Paris-Londres à vélo (1)

Rejoindre deux des plus importantes capitales européennes à vélo : tel est l’amusant défi que je m’étais lancé quelques mois plus tôt. Déjà à la Toussaint, j’étais parti de chez moi – à pied – jusqu’au Havre, en longeant de plus ou moins loin les méandres de la Seine. Cette fois-ci, c’est le vélo qui a été mon moyen de transport. En voyageant à vélo, on a l’impression de remonter le temps et de revenir à l’époque où les déplacements se faisaient à cheval (dans le meilleur des cas) : l’espace temps est à peu près le même, quoique le vélo soit probablement un peu plus rapide. Chevauchant l’engin, les bagages réduits à l’essentiel bien harnachés à la croupe de ma mule à roues, cramponné au guidon comme à une bride, les fesses frottant la selle dure, le corps entier subissant les soubresauts d’une route bardée d’histoires, je me prends pour un cavalier des temps anciens.

Paris-Londre à vélo
Paris-Londre à vélo

Si je veux revivre le rythme des voyages du siècle dernier, pourquoi ne pas carrément me dégoter un cheval, me direz-vous ? Excellente question, à laquelle réponds :
1) Je n’ai pas les moyens de m’offrir les services d’un cheval ;
2) Je ne sais pas monter ;
3) Parcourir de si longues distances en Europe de l’ouest est sans doute aujourd’hui impossible pour un cheval : je doute fort que l’on puisse trouver des voies adaptées en continu de Paris à Londres.

Donc, ce fut le vélo. En 5 jours.

Je ne suis pas parti exactement de Paris, mais de sa banlieue ouest, où j’habite. Le parcours que j’ai effectué a l’avantage évident d’être très bien balisé depuis plusieurs années déjà, et même de comprendre plusieurs longues portions exclusivement cyclables. « L’avenue verte Paris-Londres » : tel est son nom. (Diaporama en fin d’article)

Jour 1 : de Saint-Germain-en-Laye à Bray-et-Lu / 66 kilomètres

Je commence mon périple par la portion que j’avais déjà effectué à pied en octobre dernier. Longeant la Seine sur plusieurs kilomètres, je subis d’abord une bruine qui n’est pas des plus agréables mais qui a l’avantage de me faire tester mon matériel. Celui-ci s’avère plutôt efficace : je n’ai pas froid et la pluie ne s’immisce pas sous les vêtements. D’ailleurs, le temps s’éclaircit assez vite et laisse percer le soleil.

Je quitte vite le fleuve après l’avoir traversé entre Sartrouville et Maisons-Laffitte, puis le traverse de nouveau à Conflans-Sainte-Honorine, coupant ainsi la large boucle qui relie les trois villes. Maisons-Laffitte, où je ne m’étais pas rendu depuis presque vingt ans, m’apparaît dans toute la splendeur de son charme tranquille : ville calme, maculée de parcs et de merveilleuses masures, elle doit être ennuyeuse à tous ceux qui n’aiment pas le cheval (on raconte qu’il y a plus de chevaux que d’habitants).

J’accomplis ces vingt premiers kilomètres en une heure (là où le guide que j’utilise en annonçait deux) : je me sens très confiant ! Il faut dire que le terrain est parfaitement plat, presque sans aspérité.

A partir de Conflans, je remonte l’Oise pendant quelques minutes jusqu’à Neuville, charmante bourgade. Je me perds dans l’affreuse Vauréal à la recherche d’un supermarché pour me sustenter les jours à venir et m’acheter un antivol que j’ai oublié de prendre en partant ! Très vite heureusement, je plonge dans la campagne du Vexin français. Je suis rarement ému par des paysages, mais en contemplant ceux-là, je comprends pourquoi ils plurent tant aux impressionnistes : couleurs aux reflets changeants ; brillants prés d’herbes vertes que broutent de grasses vaches véliocasses; bonnes odeurs de fumier ; innombrables petits villages, tous plus adorables les uns que les autres ; vals et cours d’eau scintillants ; propriétés superbes ; moulins désaffectés ; flore abondante ; faune chantante… un délice !

En revanche, il est un détail qui peu à peu m’inquiète : je fatigue très vite dans les montées. Le moindre faux-plat m’apparaît comme une ascension du Tourmalet ; je grimpe dans la souffrance, et plus d’une fois je me vois obligé de descendre de mon vélo pour le pousser à mes côtés. Sans compter que j’ai souvent le vent dans le nez. Et oui, j’aurais pu y penser ! Je me dirige vers l’ouest, contre les vents dominants. Heureusement, l’étape prévue le lendemain est plus courte, mais les suivantes seront plus longues, beaucoup plus longues… Il va falloir que je me rôde…

Cependant, ma vitesse est très nettement supérieure à celle annoncée par le guide : celui-ci manque de nuances et part sur le principe d’une moyenne à 10 km/h, sans tenir compte de la diversité des terrains : sens de la pente, nature du revêtement… Aussi, je pense avancer entre 15 et 20 km/h, avec des pointes aux alentours de 80 (quand la descente est bonne) et des creux à 2 ou 3 (quand la montée est raide).

