La Pannonie, morne plaine

La Pannonie est cette immense plaine qui s’étend du sud de la Hongrie à l’ouest de la Roumanie, en englobant aussi le nord des Balkans. Traversée en son centre par le Danube, elle est coincée entre les Alpes, les Dinarides et les Carpates. Depuis Budapest jusqu’à Belgrade, il m’a fallu cinq jours pour la traverser.

Budapest, la belle

Avant d’entrer dans les Balkans, je dois encore effectuer plus de deux cents kilomètres en Hongrie. J’ai essayé de concentrer pendant mes deux jours à Budapest les incontournables de la ville (d’après le Routard), sans trop en faire non plus, car l’objectif de ces deux journées est avant tout de me reposer après deux semaines intensives. D’abord, je me promène en ville, côté Pest (rive gauche), sans but particulier sinon celui de flâner et de me laisser surprendre. Ça, c’est le programme du samedi. Le dimanche, je prends la ligne 1 du métro qui est la plus ancienne du continent ; par ce mode de transport, je me rends à la place des Héros puis à l’étonnant château Vajdahumyad, avant de terminer la matinée aux bains de Széchenyi, dans des eaux chaudes aux odeurs de soufre. L’après-midi, je reprends le métro pour changer de rive : Buda, plus ancienne que Pest, est construite sur des collines. La plus belle d’entre elles est celle qui surplombe directement le Danube. On y trouve notamment le palais présidentiel, l’église Matthias et le Bastion des Pêcheurs. En la gravissant, on circule entre des ruelles plus intimistes que les grandes avenues de Pest.

Quelques photos de « Boudapecht » pour vous donner envie :

Je quitte Budapest sous la grisaille d’un lundi matin. Très vite après être sorti de la ville, je me retrouve dans un no man’s land un peu glauque. Si je ne croisais pas deux ou trois cadres dynamiques en partance pour le travail, je croirais m’être trompé de route. Après midi, j’emprunte pendant plus d’une heure une piste cyclable herbeuse : je patine, je racle la terre, je perds beaucoup d’énergie à lutter contre le terrain. Et comme un emmerdement ne vient jamais seul : j’ai le vent dans le nez, et la pluie se met à tomber, d’abord doucement, puis très franchement, interminablement… Je suis vite trempé malgré mon équipement. Mon vélo est dégueulasse, plein de boue et d’herbes. Je ne dois pas être beau à voir… Je maudis la Terre entière, à commencer par la nation hongroise. Du coup, je décide de chercher une chambre chez l’habitant plutôt qu’un camping ; avec cette météo, je préfère dormir au sec. Je n’envisage pas du tout de me coucher mouillé, de me réveiller mouillé, de repartir mouillé… Ma capacité à supporter l’inconfort a ses limites ! Heureusement, je trouve une chambre très bien, très propre, peu onéreuse, dans une petite maison bien tenue par une petite dame qui parle un anglais convenable. Il y a chez elle ses deux petites-filles. Elles sont tellement gentilles toutes les trois qu’elles me réconcilient avec la nation hongroise. En faisant le point, je me rends compte que malgré ce temps déprimant, j’ai fait 100 kilomètres.

À vrai dire, chaque kilomètre dans cette immense et morne plaine est un calvaire : c’est moche, c’est triste et c’est pauvre. Certains peuvent  y voir une certaine poésie ; moi je n’y parviens pas. Heureusement, je fais la connaissance d’un géographe qui – bien que ne goûtant pas d’avantage que moi les paysages – me rappelle quelques explications géologiques. Il est toujours intéressant de savoir pourquoi des paysages sont moches.

Deux jours en Croatie

Dans la matinée du troisième jour, je passe la frontière croate. J’ai épuisé mes derniers Forint hongrois quelques minutes auparavant, pour passer le Danube avec le bac. Je m’étais déjà rendu dans les Balkans en avril 2012 – en Bosnie-Herzégovine. Je complète maintenant le tableau avec la Croatie, et bientôt la Serbie. A bien des détails, je sens que j’ai changé de pays : d’abord, pour la première fois depuis le début de mon voyage, je suis contrôlé au poste frontière, et même quelques kilomètres plus loin, en rase campagne ; les cultures se teintent de l’influence méditerranéenne – oliviers, vignes ; la signalétique de la Ruta Duna change de graphisme et suit des routes de campagne bien goudronnées et souvent peu fréquentées ; les Croates sont plus aimables, plus joviaux que les Hongrois ; régulièrement, des panneaux indiquent la direction d’un cimetière, rappel qu’une guerre s’est déroulée ici récemment.

