elle m’apparaît d’une très grande tristesse. Après un quart d’heure de marche, je m’engouffre au plus vite dans le seul musée qui m’intéresse vraiment, situé dans le vieux-château. Demeure médiévale des seigneurs lavallois perchée sur un éperon rocheux surplombant la Mayenne, il abrite maintenant des œuvres de l’art naïf au rez-de-chaussée, et un « salon des merveilles » hétéroclite au premier étage.

À la sortie, en fin de matinée, j’affronte de nouveau la pluie et erre dans les ruelles tortueuses de la vieille ville, me protégeant à intervalle régulier dans la cathédrale, une librairie ou une brasserie. J’ai rendez-vous à quatorze heures avec la propriétaire de l’appartement que j’ai loué en plein centre. Une fois la remise des clés effectuée, je me sèche et me repose un moment avant de repartir à l’assaut de Laval. Il pleut toujours, mais je refuse de perdre ma journée à m’enfermer dans un appartement. Les rues se sont animées progressivement ; des jeunes notamment lui donnent de la gaieté en ce mercredi après-midi.

Le lendemain, changement de décor : le soleil est au beau fixe. Laval perd sa tristesse et j’en perçois enfin la tranquille beauté. Hélas, je n’en profite que très peu : je prends le temps d’une balade matinale pour me rendre à ma formation, puis, en fin du journée d’une marche à pied jusqu’à la gare.

Entre ces deux balades, des échanges passionnants sur l’interculturalité avec une vingtaine de bénévoles auprès de migrants. Il y a deux mois, un « ami d’ami » a partagé sur Facebook un article de Libération que je me suis pris à lire – allez savoir pourquoi : le titre m’a-t-il tenté ? L’auteur, Fouad Laroui, un écrivain présenté comme maroco-néerlandais d’expression française et néerlandaise, nous explique que les racines du mal Daesh sont à chercher dans l’histoire. Mais attention, pas dans l’histoire des vainqueurs – les Européens – mais dans celle des vaincus – les Arabes. Ainsi, il reproche aux médias européens (et au passage à l’éducation nationale), de ne jamais s’intéresser à la vision des vaincus. Il invite ainsi à réintégrer le récit des perdants dans l’enseignement de l’histoire.

J’ai d’abord repoussé la tentation de répondre ici à cet article, car ce blog n’a pas vocation à la polémique. Mais en animant cette formation sur la rencontre interculturelle, j’y ai repensé ; bien qu’en accord avec l’article sur les grandes lignes, je suis gêné à sa lecture. D’abord parce que le ton utilisé me donne l’impression de me faire engueuler. Or, cela fait longtemps que je m’intéresse aux cultures et aux points de vue des autres peuples. C’est justement l’objectif de ce blog. Je lis des auteurs étrangers, j’apprends l’histoire des pays dans lesquels je me rends, je tente toujours de comprendre les logiques qui ne sont pas les miennes – c’est pourquoi je suis formateur sur ces sujets ; je prépare notamment des candidats au départ dans des pays du Sud.

Au cours de ces formations, je suis parfois amené à synthétiser la théorie d’un sociologue, Tony Bennett, qui a notamment travaillé sur notre rapport aux autres cultures. Selon lui, il y a six niveaux de sensibilité interculturelle. Les trois premiers niveaux correspondent à une phase ethnocentrique :
– la dénégation : l’existence d’une autre façon de penser est nié, volontairement ou par ignorance ;
– la défense : la culture de l’autre est ressentie comme une menace ; on s’en défend en définissant la sienne comme supérieure ;
– la minimisation : les différences culturelles sont reconnues mais considérées comme peu signifiantes.
Les trois niveaux suivants correspondent à une phase ethnorelative :
– l’acceptation : tous les comportements, visions du monde et valeurs des autres cultures sont reconnus et acceptés comme valables ou comportant leur « logique » ;
– l’adaptation : par un processus d’addition (apprentissage d’une langue, port de certains vêtements, etc.), la culture de l’autre est intégrée et mise en œuvre dans certaines circonstances ;
– l’intégration : la culture de l’autre devient la mienne. (J’ai fait court).

Bien sûr, selon les circonstances et les sujets, chacun d’entre nous expérimente les six niveaux. Je me situe rarement sur le premier et le dernier, et je m’en tiens souvent au troisième, considéré par beaucoup comme le stade ultime de la rencontre interculturelle : la culture n’est qu’un élément constitutif de notre individualité, et les points communs entre les personnes sont plus importants que leurs différences. C’est une remarque que je me suis souvent faite.

Je ne lis que rarement Libération, que je perçois comme le journal de la bien-pensance, d’une petite idéologie préfabriquée, d’une lecture des évènements que des journalistes tentent de bien faire entrer dans leurs schémas (mais je veux bien admettre que mon jugement est un peu sévère). Toujours est-il que je n’ai pas attendu que quiconque écrive dans ce journal pour savoir quoi penser. En fait, je déteste qu’on me dise quoi penser ; ainsi je déteste beaucoup d’émissions de radio ou de télévision qui véhiculent un prêchi-prêcha moralisateur, nous expliquant ce qui est bien et ce qui est mal.

Il se trouve par ailleurs que la personne qui partage cet article sur sa page Facebook se reproche (nous reproche, devrais-je écrire) de ne pas connaître suffisamment ces populations, ces gens que nous ne comprenons pas. Et il précise : « Jeudi (1er janvier 2016), que ferons-nous ? ». Puisqu’il posait la question à la cantonade, j’y ai répondu dans mon for intérieur : moi, rien de plus que ce que je fais déjà ; j’ai l’esprit tranquille, cher petit bobo parisien qui découvre le monde depuis ton ordinateur. Cela fait des années que je pars à la rencontre des « vaincus », que je m’assois avec eux, sans aucun sentiment de supériorité, que je vis avec eux, mange à leur table… Bien sûr, je n’ai pas levé tous mes préjugés, je ne comprends pas tout, je ne raisonne pas toujours bien, je passe à côté des richesses et de la complexité de nombreuses cultures, même de celles que je fréquente beaucoup : c’est pourquoi je me garde bien de faire la morale et d’invectiver le monde sur ce qu’il compte faire pour se sauver.

Ensuite, cet article m’a semblé un peu à côté de la plaque sur certains points. Contrairement à ce qu’il laisse entendre, il y a bien longtemps qu’à l’école on n’enseigne plus le seul point de vue européen. L’histoire des vaincus ? L’Europe est championne en la matière, on dirait même qu’elle culpabilise d’avoir été parfois vainqueur… « Il faut réécrire l’histoire du XXème siècle, en ayant le courage (ou la folle ambition) d’intégrer tous les récits, celui des perdants aussi, de ceux qu’on a colonisés, écrasés, humiliés… » Mais cela existe déjà !