Pour ma première étape à Bray-et-Lu, je me paye le luxe d’un magnifique hôtel, avec piscine, hammam et sauna. Et comme je suis arrivé assez tôt, j’en profite une bonne partie de l’après-midi !

Jour 2 : de Bray-et-Lu à Gournay-en-Bray / 60 kilomètres

Avant de me coucher, j’ai procédé à quelques ajustements : j’ai regonflé mes pneus afin qu’ils collent moins à la route ; j’ai rehaussé la selle pour donner plus de puissance à mon coup de pédales. Ces mesures s’avèrent payantes : je fatigue beaucoup moins vite.

Après dix mètres de route, je traverse l’Epte, un modeste affluent de la Seine qui ne marque pourtant pas moins que la frontière entre la France et la Normandie depuis 911, date à laquelle le roi Charles III a concédé à Rollon, chef des Vikings, la région comprise « entre l’Epte et la mer ».

Je remonte la vallée de cet illustre cours d’eau jusqu’à Gisors que domine un château fort bâti au XIème siècle qui abriterait le trésor des Templiers. Face à lui s’érige depuis le XIIème siècle la superbe collégiale Saint-Gervais-Saint-Protais. Cette première étape est facile, plate et ensoleillée. Nous sommes dimanche et la météo est favorable : je rencontre de nombreux cyclistes et randonneurs. Mais pas un seul ne semble aller jusqu’à Londres, ni en venir (à en croire les paquetages des uns et des autres, à moins qu’ils ne soient tous des mulistes extrémistes).

Après Gisors, je poursuis mon ascension de l’Epte, avec des passages plus difficiles accentués par la pluie qui se met à tomber, d’abord doucement, puis franchement drue. Cette arrivée de l’eau concorde plus ou moins avec ma pause déjeuner à Neuf-Marché. Cette ville se trouve à l’intersection de trois départements : l’Eure, l’Oise et la Seine-Maritime. Je m’enfile une pizza quatre-fromages dans le gosier dans le restaurant d’une famille sympathique : père, mère, grands-parents, quatre enfants… En sortant, je croise une autre famille composée d’un couple et de deux très jeunes enfants : ceux-là sont comme moi, ils empruntent l’avenue verte – jusqu’à Dieppe.

Je poursuis ma route. Le trajet contourne une butte – la Côte Sainte-Hélène – avant de bifurquer vers l’ouest vers Gournay-en-Bray en empruntant une ancienne voie de chemin de fer. A Gournay, je trouve rapidement mon hôtel – nettement plus simple que le précédent, mais aussi nettement moins cher.

Toute la journée dans le Pays de Bray, je n’ai fait que suivre l’Epte, oscillant entre la rive droite (côté normand) et la rive gauche (côté français). Je repense à mes cours de géographie de l’université. Nous étudiions en détail la géologie et les paysages du bassin parisien. Le Pays de Bray est connu pour sa boutonnière, particularité que l’on peut définir comme une anti-colline. En effet, la boutonnière est une dépression légère mais relativement étendue qui s’explique, dans le cas présent, par l’érosion des plissements de la surface terrestre apparus lors de l’insurrection alpine. Je m’explique (du mieux que je peux, et en essayant de ne pas me tromper… la géologie m’a toujours un peu gonflé…) : il y a 12 millions d’années, un phénomène sur lequel je ne m’étends pas a provoqué le surgissement des Alpes, entraînant un important bombement des couches sédimentaires du plateau du bassin parisien (bassin qui, soit dit en passant, traverse la manche et se prolonge avec le bassin londonien). Avec l’érosion, ce bombement a laissé la place à une succession de collines et de cuesta (côtes ou coteau en espagnol, que l’on désigne ainsi pour les distinguer des côtes littorales). Parfois, des buttes témoins ou au contraire des boutonnières apparaissent comme des anomalies dans cette géo-logique.

