« Pourtant j’ai toujours cru que l’individu était fait pour aller à deux, j’ai tant mais tant d’amour et de tendresse à donner. Se savoir pas aimable est d’une douleur immense. » Voici quelques mois, je lis ces mots sur Twitter (je ne me résous pas à dire « X »), venant d’une jeune femme que je ne connais pas mais dont les publications me font penser qu’elle est adorable, intelligente et vive. Et d’un coup j’ai l’impression de relire mon journal intime de mes vingt ans. Adolescent déjà, je rêvais de me marier et d’avoir des enfants. À vingt ans, j’étais prêt, il ne me manquait plus qu’une jeune femme qui m’aimât. Incapable d’en trouver une – ou plutôt de trouver le courage de séduire celles qui me plaisent – je prends à vingt-huit ans une décision fondamentale, forte et un peu folle, avec l’objectif de faire le ménage dans mon cerveau, de mettre les choses au clair. Je veux surtout apprendre à m’aimer, laisser se déployer ce qu’il y a de beau en moi, me rendre utile, vivre l’extraordinaire, repousser mes limites, mieux me connaître, me plonger dans une expérience radicale : je pars vivre pendant deux ans dans la brousse centrafricaine. J’ai déjà raconté cet épisode de ma vie sur ce blog, et un jour je publierai le roman que j’en ai tiré mais que je dois encore parachever (cette expérience était si forte que plus de dix ans après mon retour je n’en ai pas encore exploré tous les recoins).
À mon retour, je sens que j’ai changé – non pas en surface mais en profondeur. Je me suis découvert, je me suis aimé, parfois détesté, j’ai rencontré des personnes formidables que j’ai affectionnés et qui m’ont affectionné en retour. Paradoxalement pourtant, je suis brisé. Éternel insatisfait, je me sens frustré de ce retour à la vie normale, à ma petite vie de professeur dans la ville de banlieue de mon enfance. Après être parti loin, après avoir exploré les tréfonds de mon âme, je suis revenu tout près, dans le confort de l’Occident et du fonctionnariat. Je me prends alors à rêver ; je me vois moitié Arthur Rimbaud, moitié Indiana Jones : professeur d’histoire, poète, aventurier.
Dans ma neurasthénie du retour au pays natal, une flamme fuligineuse alimente toutefois quelques germes d’espérance : la joie du contact avec mes élèves, et en particulier ceux d’une classe de collège que je trouve charmants, intéressés, intéressants, drôles, participatifs. Je leur parle de l’Afrique et ils sont captivés, je fais des blagues et ils rient, je parle et ils m’écoutent. Je pense plus spécialement à l’une d’entre elle, sage, timide, discrète, pas singulièrement remarquable mais attentive et douce. Quelques années plus tard, je la retrouverai à un pèlerinage et je la découvrirai profonde et spirituelle.
Pendant plusieurs années, je tente vaguement de vivre mon fantasme d’écrivain voyageur. Je pars à la découverte de nombreux pays, de préférence dans des conditions un peu précaires, et j’en livre des récits sur ce blog qui reçoit quelques lecteurs. Mais je sens toujours en moi ce manque. J’ai comme l’impression, à trente ans passés, de n’avoir rien accompli. Mes deux années en Centrafrique, mes voyages, mes engagements en Haïti, mon métier de professeur : cela pourrait donner du sens à mon existence, mais je n’en retire que du brouillard. Je me sens comme Qohelet, à la recherche de ma raison d’être dans ce qui n’est que vanités. Mes velléités d’évolution professionnelle ne donnent rien, et je végète encore au même poste… Je tente une mutation à Istanbul pour me redonner de l’énergie et me refaire le coup de l’expatriation salvatrice, mais elle n’aboutit pas, l’administration turque ne validant pas ma candidature… Tristesse immense !
Pendant tout ce temps, je tiens par la prière et l’assiduité de mes rencontres avec le Christ. Et c’est alors que je comprends qu’il me manque une chose, une seule, une chose que j’avais mise de côté, abandonnée, pensant qu’elle n’était pas pour moi, une chose à laquelle je croyais ne plus penser : l’amour. Ce qui me manque fondamentalement, ce n’est pas un visa de plus sur mon passeport, ni un éditeur pour mes romans, pas même le poste que je convoite tant, non, ce qui me manque, c’est une femme à aimer.
« Se savoir pas aimable est d’une douleur immense » : voilà mon problème. C’est exactement en ces termes que je le formule, encore et toujours, depuis près de quinze ans, malgré tous mes efforts. Et je décide qu’il est temps maintenant de mettre fin à mon célibat, à cette situation qui n’est plus tenable. Je consulte une psychologue qui – incroyable ! – en quelques séances m’aide à délier tous mes nœuds, met le doigt où cela fait mal, m’encourage par des exercices à oser exprimer mes désirs. Après le pèlerinage évoqué plus haut, j’étais resté en contact avec la jeune femme que j’y avais retrouvé, on se voit de temps en temps pour des discussions autour d’un café ou des expositions à Paris. Peu à peu, je tombe amoureux d’elle, et fort des conseils donnés par la psychologue, j’entame l’Everest que constitue pour moi la séduction de cette beauté. Comme je suis plutôt du genre à jouer la montre qu’à jouer l’attaque, cela me prend quelques mois, mais je finis par y parvenir. Joie immense ! C’est fou : en un baiser, j’ai perdu toute ma rancœur, toutes mes craintes. Dès lors, je ne connaîtrai plus jamais ce sentiment de frustration qui me rongeait tant autrefois. J’ai trouvé l’amour, et cela me suffit. Même sur le plan professionnel, je parviens maintenant à mieux gérer mes désirs et mes insatisfactions (et j’ai enfin obtenu l’évolution que j’attendais – c’est une autre histoire, et elle n’est pas terminée : j’ai encore au moins vingt ans à tirer…).
Si elle me lit, cette twittas (qui depuis a visiblement supprimé son post) ne sera sans doute pas aidée ni réconfortée par mon récit – car je devine que seul l’amour véritable et définitif pourra la tranquilliser. Je n’ai aucun conseil à lui donner. Je veux seulement lui dire : je te remercie pour ta capacité à dire tant de choses en deux simples phrases, je te comprends, je prie pour toi, ne perds pas espoir.
(Photo d’illustration: Le cerf blanc, Augustin Frison-Roche)