Il y a toujours eu des guerres, avec des vainqueurs et des vaincus, et je m’étonne que les bobos ne s’indignent pas plus du sort réservé, dans l’historiographie, à Louis XVI, Marie-Antoinette (injustement assassinés), aux Vendéens (victimes d’un génocide, rien de moins) et à leurs « alliés » de Mayenne, ou qu’ils ne retiennent de Napoléon III que le portrait caricatural dressé par Victor Hugo (alors qu’il a modernisé la France en profondeur, qu’il avait un réel et profond souci de la justice sociale), ou encore qu’ils se fouettent d’être les héritiers des croisades qui ont pourtant été – est-il nécessaire le rappeler ? – perdues par les Européens ! Ainsi, dans leur bouche, les vaincus, lorsqu’ils sont européens, sont des méchants qui n’ont eu que ce qu’ils méritaient, mais lorsqu’ils sont arabes ou africains sont des victimes de l’avidité des blancs !

Fouad Laroui évoque un de ces amis universitaires qui affirme qu’il ne parlera d’Anne Frank à son fils que lorsqu’on dénoncera avec plus de véhémence la mort des adolescents palestiniens par l’armée israélienne. Dans quel monde vit-il, cet universitaire, pour prétendre que l’armée israélienne n’est jamais dénoncée, qu’aucun spectacle, aucun film n’est présenté pour défendre la cause palestinienne ? Comment un universitaire peut-il tenir des propos aussi peu subtils ? Et puis, quelle indécence de toujours vouloir mettre en concurrence les mémoires victimaires ! Je ne me suis jamais autant intéressé au Rwanda, à l’Arménie, aux chrétiens d’Orient que depuis que je me documente sur la Shoah.

Enfin, l’article fait la part belle aux accords Sykes-Picot : que les écervelés manipulés qui partent en Syrie tiennent ces accords comme la preuve de l’iniquité des Européens (en l’occurrence des Français et des Britanniques), je peux comprendre, et Fouad Laroui nous l’explique bien. Ces malheureux apologistes d’un régime islamo-totalitaire se raccrochent à ce qu’ils peuvent pour se convaincre du bien-fondé de leur combat. Mais c’est donc cela, l’histoire des vainqueurs que Fouad Laroui nous invite à dépasser : les accords Sykes-Picot ? Des accords mort-nés, qui n’ont jamais été appliqués, qui ont été caduques en quelques mois, remplacés par d’autres accords mettant en œuvre un autre projet ? Pourquoi cette obsession sur messieurs Sykes et Picot, ces deux braves diplomates ? D’ailleurs, si ces accords n’avaient pas été si vite reniés par les gouvernements qui les ont signés, ils porteraient le nom des ministres qui ont apposé leur blase en bas de page, et non celui de Sykes et de Picot. Je vous suggère la lecture de ce long article paru dans le Monde Diplomatique.

Fouad Laroui rapporte le récit de ces membres de Daesh effaçant du pied, en Syrie, la ligne tracée par ces accords. C’est assez ironique, car si l’on met côte à côte la carte du projet Sykes-Picot et celle de l’étendue de Daesh, que constate-t-on ?… Oh, divine surprise : Daesh s’étend sur la zone A établie par les accords de 1916… Ils n’effacent donc rien du tout, les pauvres, bien au contraire, ils donnent presque raison aux soi-disant vainqueurs !

Tout cela nous éloigne de Laval… Au moment de rendre mes clés à la propriétaire de l’appartement où j’ai logé, celle-ci me demande, intriguée, ce qui m’a amené en ces lieux. Lorsque je lui réponds que je suis venu faire du tourisme, elle me regarde, incrédule, comme si l’on ne pouvait venir à Laval que par hasard ou par dépit.

Port-au-Prince, maximum city

Peut-on aimer Port-au-Prince ? Imaginez une gigantesque ville en pente, semblant dégringoler en permanence de ses mornes glissantes vers son étroite plaine côtière qui borde la Mer Caraïbes, une ville labyrinthique, hurlante, grouillante, à la structure désarticulée, où les avenues viennent percer des quartiers aux ruelles tournoyantes, où des millions d’individus déambulent toute la journée au milieu des voitures, des déchets, des arbres épars, des cabanes précaires, des murs qui cachent parfois des villas cossues. Moi qui suis un urbain pur jus exécrant la campagne, j’ai toujours cherché à fuir les tourments de la capitale d’Haïti.

Vue sur Port-au-Prince et Carrefour, août 2014
Vue sur Port-au-Prince et Carrefour, août 2014

Pour la première fois de ma vie, j’y ai toutefois séjourné une semaine complète, pour dispenser une formation sur l’enseignement du français (et l’enseignement en français) à des instituteurs d’une petite école primaire. Jusqu’à cette semaine-là, je n’avais fait que passer à Port-au-Prince : des traversées rapides pour la quitter au plus vite après être arrivé à l’aéroport, des journées harassantes à faire des courses. J’avais pourtant en tête quelques images fantasmagoriques de cette ville, venues des romans de Dany Laferrière (écrivain haïtien vivant à Montréal, académicien depuis quelques mois). Dans Le goût des jeunes filles, La Chair du maître, Le cri des oiseaux fous, il dépeint une Port-au-Prince seventies qui fait rêver mais qui, je crois, n’existe plus : des marches nocturnes et solitaires vaudouisantes, des virées entre copains, des voisines sensuelles et aguicheuses…

Finalement, je ne voyais de Port-au-Prince qu’une capitale bruyante où se mêlent les désagréments de la ville (klaxons, cris, moteurs) et ceux de la campagne (chiens, coqs, cochons) ; une capitale sale parsemée de ce qu’on appelle ici les fatras* – les ordures – et délavée par des coulées de boue puantes ; une capitale invivable où l’on passe son temps dans d’interminables « blokis »* (embouteillages) à inspirer les pots d’échappement et à subir la chaleur qui cogne sur la carlingue de votre véhicule. En y passant en coup de vent, en la subissant contraint par un programme chargé à effectuer en moins de vingt-quatre heures, je ne pouvais que la détester.

Route de Delmas, août 2014
Route de Delmas, août 2014

Pourtant, sans prétendre connaître maintenant Port-au-Prince, je puis dire qu’y avoir passé une semaine pour y travailler et pour y vivre m’a appris à l’aimer. Tous les matins, le directeur de l’école venait me chercher à mon hôtel pour m’emmener à moto jusqu’au lieu de formation. Le trajet durait environ une demi-heure.

Quelle joie intense! Je roule dans les rues en vrac de la ville, je suis heureux, je contemple les baraques défoncées, les routes crevées, les bagnoles partout, les carcasses, l’humidité, la poussière, cette poésie urbaine à la fois tendre et violente, toute cette beauté et toute cette laideur, les peintures sur les murs, les graffitis, une philosophie évocatrice. Sur un bâtiment, je lis : « un enfant qu’on éduque n’est pas un vase qu’on remplit, c’est un feu qu’on embrase ». Et je ne peux m’empêcher de sourire, ébloui par les rayons du soleil déjà haut. Je souris, car je suis où je dois être et qui je dois être : un chat sauvage dans une morne vibrante et surpeuplée.

Je saisis en cet instant ce qui me rend si euphorique en Haïti. C’est une chose que je déplore pourtant, qui m’accable et qui accable les Haïtiens : l’extrême faiblesse de l’Etat. C’est d’ailleurs assez paradoxal comme les dictatures apparaissent souvent dans des pays où l’Etat est impuissant. Les dictateurs appuient alors précisément leur pouvoir sur l’absence de structures administratives efficaces. Aujourd’hui, il est exagéré de dire qu’Haïti est une dictature, nous ne sommes plus sous les Duvalier ou sous Aristide. Mais outre que le spectre de ces personnages – que dis-je ? ces personnages eux-mêmes – menacent encore la démocratie haïtienne, la corruption et l’accaparement du pouvoir par des élites sans scrupule apportent en Haïti un régime autoritaire. Un régime autoritaire combiné à un Etat faible, cela donne un pays sous-développé peuplé d’indigents.