C’était clair ? Non ? Peut-être ce schéma rendra-t-il plus limpide mon propos (mais j’en doute) (vous pouvez cliquer pour agrandir) :

Jour 3 : de Gournay-en-Bray à Dieppe / 82 kilomètres

Je poursuis mon voyage en Pays de Bray, et avec lui ma leçon de géographie. Je retranscris un panneau lu à Gournay (si ça vous saoule, passez les italiques) :

« Le pays de Bray présente un relief varié, offrant un fort contraste avec les plateaux du Pays de Caux [au sud, que je traversais à pied en octobre dernier, NDLR] et de la Picardie [au nord, NDLR] qui l’environnent. La diversité des sols se traduit par une utilisation agricole évidente au regard : si les plateaux argilo-calcaires se prêtent à la culture des céréales ou des oléagineux, les fonds de vallée sont propices aux pâturages, tandis que les sommets infertiles sont recouverts par la forêt. […] L’omniprésence de l’eau a permis aux agriculteurs de s’installer pour élever leur bétail, ou pour cultiver leur champ, à travers l’ensemble du pays : il suffit de creuser un trou pour trouver de l’eau ! […] Les maisons sont en brique, puisque l’argile et le bois abondent, ou bien en torchis, ce mélange de paille et d’argile que l’on pose à la main sur une ossature en bois. En quelques villages, la pierre est utilisée, ce qui ajoute à la variété. [Les productions du terroir sont nombreuses : le lait bien sûr, et le fromage de Neufchâtel, l’eau de vie de cidre, le petit-suisse que Charles Gervais apprécia et exporta…] »

La première partie de ma journée jusqu’à Forges-les-Eaux comporte 27 kilomètres de vallons. Mais je commence à être rôdé, et je parviens sans trop de difficulté à gravir ces très modestes sommets. Seulement, il me faut bien avouer cette humiliante vérité : j’ai atrocement mal au cul. Il faudra que je m’achète une autre selle (ou un revêtement pour celle-ci) si je veux arriver au bout de ma randonnée le long du Danube prévue cet été.

Forges-les-Eaux m’intéresse à plus d’un titre. C’est d’abord l’une des « capitales » du pays ; elle partage son autorité avec d’autres : Gournay, Neufchâtel, Saint-Saëns… C’est par ailleurs une station thermale réputée depuis le XVIème siècle. Louis XIII et Anne d’Autriche aimaient s’y reposer, et l’on raconte que c’est là que fut conçu Louis XIV, pour qui j’ai une tendresse particulière. Enfin, c’est à Forges que l’Epte prend sa source, ce qui fait de la ville le point culminant de mon périple français.

A partir de là, c’est une autre rivière que je vais suivre : la Béthune. Le chemin suit le tracé d’une ancienne voie de chemin de fer transformée en « avenue verte ». Je roule ainsi paisiblement, pendant 50 kilomètres, sur une sorte de long faux-plat inversé, prenant le temps de contempler les paysages d’habitat dispersé baignés de lumière, les multiples églises et châteaux qui ponctuent le parcours.

J’arrive à Arques-la-Bataille en milieu d’après-midi. Nous voilà maintenant en pays dieppois. La ville est surplombée par une haute motte où subsistent les ruines d’un château fort construit par le neveu de Guillaume le Conquérant, en rébellion contre tonton. La Béthune y rejoint la Varenne pour ensemble former l’Arques, un complexe plan d’eau que les acteurs du tourisme ont bien su exploiter en proposant des activités sportives diverses. On y croise aussi de nombreux pêcheurs.

Il ne me reste maintenant plus qu’une dizaine de kilomètres avant de parvenir à Dieppe. Ce magnifique port de plaisance, de pêche et de commerce, coincé entre les falaises de la côte d’Albâtre, a vu se développer une belle ville dont les bâtiments les plus anciens remontent au Moyen Âge. Je prends ainsi le temps de déambuler dans la vieille ville, de ruelles en fronts de mer, de casinos en hôtels chers à Napoléon III et Eugénie, de décors impressionnistes en bâtisses de la Renaissance, de l’impressionnante Notre-Dame de Bon secours qui surplombe le port aux somptueuses églises Saint-Jacques et Saint-Rémy.

Demain matin, je me lève vers 4h30 pour prendre le ferry transmanche. La deuxième (et anglaise) partie de mon périple est ici.

Bibliographie :

Même si tout le parcours est extrêmement bien balisé, presque sans aucune ambiguïté ni risque de se perdre, le guide des éditions Chamina m’a été précieux, pour préparer mon voyage en amont, mais aussi tout au long du périple pour anticiper le trajet grâce aux cartes et aux indications diverses :

Paris Londres à vélo. Avenue verte London-Paris®, Chamina Edition, 2012.

Pour vous le procurer :
– Si vous êtes plutôt Fnac ;
– Si vous êtes plutôt Amazon.

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3 réflexions sur « Paris-Londres à vélo (1) »

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