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Une illumination

Jadis, dans ce champ, j’ai eu une illumination. J’avais vingt-et-un an, j’étais un peu paumé – à la limite de la dépression – et j’errais depuis trois ans dans des études dont je ne percevais pas encore la finalité. Certes, ma première année de droit m’avait intéressé, j’en ai gardé le souvenir d’une solide formation pour interpréter les soubresauts de la société. Mais trois ans après l’obtention à l’arraché de mon baccalauréat et quelques égarements estudiantins, j’achevais à peine une première année d’histoire au cours de laquelle j’avais pu assouvir ma soif de culture générale et de compréhension du monde et des hommes, mais au terme de laquelle je ne savais toujours pas au juste où cela me mènerait professionnellement.

Mais à l’été de cette année-là, j’ai vécu deux semaines dans ce champ. Et ici, voici plus de vingt ans, ma vie a changé.

Nous sommes dans l’Aubrac, sur les hauteurs de Saint-Côme-d’Olt. Par un heureux concours de circonstances, je me suis retrouvé là à nouveau en juin dernier. Quatre frères ont repris la gestion d’un buron, l’un de ces refuges pour berger ; ils font vivre et promeuvent la culture de l’Aubrac en y organisant des événements qui attirent foule. Ce week-end-là, nous étions plus de soixante-dix à coucher sous la tente, goûter à l’aligot et au laguiole, faire l’ascension des Truques (le « petit toit du monde »), se baigner à la cascade du Devèz ou écouter les récits des quatre frères.

Ce buron, situé sur la commune de Condom-d’Aubrac, se trouve à quelques minutes en voiture du champ où jadis j’eus mon illumination, sur la commune de Saint-Côme-d’Olt. Je décide de m’y rendre, j’éprouve le besoin de revoir le lieu où tout a basculé, où enfin j’ai vu la lumière percer l’horizon brumeux.

J’ai commencé par descendre dans le fond de la vallée, dans le village où j’ai tant de bons souvenirs : une église gothique au clocher flammé, le Lot qui coule doucement, la boulangerie et les restaurants, le château médiéval, les remparts… Saint-Côme est absolument charmant en cette chaude journée de printemps !

Puis je suis remonté jusqu’au lieu de la Révélation.

Dans la nuit du 31 décembre 2001 au 1er janvier 2002, tandis que les ténèbres sont déjà bien avancées et que je suis probablement sous l’emprise d’une légère ivresse, souhaitant me moquer gentiment d’une amie que j’apprends être cheftaine de scouts, je l’interroge sur cette activité qui m’apparaît comme parfaitement ringarde. Sa réponse est immédiate : « on cherche justement un chef scouteux, tu serais parfait dans ce rôle, cela ne t’intéresse pas ? » Ma bouche dessine une moue circonspecte. Ma première pensée est que non, cela ne m’intéresse absolument pas. « Mais si, reprend cette amie, je te vois vraiment bien faire ça, les scouteux sont vraiment sympas, et je suis sûre que tu serais formidable ! » Moi dont le niveau de confiance en soi est très faible à ce moment de ma vie, je suis piqué. Que cette fille pense que je sois bon à quelque chose génère en moi une sorte d’énergie positive. Je suis intrigué : « – Pourquoi tu parles de scouteux, on ne dit pas des scouts, sans le « -eux » ? ». « – Mais, répond-elle, parce que ce sont des filles, des scoutEs. » « – Ah ? On ne dit pas des guides ? Et le fait que je sois moi un graçon n’est pas un problème ? » « – Les guides, ce sont les filles chez les Guides de France, nous on est un groupe de Scouts de France, donc on dit scoutEs. Et chez les Guides comme chez les Scouts de France, les encadrants peuvent être des deux sexes. »