Et la profusion d’ONG n’y fait rien, elle aggrave même la situation, comme je l’évoquais dans un article précédent. Les acteurs de la solidarité sont unanimes sur ce point. Cela ne doit toutefois pas nous détourner de la solidarité, ni du souci de ces hommes et de ces femmes qui souffrent, et dont nous portons une partie de la responsabilité de la souffrance.

Je dis bien une partie, et seulement une partie, car ce serait trop facile de tout mettre sur le dos du capitalisme américain ou de l’impérialisme de l’Occident. Surtout en Haïti, dont l’indépendance en 1804 aurait pu aboutir à une société nouvelle. Seulement, dès le début, avant même le retour de l’emprise de l’Occident sur le pays, les Haïtiens ont reproduit l’esclavage – entre eux. Ils ne connaissaient rien d’autre, dira-t-on. Peut-être, mais aujourd’hui, il serait peut-être temps que les Haïtiens cessent d’ériger des statues de leurs héros, et qu’ils écoutent un peu plus les critiques de certains de leurs historiens : les libérateurs – Louverture, Dessalines, Christophe, Pétion – ne sont-ils pas aussi des irresponsables ambitieux, ayant joué un jeu ambivalent et cruel. « Pères de la patrie », les appelle-t-on. « Père du chaos » serait peut-être plus approprié. Dès le départ, ils ont tout fait rater. Ils se sont fait sacrer rois, empereurs, gouverneurs, ont changé de camps au gré de leurs avantages, ont conçu des constitutions inadaptées, ont tué leurs frères, leurs compagnons, ils se sont aimés, se sont haïs, se sont soutenus, se sont trahis… Haïti ne s’est jamais remise de ce désastre originel, elle en paye encore aujourd’hui les conséquences.

Mais bien sûr, je dis une partie, aussi, car il ne faut pas totalement exonérer de leurs responsabilités les pays du « Nord », les pays riches et dominateurs : soutien de régimes dictatoriaux, imposition d’un modèle de développement qui maintient Haïti dans sa situation de dominée, présence concurrentielle des ONG qui dictent leurs règles sans rien régler elles-mêmes…

Pourquoi, alors, cette absence de l’Etat me rend-elle si euphorique ? Parce que je suis un chat sauvage, et vivre dans un pays sans Etat me rend libre. Peut-être en danger (et encore…), mais libre. Pourquoi croyez-vous qu’autant d’explorateurs, d’humanitaires, de voyageurs, tombent amoureux de ces nations désordonnées ? Parce qu’ils n’y sont pas contrôlés ! On entre très facilement en Haïti, et on s’y égare sans entraves. Et en France, me demanderez-vous, nous ne sommes pas libres ? Si, bien sûr, et peut-être même plus que partout ailleurs, mais en Haïti, nous sommes en présence d’une liberté fondamentale, une vraie liberté si j’ose dire, dans le sens où elle ne vient que de nous-mêmes, elle ne nous est pas octroyée. Ainsi, la liberté haïtienne est une liberté qui nous oblige car il n’y a pas d’Etat pour nous punir si nous en dépassons les limites (et a contrario, l’Etat peut aussi nous punir pour rien).

Car selon moi, la « vraie » liberté comporte deux exigences : accepter l’inconfort, et prendre ses responsabilités. Pour apprécier la liberté qu’offrent Haïti et les pays pauvres, il faut savoir accepter l’inconfort, le climat chaud et humide, les ventilos bousillés, les transports en commun à haut risque, les moustiques qui vous harcèlent, les odeurs de saleté, les bruits de la misère, la menace des enlèvements et des rançons à payer ; sinon, vous devrez subir la paranoïa des expatriés, les voitures blindées, les bodyguards, les maisons surprotégées… De même, la liberté du fauché est inséparable de la responsabilité, car être libre ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais à accomplir son devoir très simplement, à agir en homme honnête. La liberté est paradoxalement la question morale la plus exigente ; sinon, vous ne serez qu’un oppresseur, un colon, un conquérant, un détraqué. Je pense bien sûr à des événements récents tels que l’instauration de l’Etat Islamique en Irak, qui n’aurait pu avoir lieu dans un pays où l’Etat n’était pas totalement défaillant, voire illégitime ; mais je pense aussi à des parcours individuels qu’on observe souvent en Afrique ou dans les pays pauvres : ces « riches » (blancs ou noirs) qui se laissent aller dans les délices des Tropiques, qui méprisent leur personnel, qui pratiquent le tourisme sexuel, qui pillent et détournent les richesses du pays. Heureusement bien sûr, ces pays ne sont pas que violence et corruption, contrairement à ce qu’on croit parfois. Je pense en particulier à Haïti, qui souffre encore d’une très mauvaise image.

Dans la guesthouse où je loge, je suis amusé de croiser régulièrement des groupes de très jeunes évangélistes américains. Je ne sais pas ce qu’ils font précisément : je n’ai toujours vu ces adolescents blancs que dans les hôtels ou à l’aéroport, mais jamais sur le terrain, où ils doivent pourtant passer la majeure partie de leur séjour. Ce qui m’amuse (et me déçoit en même temps), c’est qu’en France on me prend souvent pour un trompe-la-mort, à me rendre aussi souvent en Haïti. Lorsque j’ai proposé à ma direction, voici quelques mois, d’y emmener des élèves, j’ai été regardé comme un irresponsable. Et là, dans Port-au-Prince, des grappes de blancs-becs se promènent, t-shirt I love Jesus sur le dos, pas stressés pour deux sous, avec un accompagnateur à peine plus âgé qu’eux. Moi qui connais Haïti, je sais qu’ils ne risquent pas grand-chose pourvu qu’ils ne soient pas imprudents, mais je songe que bien de mes amis, parents et collègues s’en étonneraient. (NB: j’ai rédigé un petit article sur l’évangélisation en Haïti, n’hésitez pas à le consulter en cliquant ici.)

Delmas 33, août 2014
Delmas 33, août 2014

Plus de quatre ans après le séisme qui a traumatisé le pays, Port-au-Prince s’est déjà bien reconstruite, et les sans-abris ne sont plus qu‘une grosse centaine de milliers. Ce chiffre peut sembler important, mais il correspond à peu près au nombre de marginaux que comptait déjà la ville avant la catastrophe. Reste à savoir, surtout, comment sont relogés les autres (je crois que ce n’est pas toujours génial). Je ne dispose pas des chiffres officiels, mais je ne peux que constater que les rues sont maintenant presque toutes bien déblayées, que seuls quelques gravats (parfois imposants) subsistent, que des quartiers entiers sont en chantier, que des programmes de logement ou de bâtiments publics sont en cours.

