Le Danube allemand, paradis des cyclistes

Le sentier pédestre qui longe le Danube s’appelle en Allemagne le Donauradweg. J’aime la concision que permet l’allemand. C’est une langue qui autorise très facilement la création de néologismes. D’un simple Danube-vélo-chemin, on dit ce que le français m’a obligé à utiliser six mots. Pour contempler ce donauradweg, vous trouverez une galerie photo en bas de cet article.

Pendant les 40 premiers kilomètres, je jouis de sentir la route qui colle sous mes roues. Je suis parti vers huit heures, je prends mon temps sur ce parcours facile presque sans montée, aux paysages charmants. Alternant d’une rive à l’autre, je vois le Danube qui n’est encore qu’un petit pipi, mais qui peu à peu gagne en superbe. J’avance bien, quoique tranquillement, sans forcer les mécaniques de mon corps ni de mon vélo. Pourtant, vers onze heures, alors que je me vois déjà brusquer ma première étape en poussant jusqu’à Sigmaringen (à 85 kilomètres de Donaueschingen), je sens que mon pneu arrière a crevé. Pendant plus d’une heure, je tente de le réparer, mais c’est une vaine tâche : la crevaison est trop large. En fait, l’embout s’est à moitié déchiré, et comme je n’ai pas de chambre à air de rechange (ou plutôt, la chambre à air de rechange, c’est celle qui vient de céder), je me crois fichu. Il ne me reste qu’une solution : pousser la bécane pendant 7 kilomètres, pour atteindre un village où se trouve un vendeur de pièces pour vélo. Comme nous sommes dimanche, il faudra que je loge quelque part dans le dit village et attendre le lendemain. Après un kilomètre sous 30°C, un couple d’Allemands me demande si j’ai besoin d’aide. Comme je réponds par l’affirmative, les voilà qui mettent les mains dans le cambouis. Par chance, ils ont une chambre à air de rechange du même modèle que la mienne. En quelques minutes, me voici reparti ! Je peux de nouveau profiter de la Forêt Noire, de ses chemins qui ondulent, de ses pins ombrageux, de ses villages médiévaux dont les noms se terminent tous par -ingen. A voir ces vieilles bâtisses, on comprend à quel point l’Europe fut puissante au Moyen Âge. Je me demande bien ce qu’il restera dans mille ans de nos tours de la Défense, de nos musées de Beaubourg ou du Quai Branly, et même de la Tour Eiffel et du Sacré-Cœur.

Bien sûr, j’ai abandonné l’idée de voir Sigmaringen le soir même. Mais j’ai tout de même dépassé mon objectif initial. Je profite des lueurs de la fin d’après-midi en me baignant dans le Danube, encore très peu profond à ce stade de mon voyage. Le beau Danube bleu est ici plutôt marron et je risque peut-être la bilharziose, mais je ne peux m’empêcher de plonger dans ce fleuve mythique, d’autant plus que l’eau fraîche sur mon corps fatigué me fait un bien fou.

C’est vers dix heures le lendemain que je rejoins Sigmaringen. Ce nom m’évoque un épisode de l’histoire du nazisme, et un tour sur Internet me précise les choses : c’est dans cette cité que le régime de Vichy s’exila à la fin de la Seconde Guerre mondiale. J’évite de faire savoir que je suis français, car je crains de passer pour un nostalgique de Vichy. Je comprends que cette bande d’autocrates ait apprécié l’imposant Palais royal des Hohenzollern. Historiquement, Sigmaringen est avant tout la capitale de la principauté des Hohenzollern depuis le XVIème siècle. Cette famille de la noblesse allemande s’est plutôt fait connaître par sa branche brandebourgeoise : l’électeur Frédéric III de Brandebourg devenu le roi Frédéric Ier de Prusse en 1701 est un lointain cousin du prince de Sigmaringen, mais l’histoire les a réunis de nouveau lorsqu’en 1849 Frédéric-Guillaume IV, roi de la puissante Prusse, acquiert la principauté qui porte déjà son nom. Quand on voit où se trouve Königsberg, capitale de la Prusse-Orientale (du côté de la Lituanie), il y a de quoi s’étonner de ce rapprochement de l’histoire.