Voilà qui m’intrigue encore plus. J’ai été élevé chez les Scouts d’Europe puis chez les Scouts unitaires, où la mixité n’est absolument pas envisageable. Moi-même d’ailleurs j’ignore tout de la psychologie d’une gamine de treize ans, et je ne suis pas bien sûr d’avoir envie de m’y frotter. Je repense à ma grande sœur et mes cousines à cet âge-là, je les vois ricaner bêtement, se foutre de nous. Un épisode en particulier me revient en mémoire. C’était lors d’un événement familial qui réunissait une petite centaine de personnes pour le 80èmeanniversaire de ma grand-mère. Chacun y allait de son petit discours pour raconter ses anecdotes sur la mamie ou pour apporter son témoignage de respect. Moi-même j’avais prononcé un court texte, encouragé par mon père : au début tremblant devant une telle assemblée (peuplée de tontons et de tatas plus ou moins mal connus), j’avais vite pris de l’aisance après le succès de ma première blague. Ma sœur et mes cousines, quant à elles, avaient préparé une petite chanson qui évoquait la passion déchirante de ma grand-mère pour Julien Lepers, sa surdité avec laquelle nous jouions si perfidement, ses manies indescriptibles pour que tout soit toujours nickel chez elle, le lieu interdit en lequel elle avait transformé sa cuisine, sa rigueur, son autorité froide, mais aussi les petites confidences sur ses amours d’antan qu’elle avait révélées à ses petites-filles avec un sourire amusé et l’œil brillant de nostalgie, et bien d’autres choses encore. À mon sens, cette chanson avait été terriblement gâchée par le fait que les trois cousines avaient passé leur temps à rire bêtement, bouffant la moitié des mots et se tortillant dans tous les sens comme des idiotes. 

À l’époque, j’avais moi-même douze ans. Je les avais trouvées ridicules, et sans doute j’avais intégré déjà la notion d’âge bête : ma sœur et mes deux cousines étaient de toute évidence en plein dedans. Pourtant, aujourd’hui, avec le recul (et pour avoir revécu cette scène plus d’une fois dans ma carrière d’éducateur), je les trouve touchantes ces trois jeunes filles, drôles, vives, aimant leur grand-mère, osant affronter un public plutôt nombreux, ayant concocté tout l’après-midi un petit texte bien fichu et démontrant un certain sens de l’observation. 

Mais je n’en étais pas là du tout de mes réflexions lorsqu’on me proposa de devenir chef scout ! J’étais plutôt terrorisé à l’idée de devoir gérer ces filles en plein dans « l’âge bête ». Finalement, j’accepte tout de même de faire un essai. Je rencontre quelques jours plus tard la responsable de ce groupe de jeunes filles et quelques jours encore plus tard, j’effectue ma première sortie. Immédiatement je tombe sous le charme de ces gamines : elles sont accueillantes, drôles, enjouées, positives. D’abord un peu intimidé, je me sens rapidement à ma place. Les mois passent, les sorties et les week-end s’enchaînent, et c’est l’heure du camp d’été… qui se déroule – vous l’aurez probablement compris à ce stade de mon récit – dans l’Aubrac.

Pendant deux semaines, j’ai vécu comme dans une parenthèse enchantée : la vie dans la nature, les jeux, les balades, les concours cuisine, les veillées autour du feu, tout me réjouissait ! J’aurais pu vivre ainsi éternellement ! Et surtout : je me découvre une évidente fibre éducative ; transmettre un savoir, donner confiance, animer un jeu, raconter des histoires, faire rire, tout cela me plait, et j’ai l’impression de bien le faire. Un après-midi, vers le milieu du séjour, je m’éloigne un peu du camp pour appeler ma mère et lui donner de mes nouvelles. Lorsque je raccroche après une dizaine de minutes, je me retourne vers le camp que j’ai déserté de trois-cents mètres environ. Je vois la fumée du repas en cours de préparation, les tentes dressées sous les bois, les filles qui s’activent en chantant…

Et je comprends.

D’un coup, comme une évidence, jaillit en moi la connaissance de qui et où je dois être : un éducateur. Le soir tombe peu à peu sur cette belle journée de juillet, et s’achèvent enfin, à vingt-et-un ans, des années d’incertitude. Je serai professeur, je consacrerai ma carrière, ma vie, à éduquer des jeunes. Je devine que j’ai enfin trouvé un sens à mon existence.

J’ai aujourd’hui le double de l’âge que j’avais alors, et cette aspiration n’a pas été démentie. J’ai pu achever mes études avec la hâte de monter sur l’estrade puis avancer dans le métier d’éducateur avec le désir de faire grandir ceux qui m’étaient confiés.