En cette semaine à Port-au-Prince, j’ai enfin pu arpenter les rues fourmillantes sans avoir devant moi un emploi du temps oppressant. Le matin, je me rendais à l’école où je devais dispenser ma formation ; l’après-midi, je prenais le temps d’effectuer un programme libre et détendu. Je l’ai déjà écrit, une ville, selon moi, se découvre d’abord avec les pieds. Mais en cette semaine du mois d’août, la chaleur était vraiment trop intense à Port-au-Prince, et j’ai limité au maximum mes déplacements pédestres.

Du reste, Port-au-Prince n’est pas une ville qui se visite : peu de musées, de grandes avenues genre « Perspective Nevski », de bâtiments historiques, de parcs luxuriants. Il n’y a même pas de plage à Port-au-Prince, ce qui est tout de même un comble pour une ville de bord de mer (et pas n’importe quelle mer !). Port-au-Prince est avant tout une ville qui se vit. Dès qu’on quitte les grandes artères oppressantes, on se retrouve facilement dans des quartiers calmes, ombragés. Culturellement, Port-au-Prince bouillonne : des salles de concert, des expositions, des peintres de rues, des artisans, des associations diverses, des éditeurs…

Port-au-Prince, quartier de Delmas 33, août 2014
Quartier de Delmas 33, août 2014

Les transports en commun sont eux aussi une excellente façon de faire connaissance avec une culture : on y apprend beaucoup sur un peuple, ses modes de vie, ses modes de pensée. Comme souvent dans ces villes de pays très pauvres, il est difficile de s’y retrouver dans la complexité des réseaux de transport. En apparence, des dizaines de milliers de cars, de minibus, de « tap-tap »*, de taxis, de motos parcourent la ville sans qu’on puisse déterminer leur trajet. De fait, aucun arrêt de bus ne borde le moindre trottoir, les véhicules ne sont pas munis de panneaux indiquant leur destination, ni même le numéro d’une quelconque ligne. Mais ces lignes existent bien ! Pour les connaître, il faut… les connaître ! Il faut savoir, par exemple, qu’il y a une ligne qui va de Delmas à Portail-Léogane en passant par Nazon, et que sur cette ligne, la course est de 20 gourdes (environ 30 centimes d’euro). Depuis le trottoir, il suffit d’annoncer au chauffeur votre destination pour que celui-ci vous confirme ou non qu’il s’y rend bien.

Dans ces transports en commun, l’ambiance est souvent conviviale : les passagers conversent entre eux comme s’ils se connaissaient déjà, ils s’envoient du « mon cher » et du « chéri-doudou », ils rigolent, s’invectivent, débattent, se lancent des vannes… On me demande ce que je fais ici, si je cherche une femme, on me félicite de mon créole « parfait » (les Haïtiens n’ont pas peur d’exagérer), on envie ma chemise multipoches, on se moque de mon chapeau de blanc, on me fait remarquer que je transpire, on touche mes cheveux « soie » et on s’étonne de ma peau tachée de grains de beauté. Dans le bus Port-au-Prince / Léogane, une grosse dame nous vend sa camelote pendant tout le trajet (soit près de deux heures) : des sirops qui soignent de tout (paludisme, typhoïde, règles douloureuses, érections défaillantes), des savons anti-choléra, des gâteaux doux et sucrés… Elle répond aux passagers sceptiques qu’elle fait le trajet tous les jours depuis des années et que personne ne lui a jamais reproché de lui avoir vendu des produits inefficaces ; les passagers sceptiques se laissent finalement convaincre par l’argument massue de la vendeuse :
– Tu verras, doudou, avec ça ton pénis sera bien raide ! Et oui, mon cher, nous les femmes on aime que le pénis soit dur, nous aussi on a besoin de prendre plaisir ! Pense à ta femme, un peu !

Comme je ne prenais rien de tous ces produits, un passager m’a demandé :
– Et, blanc*, tu n’achètes rien ? Tu n’as pas d’argent ?
– Si, j’ai de l’argent, mais je n’ai aucun problème pour le moment : ni chikungunya, ni malaria, ni choléra, ni pénis mou.
– Woï* ! Mezanmi* ! Ce blanc parle parfaitement le créole !

Port-au-Prince, quartier Bourdon, août 2014
Port-au-Prince, quartier Bourdon, août 2014

Vocabulaire :

*Fatra : ordures. Le ramassage des ordures est un défi important à relever en Haïti. De nombreuses ordures jonchent les rues des villes et des villages, en particulier là où sont écrites les indications du type « ne jetez pas vos fatras ici. » Ici ou là, des tas d’ordures semblent désigner une décharge improvisée.

*Les blokis, interminables en Haïti, désignent les embouteillages qui, effectivement bloquent des centaines de milliers de personnes chaque jour ! Ce mot vient de « blocus ».

* Un tap-tap est une voiture de transport collectif. Se traduit par « trafic » ou « taxi-brousse » dans pas mal de pays africains. En Haïti, ils servent généralement pour le transport intra-urbain ; le transport interurbain, lui, est plutôt assuré par des bus ou des minibus. Les tap-tap sont magnifiquement décorés, avec des œuvres peintes et sculptées en fer forgé.

* Se faire appeler blanc en Haïti est très fréquent. Ce n’est pas un manque de respect, au contraire. C’est une façon de dire Monsieur à un étranger. Car « blanc » signifie « étranger », même si vous êtes Congolais. Souvent, quand je fais la remarque que je ne m’appelle pas Blanc, ou me rétorque : « mais je ne connais pas votre nom. »

* Woï ! est une interjection qui exprime un sentiment entre le « Waouh » et le « Aïe ».

* Mezanmi ! se traduit littéralement par « mes amis ! » ; c’est une interjection qui exprime l’étonnement ou, plus souvent, un très fort désappointement.

Bibliographie :

J’ai évoqué les romans de Dany Laferrière (de l’Académie française). Je redonne les titres dont les récits se déroulent, au moins en partie, à Port-au-Prince :
Le goût des jeunes filles
La chair du maître
Le cri des oiseaux fous
Pays sans chapeau
L’énigme du retour
Tout bouge autour de moi

Je dois le titre de cet article à une exposition à laquelle je me suis rendu en 2007, qui avait pour titre « Bombay maximum city ». Elle se déroulait à Lille, dans le cadre de « Lille 3000 ». Une sculpture en particulier m’avait interpellé, et j’ai pensé à cette œuvre en déambulant dans Port-au-Prince : « Dream a wish, wish a dream » de Hema Upadhyay.
L’exposition était elle-même inspirée du roman (que je n’ai pas lu) :
– Suketu MEHTA, Maximum City: Bombay Lost and Found, (traduit en français Bombay Maximum City), 2004

On ne peut pas vivre ici, et pourtant on y vit.