Le chemin longe le pied de falaises abruptes, ce qui donne au paysage un caractère grandiose. Depuis Donaueschingen, il est deux autres repères – en plus du Danube – que je suis. Il y a d’abord une voie de chemin de fer, assez peu fréquentée, que je ne perds presque jamais de vue. Par ailleurs, le Donauradweg est balisé de telle façon qu’il est impossible de se perdre. Lorsque le tracé du chemin s’éloigne un peu du fleuve, les panneaux sont là pour nous guider. Si je n’aimais pas tant les cartes, celles dont je dispose me seraient presque inutiles. Mais elles comportent de précieux renseignements : elles me permettent de me situer en permanence et de préparer mes étapes (ravitaillement, dénivelés, couchage…).

Je suis loin d’être seul sur la route. Nombreux sont les cyclises qui descendent ou remontent le fleuve. La région est d’ailleurs sillonnée de pistes cyclables, de bonne qualité dans l’ensemble, et ici ou là des panneaux indiquent les voies cyclables reliant une ville à une autre. Comme l’Angleterre, je devine que l’Allemagne est très en avance sur ce point. Pendant tout mon circuit du Bade-Wurtemberg et de Bavière, j’ai presque toujours roulé sur des pistes cyclables ou sans trafic important. Le long des axes très fréquentés, il y a souvent une piste parallèle. Quand j’arrive vers 14 heures dans les villes, je croise des grappes d’adolescents sur leurs bicyclettes, sortant de cours et s’enfuyant en riant comme des voletées de moineaux. On est loin de cela en France… Je constate aussi – ce que je savais déjà – tous les panneaux solaires aux toits des maisons, des centre-ville entièrement piétons, des dizaines de poubelles de tri (il doit en exister trois ou quatre différentes rien que pour le verre)…

De palais en palais et d’église en monastère, je finis presque par trouver que toutes ces villes aux charmes austères se ressemblent. Obermarchtal et sa magistrale abbaye ; Munderkingen, un peu triste ; Ehingen, que je contourne par le sud, verdoyant ; Höchstädt, qui souffrit d’une bataille décisive dans la guerre de succession d’Espagne (bataille perdue par la France de Louis XIV alliée à la Bavière) ; Donauwörth, dont la fortune lui vint de son pont, longtemps resté le seul du Danube à permettre de relier Nuremberg et Augsbourg.

Quelques-unes de ces villes se démarquent, bien sûr. Ulm, ville universitaire depuis des siècles, où naquit Albert Einstein, est dominée par sa majestueuse cathédrale de style gothique, la plus haute d’Europe paraît-il. Je me perds volontairement dans le dédale de ses rues, avant de poursuivre ma route en longeant de près le Danube. Neubourg est adorable. Ici encore, le château Renaissance est remarquable, le plus beau du Danube, d’après mon guide. Je profite d’une terrasse ombragée pour me délecter d’une salade de fruits frais, bref repos avant de repartir. Ingolstadt aussi a les atouts d’une ville touristique : des rues plus belles les unes que les autres, bien entretenues, des églises, une cathédrale, des palais encore, en veux-tu en voilà… Je retiens surtout que c’est à Ingolstadt que se situe le récit de Frankenstein, de la romancière Mary Sheller.

Peu après Neustadt, à partir de la splendide abbaye bénédictine de Weltenburg, le cycliste dispose de deux options pour rejoindre Kelheim : monter en pente sévère pour gravir les falaises qui surplombent le Danube pendant cinq kilomètres ; ou bien tricher un peu, et prendre un bateau qui nous fait admirer ces falaises depuis le fleuve. C’est l’option que je choisis, ne lui trouvant que des avantages : prendre une once de plaisir à glisser sur ces eaux que je contemple depuis quelques jours déjà, et bien sûr me reposer un peu (mais seulement un peu : la croisière ne dure que vingt minutes). A Kelheim, je fais une pause déjeuner dans un coin d’ombre d’une placette écrasée de soleil.