Quelle joie de revoir ce champ ! d’entendre au loin le meuglement des vaches et l’aboiement de quelque chiens, de sentir dans l’air du printemps la douce odeur de l’herbe fraîchement coupée, d’avoir accompli ma destinée, de me sentir vivre. 

Retour en Centrafrique

La Centrafrique ne fait plus la Une des journaux depuis quelques mois, et c’est pourquoi je suis heureux de pouvoir vous donner des nouvelles fraîches, émanant d’un témoin direct! Une amie que j’avais rencontrée dans le cadre de mon départ en Centrafrique en 2009 est retournée là-bas quelques jours. Elle a bien voulu m’écrire ce témoignage, qui me semble très précieux:

Kiringo na Beafrika… Retour au Centrafrique. 4 ans après.

4 ans après mes deux ans de volontariat, puis le coup d’état de factions rebelles, l’emballement du pays dans un conflit devenant religieux (milices chrétiennes « anti-balakas » face aux musulmans « séléka »), la succession de deux chefs d’état de gouvernements provisoires, l’opération Sangaris (militaires français), puis la main laissée à la Minusca (casques bleus).

Tous ces événements que j’avais suivis de loin, peinant à obtenir des nouvelles de la part de mes amis, et n’ayant toujours qu’une seule envie en tête : être là-bas, auprès d’eux, dans ces moments difficiles.

J’ai enfin pris la décision d’y retourner, durant deux semaines, ce mois de février 2015.

Voyage magique, à revivre un moment fort de mon expérience de vie ; voyage douloureux, à constater les difficultés, l’incertitude, la peur dans lesquelles s’enfonce le pays ; voyage profond enfin, tant l’expatriation à l’autre bout du monde amène à se poser des questions essentielles sur ce qu’on est.

Il y a tout ce qui ne change pas. L’aéroport de Bangui et son organisation des plus stupéfiantes, les sourires et le sango, l’odeur du manioc et des feux de bois, les couleurs dans les rues et les taxis aux pare-brises raccommodés de scotch… Je suis accueillie comme une reine, à Bangui comme à Maïgaro, par mes amis centrafricains, par les missionnaires qui sont toujours là, eux… Dormir au quartier, cuisiner avec Christelle, manger 6 repas par jour pour honorer toutes les invitations, sortir danser à Tati, se poser au bord de l’Oubangui pour déguster du poisson grillé et des bananes plantains… Il fait beau, il fait chaud, les coqs chantent bien trop tôt et la musique des bars est bien trop forte (il faut bien couvrir le bruit du groupe électrogène), les négociations au marché vont bon train et mon arrivée suscite fêtes, rires, cris, déluges de souvenirs.

J’ai ressorti mes pagnes, on me félicite pour ma bonne mine (avec l’élégance Centrafricaine si caractéristique : « tu es d’une blancheur extrême c’est magnifique ! » « tu as tellement grassi que je ne te reconnais pas ! »), on se souvient de mes goûts et on me cuisine mes plats préférés, on me rappelle qu’on est très intéressé pour se marier avec moi (même si on a déjà 2 ou 3 femmes), je vais au marché de Yongo avec Christelle, comme tous les jeudis, je fais des virées en taxi-moto…

Il y a aussi tout ce qui a avancé, les enfants qui ont grandi et parlent de mieux en mieux français, mes anciennes élèves qui sont maintenant à l’université et deviennent de belles femmes, celles qui sont enceintes ou ont eu des enfants, le collège où j’enseignais qui continue de former des générations d’élèves dignes et responsables, mes collègues qui vieillissent mais qui gardent leur curiosité, et qui se mettent même à l’informatique, les amis qui poursuivent leur petit bonhomme de chemin, ceux qui sont décédés, aussi. La vie qui s’écoule.