Esther* est toujours autant amoureuse de moi, et j’ai un peu de peine pour elle en songeant que déjà, si jeune, elle connaisse la violence du désespoir amoureux, et qu’elle fasse l’amère expérience de la muflerie des hommes. Je suis celui qu’elle aime, qui lui montre de l’affection, la prend dans ses bras, elle s’en remet totalement à cet amour, elle se donne sans retenue, sans honte, presque sans dignité, et finalement se fait abandonner, avec plus que ses larmes pour patienter du prochain retour, un retour incertain et indéterminé, dans quelques mois, l’année prochaine, peut-être jamais…

J’ai fait la connaissance d’Esther en juillet 2012. Très vite, elle est tombée amoureuse de moi. Je peux comprendre que ce grand blond qui la prend si volontiers dans ses bras et qui se laisse embrasser eût pu la séduire. Très vite, elle a parlé de se marier avec moi. Et tout le monde en riait, de ses velléités de mariage, de ses illusions de pauvrette qui ne contenait plus son misérable cœur langui d’amour ; et tout le monde l’entretenait dans cette folie, lui demandant même pour quand elle prévoyait la noce. Elle répondait : « le jour où nous irons à la plage ». Lorsque nous sommes effectivement allés à la plage, elle est venue me voir. J’étais allongé à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, je me prélassais dans le doux bruit des vagues et des enfants qui jouent. Elle s’est assise à côté de moi et s’est blottie dans mes bras. Elle me caressait encore le bras, comme elle aime tant le faire, elle me parlait doucement, d’une voix faiblarde et timide, à tel point que je ne comprenais pas tout, et puis elle m’a demandé : « Charles, on va se marier ? ». Je ne lui ai pas répondu non, mais j’ai sifflé la fin de la partie, dans un créole approximatif : « Pas aujourd’hui, Esther. Tu es une enfant et je suis un adulte. Les adultes ne se marient pas avec les enfants. »

J’avais alors trente et un ans, et Esther en avait quatre.

Lorsque je suis revenu un an plus tard dans cette ville d’Haïti qui s’appelle Léogane, les enfants ne m’avaient bien sûr pas encore oublié. Samantha, une adolescente du même orphelinat qu’elle, s’est gentiment moqué d’Esther, lui rappelant comment, en découvrant mon absence le matin de mon départ l’année précédente (j’étais parti très tôt, avant même que quiconque fût réveillé), elle s’était mise à pleurer abondamment, en se roulant par terre. Samantha se moquait et Esther, elle, était là, le regard dans le vague, ressentant probablement cette amertume : la joie de revoir l’être aimé, mais la déchirure à l’idée qu’il partira bientôt, encore une fois, et que cela se reproduira indéfiniment : il viendra rendre visite, avivant les désirs de la fillette, et il repartira, sans cesser de sourire, feignant de ne pas comprendre le feu qui brûle dans le cœur de l’enfant. Esther devra apprendre à contenir ses désirs. Toute sa vie elle souffrira si elle n’apprend pas très tôt à tirer des leçons de ses douloureuses expériences, elle qui en a déjà vécu tant, elle qui me devance déjà dans la connaissance du malheur.

Me voici maintenant, juillet 2014, à Léogane encore. Esther m’a attendu. Tous les enfants viennent me voir pour me la désigner car elle n’ose pas encore trop s’approcher. Deux ans qu’on l’entretient dans l’illusion de ce blanc qui l’épousera un jour. Je me demande quand elle cessera de croire à ce qui ne sont pourtant que des moqueries, des bêtises prononcées pour observer ses réactions. On me raconte qu’un Américain, la trouvant bien mignonne, aurait dit :
– Je vais la prendre dans mes bagages, celle-là. Je vais l’emmener avec moi.
Mais elle, prenant la proposition très au sérieux, l’aurait déclinée, en répondant :
– Non, je ne vais pas venir avec toi car un jour je me marierai avec Charles.
Tout le monde a ri, et l’Américain s’est demandé qui était ce Charles, cet hypothétique époux qui avait le pouvoir de réduire à néant le rêve américain.

On dit que celui qui habite une semaine quelque part en fait un livre ; celui qui y vit un an en fait un article. Et celui qui y vit une décennie n’écrit rien. Cela fait maintenant presque une décennie que je me rends en Haïti. Je n’y ai jamais vécu, mais j’y suis actuellement présent pour la cinquième fois depuis 2006. Et il est vrai que je ne sais plus vraiment quoi en dire. Je ne parviens qu’à formuler quelques impressions fuligineuses, comme des brandons allumés dans la nuit tropicale. J’entends au dehors des hommes et des femmes chanter pour bénir le nom de leur Dieu. Leur chant m’émeut.

Haïti : je vois ces hommes, torse nu, dans le soleil écrasant et la rudesse des plantations de canne à sucre, je vois leurs ancêtres comprimés dans une société où bout la violence, je vois la formidable richesse de Saint-Domingue, je vois l’indécence de ces gros hommes dans leurs grosses voitures avec leurs grosses femmes, je vois Charles X reconnaissant l’indépendance du pays contre cent cinquante millions de francs-or, je vois les dollars américains pervertir l’économie d’un pays sous perfusion, je vois la crasse, le bruit et la fureur de Port-au-Prince dans ses interminables embouteillages, je vois ce laisser-aller, toute cette malhonnêteté, je vois tout ce gâchis, ce peuple fier et résigné, je vois ces poètes et ces peintres, je vois ces fillettes se cambrer et caracoler en chantant, je vois ces garçonnets haranguant le chaland pour lui proposer des jus pour un dollar, je vois ces femmes au bord du fleuve Artibonite, je vois le soleil déclinant d’une après-midi qui s’achève, je vois ces rizières aux reflets verts, traces parmi d’autres d’un monde où l’hiver ne vient jamais, je vois ces maringouins qui ne pleurent qu’à l’aube et au crépuscule et qui vous injectent des fièvres, des délires ardents, des paralysies, je vois Samantha toujours souriante, toujours serviable, un peu espiègle, un peu moqueuse, je vois ce ciel qui s’assombrit et qui rugit sans parvenir jamais à faire fuir l’espérance, je te vois, toi, Esther, abandonnée de tes parents à l’âge de trois ans, recueillie dans cet orphelinat géré du mieux possible par un couple courageux, je te vois, tu as grandi, tu as six ans et tu aimes rire.

Et je me vois, moi, assis à mon bureau il y a quelques heures encore, dans mon appartement d’une banlieue chique de l’ouest parisien, devant mon ordinateur, en pensant à Esther qui m’attend. Me voici maintenant, happant l’air chaud brassé par un modeste ventilateur, tailladant sans relâche la chair dure et coupante des mots qui se pressent dans mon ventre, transpirant pour exprimer ce qu’au fond de moi Haïti veut dire. Me voici, je ferme les yeux, et je suis au bord de la mer Caraïbes qui fond au pied des mornes, je suis allongé dans le jardin à l’ombre d’un arbre aux feuilles légères, l’air me caresse le cou. Je me sens bien.

(* Tous les prénoms ont été changés.)

Le piège de l’humanitaire

Comment l’Afrique peut-elle se développer ? A cette question je réponds toujours : « d’abord, en renvoyant les ONG. » Cela peut sembler un peu abrupt et d’une mauvaise foi évidente, mais cette intuition que j’ai depuis des années a peu à peu trouvé ses arguments.

Dans La Captivante, un petit livre que j’ai publié pour témoigner de mon expérience centrafricaine, voici ce que j’écrivais :

« Soyons bien clairs tout de suite, pour anticiper tout éventuel malentendu : en Centrafrique, pendant deux ans, je n’étais pas en mission humanitaire. Je ne sais pas bien au juste ce qu’est l’humanitaire, je ne comprends pas tellement ce qu’on met comme définition derrière ce mot, mais je sais bien, en revanche, que ce n’est pas ce que je faisais.