A Ratisbonne enfin (Regensburg en allemand), je rencontre un groupe de Français avec qui je sympathise. Leurs itinéraires (de vie et de vélo) sont divers : les uns viennent de Nice, d’autres de Bâle, une de Nantes… Certains envisagent comme moi d’atteindre la Mer Noire, les autres les accompagnent quelque temps, ou bien se laissent encore la possibilité de lâcher le Danube pour d’autres horizons. Nous allons dîner dans le centre de Ratisbonne, une ville aux airs méditerranéen. Deux fois millénaire, elle a la splendeur des vieillards sages et tenaces. Son nom m’évoque la fameuse trêve, qui mit temporairement fin aux conquêtes de Louis XIV; mais aussi au discours qu’y fit Benoît XVI en 2006 et qui provoqua malgré lui une polémique de journalistes. Le lendemain matin, la ville m’offre ses quais pour le petit-déjeuner. En sirotant mon café, je sens derrière moi le poids des dizaines d’églises, des ruelles antiques, le piaillement grondant d’une ville qui s’éveille.

En France où la géographie est marquée par une macrocéphalie, nous ne sommes pas habitués à parcourir tant de villes moyennes. L’Allemagne a une répartition des villes qui correspond bien au schéma défini par le géographe Christaller (qui travailla particulièrement sur l’Allemagne du Sud), dans lequel l’espace est homogène et hiérarchisé pour permettre des flux de production optimisés. Ainsi, les villes – même de taille modeste – se suffisent plus ou moins à elles-mêmes.

Souvent, je longe le chemin de halage qui accroche un peu les roues. Mais j’aime ces tracés monotones, car ils permettent de ne plus penser au chemin : il suffit de pédaler, de prendre le rythme, et l’esprit peut s’évader. Ce n’est qu’à partir de Ratisbonne que le fleuve devient guéable pour les porte-conteneurs, mais il est déjà intimidant depuis Ulm. Je vois peu à peu s’égrener des canaux, des barrages, des usines, des centrales hydro-électriques, des zones industrialo-commerciales ; car à défaut d’être déjà parfaitement navigable, le fleuve offre une vallée idéale pour les voies de communication.

Au détour d’un virage, je me laisse surprendre par un serpent qui traverse le chemin. Bien sûr, ce n’est pas un boa constrictor, mais ce n’est pas non plus un ver de terre riquiqui ! Il m’a fichu la frousse… Pendant cinq minutes, tous les poils de mon corps sont restés hérissés. Parfois, la route se perd dans les hauteurs de la vallée : l’effort que cela nécessite me provoque des sueurs intenses mais il a l’avantage de m’offrir des panoramas intéressants.

Jusqu’à la frontière avec l’Autriche, les palais et les églises grandioses continuent de ponctuer le trajet : à Donaustauf, le Walhalla tout de marbre, construit par Louis Ier de Bavière – pas besoin d’avoir suivi le premier semestre d’études psychiatriques pour comprendre que c’est là l’œuvre d’un mégalomane ; le château de Wörth, nettement plus modeste ; Straubing, avec ses airs de parc Disney ; Deggendorf qui, tout dorf qu’elle soit, bénéficie de deux belles églises. Quand ce sont pas des châteaux, ce sont les champs de maïs qui envahissent l’espace ; ils me rappellent mes vacances d’enfance, chez ma grand-mère au bord de l’Ariège.

Passau est la dernière ville importante d’Allemagne sur le Danube. Elle a la particularité d’avoir été construite au confluent de trois cours d’eau : le Danube et ses affluents, l’Inn et l’Il. C’est au bord de l’Ilz que je passe ma dernière nuit en Allemagne. Demain, je serai en Autriche, mais déjà, à Passau, on se sent en territoire habsbourgeois.

En définitive, cette portion du Danube m’a fait aimer l’Allemagne (que j’aimais déjà un peu, pour y avoir des souvenirs émouvants de mon adolescence). J’ai apprécié la simplicité et la spontanéité de beaucoup de personnes rencontrées, le dynamise de ces petites villes du Sud, la qualité des routes, ces paysages proprets et verdoyants. J’ai aimé aussi parler allemand, même si ce n’est pas allé très loin. J’ai d’ailleurs croisé sur la routes certaines personnes dont l’accent et le vocabulaire semblaient correspondre à un dialecte, et non pas à de l’allemand standard ; j’ai pensé que peut-être je le maîtrisais mieux qu’eux, l’allemand standard ! Nous verrons bien ce qu’il en sera en Autriche.

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