Il y a surtout toute cette histoire qui nous sépare, ces 4 années où je n’ai pas été là, et durant lesquelles les gens ont vécu dans l’angoisse, dans les déferlements de violence, dans la haine du voisin avec qui ils s’entendaient si bien… Ils me parlent tous de cela, dès les premiers mots de nos retrouvailles. « Tu sais, la situation ici… » ; ils saluent mon « courage », celui d’être venue « malgré les événements », alors qu’ils ont continué à vivre, eux, plongés dans cette horreur, pendant tout ce temps. Ils me racontent ce qu’ils ont perdu : des membres de leur famille, leurs amis musulmans, leurs années d’études, leur espoir dans l’avenir… Ils me font sentir aussi que la situation risque de durer longtemps, très longtemps, avant de revenir à un semblant de normalité. La vengeance et la haine parsèment encore parfois leurs discours. Les amalgames et la radicalisation vont bon train. La réconciliation ne sera pas intuitive et immédiate.

On sent tous ces changements dès qu’on atterrit à Bangui. Il reste des camps de réfugiés près de l’aéroport. Des gens qui vivaient dans les quartiers peuplés aujourd’hui par les anti-balakas. Et puis, quand je me promène à Gobongo ou dans certains quartiers de Bangui, les gens me regardent bizarrement. Ils sont rares, les munjus [Les blancs, NDLR] qui s’aventurent dans le coin. Je n’en vois plus trop, d’ailleurs, des munjus. Seulement dans des voitures, dans les quartiers sécurisés. Je dois être la seule touriste du pays…

Une profusion de militaires, centrafricains ou casques bleus, issus de diverses nations, vêtus de tout leur attirail (comment font-ils pour ne pas s’évanouir de chaleur ?), effectuant des allers-retours en chars blindés toute la journée, les hélicoptères prenant le relais la nuit, en tournant au-dessus de Bangui…

La surreprésentation des ONG, qui s’organisent sans trop de coordination, aspirant les dernières forces vives du pays, piétinant de leurs gros sabots les structures qui existent dans le pays depuis des années, lançant campagnes de distribution et projets de développement dans tous les sens, au nom de la sacro-sainte urgence humanitaire…

Les voitures calcinées au bord des routes, souvenir des Sélékas en fuite vers le nord du pays ; les quartiers musulmans vidés de leurs habitants, les mosquées démantelées jusqu’aux fondations. Plus de musulmans (en tout cas beaucoup moins qu’avant), quasiment plus de peuhls, donc plus de viande de vache, plus de lait, plus de moutons… le régime alimentaire se modifie (parce qu’en échange, il y a les rations militaires que les gens réussissent à récupérer et à revendre !).

Le pays est le même, mais il a aussi bien changé. Et quand on sait qu’il replonge dans de telles crises tous les 4-5 ans… Comment les gens font-ils pour tenir, malgré tout, pour construire des projets, pour s’accrocher à la vie et à l’espoir ?

Mon collègue d’histoire qui continue de parler de son projet d’ouvrir une école primaire avec de bons enseignants, pour permettre de dispenser aux jeunes une excellente formation. Il a maintenant acheté les murs de l’école, et il commencera prochainement le recrutement des profs. Mes élèves qui poursuivent leurs études, malgré les années blanches, malgré les tirs qui résonnaient dans les quartiers lorsqu’elles passaient leur bac. « Je veux aller finir mes études à l’étranger, pour revenir ici après, et pouvoir aider au développement de mon pays », me disent-elles. Christelle qui a acheté un petit terrain pour faire construire une maison à elle, le chantier n’a pas encore commencé, elle attend petit à petit d’avoir assez d’argent pour commencer. Grzegorz, prêtre polonais, qui réfléchit toujours au projet de mettre en place un lycée technique performant, pour former de bons électriciens, menuisiers, maçons, dont le pays a besoin… Un homme d’une cinquantaine d’années, rencontré à Bangui, qui souhaite relancer son projet d’éducation de la jeunesse par la bande dessinée, le théâtre et la culture…

Et tant de projets parsemés d’espoir, que ces gens continuent de rêver et de construire, envers et contre tout…

On prend des claques quand on rencontre de telles forces de la nature. Penser l’avenir n’a pas le même sens, ni la même valeur, de chaque côté des tropiques…

Comme souvent, lors de ces voyages si intenses, je rentre complètement vidée… mais aussi remplie de beaucoup d’émotions, sentiments, images et sensations, indicibles, intouchables, mais vivants.