Je vous avouerai même que ce mot a fini par me hérisser les poils, tellement je déteste presque tout ce que j’ai vu qui portait ce nom. Je voudrais évacuer le sujet de l’humanitaire dès les premières lignes du premier chapitre pour bien mettre à l’aise tout le monde. Car l’humanitaire est un « piège ».

Derrière de bonnes volontés (qui ne sont pas toujours bonnes, ceci dit), se cache souvent un moyen de soumissions des pays pauvres. Certaines organisations humanitaires ou internationales exercent sur les pays pauvres une influence extrêmement néfaste en imposant un modèle de développement, un modèle économique pas forcément adapté, en imposant une aide qui a été pensée dans des bureaux du monde occidental, qui est ensuite mise en place par des hommes qui ont de gros budgets et peu de temps pour les utiliser, des hommes qui passent en vitesse sur les lieux de réalisation de ces projets, qui rencontrent à peine les populations locales.

Souvent, les actions mises en place sont inutiles. Parfois même, elles nuisent au développement. Certains organismes, par exemple, distribuent de la nourriture gratuitement. Cette nourriture est souvent le trop-plein des productions occidentales, et ne provient presque jamais de l’agriculture locale. Ainsi, en voulant bien faire, en prétendant donner de la nourriture à ceux qui ont faim, non seulement on n’encourage pas les populations locales à produire (puisqu’on leur offre) mais, même, on les en empêche (comment le paysan pourra-t-il vendre sa production, puisque une ONG la donne ? Qui va la lui acheter, puisqu’on peut la trouver gratuitement ?). Encore ces organismes ne feraient-ils ces actions que ponctuellement, en cas de crise… mais non : ils les réalisent même là où il n’y a pas de famine (usant même, dans leur communication, de l’ambiguïté entre malnutrition et sous-nutrition). »

Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que des efforts sont faits, aujourd’hui, pour repenser cette aide, par exemple en distribuant de la nourriture qui a été produite localement, ou à proximité. Les ONG et les organismes internationaux se remettent en question, essaient de travailler en synergie. Ils essaient, mais ils n’y parviennent que rarement.

« Il n’y a évidemment aucun mal à travailler dans l’humanitaire, il ne faudrait pas non plus se méprendre sur ce que j’écris. Seulement, j’ai pris conscience que l’humanitaire, comme tout secteur d’activité des sociétés capitalistes, enrichit avant tout ceux qui y travaillent : les expatriés à qui sont offertes de belles carrières, des métiers intéressants, variés et parfois extrêmement bien payés ; les employés locaux qui ont des salaires bien supérieurs à ceux de leurs compatriotes. Cela n’est pas mal, je ne me place pas ici d’un point de vue moral. Mais justement : ceux qui y travaillent ne sont ni moins ni plus vertueux que les banquiers, les experts-comptables, les ingénieurs, les commerciaux, les enseignants, les chefs de produits, les DRH (autant de métiers que l’on retrouve souvent, soit dit en passant, dans toutes les organisations humanitaires).

(J’ouvre une parenthèse. Il est assez difficile d’y voir clair dans la profusion d’organisations humanitaires. Comme le but de ce livre n’est pas d’être un guide pour choisir l’ONG qui bénéficiera de votre générosité pour Noël, générosité dont seront déduit 66%, voire 75% de vos impôts, je ne peux pas en dire trop, surtout que je n’ai pas analysé à la loupe chacune des organisations qui existent sur le marché. Toutefois, un conseil : renseignez-vous sur la part du budget de l’organisation consacrée aux frais de fonctionnement – frais qui comprennent notamment la communication et les salaires. S’ils excèdent 15%, vous devriez vous abstenir de leur donner quoi que ce soit. A mon sens, une bonne philosophie de l’humanitaire consiste au moins à engager plus de 85% de son argent dans les projets locaux. Je referme la parenthèse.) »

Après le séisme qui a mis à terre Port-au-Prince et sa banlieue le 12 janvier 2010, un formidable élan de générosité mondiale a permis, comme c’est souvent le cas en de pareilles circonstances, de récolter de nombreux fonds pour reconstruire Haïti. Mieux encore, un comité intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) s’est monté, regroupant les principaux bailleurs de fonds, les pouvoirs publics et des représentants des Etats donateurs. Ainsi, le CIRH avait pour ambition – cas inédit – de fédérer les acteurs de la reconstruction pour que celle-ci soit cohérente et non concurrentielle. Il comprenait autant d’Haïtiens que d’internationaux. On lui promettait des sommes très importantes. Il était composé de personnalités respectables, réputées efficaces et expérimentées. Or, un documentaire paru en 2013 – Assistance mortelle de Raoul Peck – démontre méthodiquement l’échec de cette si belle affiche. Il montre comment les ONG se sont acharnées à mener des projets identiques au même endroit, à vouloir construire des habitations dont les Haïtiens ne voulaient pas, à ne jamais faire confiance ni aux populations locales, ni aux pouvoirs publics locaux (sous prétexte que l’argent risquait d’être détourné, comme s’il ne l’était pas de toute façon). On voit dans ce film les salariés de ces ONG sur le terrain s’évertuant à défendre des projets dont ils voient très bien les failles. On voit des hauts responsables se mettre en quatre pour présenter au co-président de la CIRH, Bill Clinton, des avancées qui n’en sont pas.

Léogane, 2008
Enfants d’un orphelinat de Léogane qui s’est effondré après le séisme de 2010. Photographie prise en 2008.

En fait, c’est dès le début de la reconstruction que les espoirs se sont éteints : avant de reconstruire, il fallait déblayer les gravats, mais très peu ont voulu financer cette mission. Pas assez sexy, pas assez vendeur. Une ONG préfère toujours présenter une école, un hôpital, des puits, des champs, de jolies bouilles d’enfants, et non des terrains déblayés ! Résultats : deux ans après la catastrophe, la capitale était encore partiellement sous les décombres.

L’humanitaire représente en quelque sorte « les aspects positifs de la colonisation ». On met en avant les ponts, les chemins de fer, les hôpitaux, pour bien masquer l’impérialisme économique, les humiliations, la violence. L’humanitaire est finalement devenu un business comme un autre : les ONG se disputent des marchés, se cherchent des investisseurs, elles communiquent à grand renfort d’insolentes, culpabilisantes et mensongères campagnes publicitaires, elles attirent les hauts potentiels avec des salaires faramineux, mais exploitent jusqu’au bout les possibilités d’user de stagiaires, de volontaires sous-payés, de CDD.