Je commence à sentir que je suis sous-équipé : mes pneus sont trop fins, mes sacoches faiblardes, mon cuissard se découd à la jambe droite… Mais je garde le moral. Dans le camping où je passe ma première nuit croate, il y a une grande carte d’Europe : je regarde le trajet déjà accompli, et je commence à être fier de moi. Pourtant, j’ai croisé des cyclistes qui partaient de bien plus loin : Sarah partie de Nantes ; Guy et Dominique partis de Nice ; Florent parti de Grenoble et se rendant à Istanbul ; ces deux petits jeunes partis de Budapest pour rejoindre leur village près de Lyon, qui avalaient 150 kilomètres par jour – on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ; et puis toutes ces familles, avec parfois des enfants en très bas âge. Je peux dire à tous ceux qui trouvaient mon projet un peu fou que les gens dont je viens de parler sont des personnes parfaitement sensées !

L’entrée dans Vukovar est émouvante. Évidemment, celui qui ne sait pas ce qu’il s’y est passé ne voit qu’une ville un peu laide, et des gens qui font leurs courses ou prennent un café au soleil. Il ne sait pas que Vukovar, jadis, était une belle ville. Mais en août 1991, l’armée serbe entame le siège de la ville, première sur son chemin dans son désir de « Grande Serbie ». Durant trois mois, les citoyens de Vukovar résistent. Mais en novembre, les Serbes parviennent à percer leur défense ; tous les non-serbes de la ville qui n’ont pas fui sont expulsés ou envoyés dans des camps de concentration. La ville est détruite, le patrimoine saccagé. Emblème de la résistance, le château d’eau n’a pas été réhabilité ; il domine la ville, percé de toute part, un drapeau flottant fièrement à son sommet. Aujourd’hui encore, les communautés serbe et croate de la ville ont du mal à vivre ensemble. Difficile à croire quand on se promène dans les rues.

Les kilomètres qui précèdent la frontière serbe au niveau de Bačka Palanka font prendre une route qui ondule méchamment en une série de micro-montées et de micro-descentes. Surtout, la route est infestée de moucherons qui viennent maculer tout mon corps, se collant à ma transpiration. J’en ai plein les bras, les jambes, les lèvres… Charmant !

La Serbie, terminus.

Après deux nuits en Croatie, je passe de nouveau une frontière, avec cette fois-ci deux postes de contrôle. Je roule cinquante kilomètres sur une Dunavska Ruta qui suit le Danube d’assez près. Entre goudron et chemin de terre, j’arrive assez vite à la première ville importante depuis Budapest : Novi Sad. Sous une pluie froide, j’y cherche en vain un réparateur de vélo pour remplacer quelques rayons de ma roue arrière. Cela n’a aucun rapport avec la décision que j’ai prise la veille au soir déjà : à Novi Sad, je prends un train pour effectuer les 80 kilomètres jusqu’à Belgrade. Mon guide annonce un trafic important et propose de prendre le train. En songeant qu’il n’a pas donné ce conseil pour des routes qui déjà me semblaient dangereuses avant, je prends très au sérieux la menace, mon objectif n’étant pas nécessairement de mourir cet été. Une fois dans le train, je prends une autre décision, qui peut apparaître brutale mais qu’en fait je rumine depuis quelques jours : je vais arrêter mon périple à Belgrade. Après avoir glané bon nombre d’informations ici ou là, mon intuition s’est confirmée : la route pour la Mer Noire est très souvent dangereuse, notamment dans le passage des Portes de Fer. Et puis, il faut le reconnaître : trois semaines tout seul, je commence à m’ennuyer, même si j’ai fait de belles rencontres.

A Belgrade donc, je m’achète un premier billet pour retourner à Budapest. En attendant mon train, je visite Belgrade, construite à la confluence du Danube et de la Save. Ses faubourgs sont la définition même de la laideur, mais le centre ressemble à celui de toutes les villes européennes. Au fond de moi se niche une légère déception de rentrer, mais bien des arguments dont je vous épargne la liste m’ont convaincu. J’aurai bien d’autres occasions de me rendre en Bulgarie et en Roumanie, et de me baigner dans la Mer Noire !

2 réflexions sur « La Pannonie, morne plaine »

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