Je regrette aussi de constater dans l’humanitaire une absence de vision à long terme qui coexiste avec une absurde logique de résultats immédiats. Les ONG doivent faire du chiffre, à la fois pour justifier l’utilisation des fonds qui leur sont remis, et pour séduire le grand public. Plus dommageable encore : elles doivent boucler des budgets sur des temps limités. Ainsi, on constate parfois que l’argent est gaspillé, lorsque la somme allouée n’a pas été entièrement utilisée. Un prêtre centrafricain qui avait logé dans les chambres d’accueil de son presbytère les membres d’une mission humanitaire me raconta que le responsable du projet lui avait demandé de doubler sa facture car il lui restait de l’argent à dépenser et qu’il ne savait quoi en faire. L’équipe d’un organisme international, pour les mêmes raisons, a organisé un concours de dessin pour terminer le budget : des gosses de 10 ans se sont vus récompenser de 1000€ ou de voyages au Kenya, récompenses dont l’impact sur le développement du pays est, me semble-t-il, assez contestable…

Aussi, la logique de résultats est-elle perverse. Elles poussent les agents humanitaires à « faire du chiffre ». Or, selon moi – et c’est là le fond de mon propos – l’aide ne doit pas chercher l’efficacité immédiate, le résultat mesurable. L’objet de cet article n’est pas de critiquer l’altruisme d’individus qui de tout cœur veulent aider des populations en détresse. Bien au contraire. Je propose seulement quelques principes : la force du don réside dans sa gratuité ; la charité ne doit pas être au service d’une idéologie ; on ne peut aider quiconque contre son gré ; nul ne peut vraiment maîtriser ce qu’il a semé ; nous ne sommes pas supérieur à ceux que l’on aide, ils ont droit à la dignité ; le désir de rencontre doit être au cœur du processus humanitaire ; cette rencontre engendre de la joie.

Le pape François, dans sa récente exhortation apostolique justement nommé La Joie de l’Évangile, parvient en quelques phrases à exprimer avec profondeur tout ce dont j’avais l’intuition depuis longtemps sans pouvoir le formuler :

« Il y a une tension bipolaire entre la plénitude et la limite. La plénitude provoque la volonté de tout posséder, et la limite est le mur qui se met devant nous. Le « temps », considéré au sens large, fait référence à la plénitude comme expression de l’horizon qui s’ouvre devant nous, et le moment est une expression de la limite qui se vit dans un espace délimité. Les citoyens vivent en tension entre la conjoncture du moment et la lumière du temps, d’un horizon plus grand, de l’utopie qui nous ouvre sur l’avenir comme cause finale qui attire. De là surgit un premier principe pour avancer dans la construction d’un peuple : le temps est supérieur à l’espace.

Ce principe permet de travailler à long terme, sans être obsédé par les résultats immédiats. Il aide à supporter avec patience les situations difficiles et adverses, ou les changements des plans qu’impose le dynamisme de la réalité. Il est une invitation à assumer la tension entre plénitude et limite, en accordant la priorité au temps. Un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps des processus. Donner la priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder les espaces. Le temps ordonne les espaces, les éclaire et les transforme en maillons d’une chaîne en constante croissance, sans chemin de retour. Il s’agit de privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en événements historiques importants. Sans inquiétude, mais avec des convictions claires et de la ténacité. »

Il y a maintenant dix ans, j’ai participé à la création d’une très belle association qui s’appelle Ti Chans pou Haïti. Ce nom fait référence au refrain d’une chanson en créole qui signifie : « une petite chance pour Haïti ». Cette association soutient des programmes d’aide à l’enfance. Je ne prétends pas que nous sommes les meilleurs, que nous avons tout compris et que les ONG sont nécessairement des grosses machineries inefficaces. Mais je crois sincèrement que depuis dix ans nous nous sommes fixés une ligne de conduite assez saine :
L’intégralité des dons et des subventions qui nous sont remis est injectée dans l’aide sur place. Il n’y a pas un seul centime de nos donateurs qui soit utilisé pour financer le fonctionnement de l’association ou les missions des bénévoles. Ces derniers les financent eux-mêmes, en s’impliquant au moins un an à l’avance dans des activités génératrices de revenus (AGR). Les frais de fonctionnement sont de toute façon réduits à leur strict minimum.
– Tous les projets mis en œuvre sont impulsés localement. Nous ne sommes pas à l’initiative de ces projets, nous réfléchissons seulement avec ceux qui viennent à notre rencontre à la meilleure façon de les réaliser. Nous n’imposons pas notre point de vue, nous faisons confiance aux compétences locales, nous évitons l’arrogance de ceux qui possèdent face à ceux qui expriment leur détresse.
– Nous connaissons personnellement les enfants que nous aidons, parce qu’avant d’être des pourvoyeurs de fonds nous sommes des éducateurs et des formateurs ; entrer en relation avec les enfants et les adultes qui les encadrent est une priorité. C’est pourquoi nous travaillons sur le très long terme, nous privilégions le temps sur l’espace

En définitive, ce que je critique, ce sont les dérives de l’humanitaire, et non pas l’humanitaire en tant que tel. Je reproche les mensonges de certaines ONG, leur discours tantôt mièvres, tantôt méprisants, leurs actions inefficaces voire nuisibles. Aussi, parce que je ne veux pas laisser croire que je suis contre l’urgence qu’il y a à apporter son aide à ceux qui la réclament, je voudrais conclure en citant un autre pape, Benoît XVI, qui dans son encyclique Deus caritas est écrivait :

« Les pauvres, dit-on, n’auraient pas besoin d’œuvres de charité, mais plutôt de justice. Les œuvres de charité – les aumônes – seraient en réalité, pour les riches, une manière de se soustraire à l’instauration de la justice et d’avoir leur conscience en paix, maintenant leurs positions et privant les pauvres de leurs droits. Au lieu de contribuer, à travers diverses œuvres de charité, au maintien des conditions existantes, il faudrait créer un ordre juste, dans lequel tous recevraient leur part des biens du monde et n’auraient donc plus besoin des œuvres de charité. Dans cette argumentation, il faut le reconnaître, il y a du vrai, mais aussi beaucoup d’erreurs. […] Le marxisme avait présenté la révolution mondiale et sa préparation comme étant la panacée à la problématique sociale : avec la révolution et la collectivisation des moyens de production qui s’ensuivit – affirmait-on dans cette doctrine – tout devrait immédiatement aller de manière différente et meilleure. Ce rêve s’est évanoui. […] Pour définir plus précisément la relation entre l’engagement nécessaire pour la justice et le service de la charité, il faut prendre en compte deux situations de fait fondamentales :
a) L’ordre juste de la société et de l’Etat est le devoir essentiel du politique. […]
b) L’amour – caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n’y a aucun ordre juste de l’Etat qui puisse rendre superflu le service de l’amour. Celui qui veut s’affranchir de l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme. Il y aura toujours de la souffrance, qui réclame consolation et aide. Il y aura toujours de la solitude. De même, il y aura toujours des situations de nécessité matérielle, pour lesquelles une aide est indispensable, dans le sens d’un amour concret pour le prochain. […]

Les personnes qui ont faim doivent être rassasiées, celles qui sont sans vêtements doivent être vêtues, celles qui sont malades doivent être soignées en vue de leur guérison, celles qui sont en prison doivent être visitées, etc. […] Une partie de la stratégie marxiste est la théorie de l’appauvrissement : celui qui, dans une situation de pouvoir injuste – soutient-elle – aide l’homme par des initiatives de charité, se met de fait au service de ce système d’injustice, le faisant paraître supportable, au moins jusqu’à un certain point. Le potentiel révolutionnaire est ainsi freiné et donc le retour vers un monde meilleur est bloqué. […] C’est là une philosophie inhumaine. […] Nous ne contribuons à un monde meilleur qu’en faisant le bien, maintenant et personnellement, passionnément, partout où cela est possible, indépendamment de stratégies et de programmes de partis. »

Voilà ce que, selon moi, devrait être l’humanitaire, s’il ne veut pas s’enfoncer plus encore dans ce piège qui le menace ou le saisit depuis quelques décennies.

Bibliographie

Je dois le titre de cet article à un livre que je n’ai pas lu, mais qui, paraît-il, fait référence :
– RUFIN Jean-Christophe, Le piège humanitaire, 1986

En revanche, j’ai lu les deux papes que j’ai cités :
– Benoît XVI, Deus caritas est, 2006 (paragraphes 26 à 31)
– Pape FRANÇOIS, La joie de l’Évangile, 2014 (paragraphes 222 et 223)

La Captivante, le livre que j’évoquais ci-dessus, n’est plus en vente, mais mon premier roman, qui évoque largement la question humanitaire, l’est encore:
FÉRAL Louis, La saison du confort, 2018

Filmographie

Assistance mortelle, de Raoul Peck, 2013

Webographie

Un excellent dossier traite de ce sujet dans La documentation française:
L’aide humanitaire en question

Sur le chemin de l’école

La scène se passe dans un petit village de brousse, dans le centre de la République Centrafricaine. Nous sommes en 2010, je suis assis à l’ombre d’un manguier avec à mes côtés le directeur de l’internat où je travaille à une quinzaine de kilomètres. Nous sommes partis deux heures auparavant pour acheter ce qu’on nomme justement de la viande de brousse. Ce sont en fait deux religieuses de passage chez nous et bientôt de retour à la capitale qui nous ont envoyés : la viande coûte cher à Bangui. J’ai accompagné mon directeur parce que je n’avais pas de programme particulier cet après-midi-là ; c’était une occasion de partir en brousse, de sortir un peu de chez moi. Mais maintenant que je suis là, dans une chaleur étouffante de saison sèche finissante, sous ce maigre manguier, je regrette un peu : je m’ennuie. Cela fait deux heures que nous roulons, nous arrêtant à chaque village pour négocier l’achat d’un porc-épic ou d’un singe boucané. Sous ce manguier, nous attendons le retour d’un potentiel vendeur.

Un garçon vient nous saluer et échange quelques mots avec le directeur. Puis il repart.
– Tu le connais ? me demande le directeur.
– Non.
– C’est un élève du collège. Il est en 6ème.

Cette année-là, on ne m’a confié les 6ème qu’au dernier trimestre, pour remplacer un professeur qui avait été renvoyé. Hormis les internes (avec qui je vis), je n’ai donc pas encore repéré tous les élèves de cette classe.

Le garçon revient, avec de l’eau fraîche qu’il vient de puiser et qu’il nous tend. Ce geste me fait apprécier le moment. C’est dans ces situations simples que j’ai aimé la Centrafrique : un village isolé, un manguier ombrageux, un garçon qui va nous chercher de l’eau. Il y a comme un parfum de temps immobilisé qui me séduit. J’interroge le garçon :
– Tu habites ici ?
– Oui, monsieur.
– Tu viens au collège tous les matins depuis ce village ?
– Non, monsieur. Je viens tous les lundis matins, et je repars le vendredi après midi. Je loge chez des parents.
– Tu viens comment ? A pied ?
– Oui, monsieur.
– Tu mets combien de temps ?
– Trois heures, monsieur.

Il est poli. Il me parle avec déférence, presque avec crainte. J’ai repensé à lui, récemment, et à tous ses camarades qui vivaient une situation similaire : un qui marchait une heure chaque matin et une heure chaque après-midi ; un autre qui faisait le trajet à vélo pendant une heure et demi ; et tant d’autres qui prenaient la peine de longuement marcher, chaque jour ou chaque semaine, pour recueillir des connaissances. Ces élèves-là, ceux qui venaient de loin, étaient souvent de bons élèves. Je savais que je les mettais dans l’embarras lorsque je les retenais en fin de matinée, que je faisais traîner mon cours ou que je leur confiais une tâche pour les punir : cela retardait d’autant leur retour chez eux.

Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe
Centrafique, Sibut, 2010: un élève transporte une table de classe

Si j’ai repensé à eux, c’est parce que j’ai visionné un adorable documentaire que l’on m’avait conseillé depuis longtemps : Sur le chemin de l’école. Pendant plus d’une heure, le film accompagne quatre enfants et leurs amis, frères et sœurs sur le chemin de l’école, comme le titre l’indique.

Jackson et Salomé, au Kenya, font chaque jour 15 kilomètres en deux heures à l’aller, puis de nouveau au retour. Le chemin est difficile, semé d’embûches telles que des troupeaux d’éléphants. Ce sont les premiers de leur classe quant aux résultats scolaires.

Zahira quitte son village du Haut-Atlas marocain chaque semaine et marche pendant quatre heures dans les montagnes avec ses deux copines qui partagent sa chambre à l’internat où elles ont été admises.

Carlos cavale dans la steppe de Patagonie pendant plus d’une heure. Sa petite sœur se tient fermement agrippée derrière lui, balancée de haut en bas sur la croupe du rugueux cheval. Elle est mignonne quand elle demande à Carlito de la laisser prendre les rênes et que celui-ci cède après avoir refusé au prétexte que maman ne veut pas.

Le dernier, Samuel, le plus touchant selon moi, est un jeune indien handicapé qui est traîné dans une chaise roulante un peu pourave, sur plusieurs kilomètres par ses deux petits frères, Emmanuel et Gabriel. Le trio de garçons est extraordinaire : ils chantent, se chamaillent, jouent, se rêvent en chauffeurs de train. Lorsque Samuel arrive enfin à l’école, une envolée de garçons court vers lui pour prendre le relai des deux frères ; une fois devant la classe, ils sont nombreux à vouloir le porter jusqu’à sa place.

C’est vraiment émouvant de voir ces enfants parcourir ainsi ces longues distances, parfois en courant, craignant de n’être pas à l’heure à l’école. A la fin du film, le professeur kenyan rend grâce à Dieu qu’il n’y ait pas d’élèves absents ce jour-ci ; il remercie et félicite tous ses élèves d’être là. Je ne pense pas assez à me réjouir moi aussi de la présence de mes élèves. Même si, en France, ceux-ci ne se rendent pas toujours bien compte de leur chance, même si leur parcours est souvent plus simple, leur présence ne va pas de soi non plus : ils se sont réveillés tôt, ils se sont préparés, ils se sont mis en marche, ils sont venus, ils ont pris cette peine. J’espère que cette peine leur est rendue et que mon travail et celui de mes collègues porte déjà ses fruits.

Filmographie
Sur le chemin de l’école, de Pascal Plisson, 2013. Le film est sorti en DVD le 4 avril 2014. Je ne l’ai trouvé sur aucune plate-forme de téléchargement légal, et je ne suis pas parvenu non plus à le télécharger illégalement! Le DVD m’a coûté 9,99€ à la FNAC; il contient quelques bonus intéressants. Mise à jour le 30/06/14: le film est maintenant disponible en téléchargement légal.

Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d'étude du Petit Séminaire Saint-Marcel
Centrafrique, Sibut, 2009: la salle d’étude du Petit Séminaire Saint-Marcel