Hommage à la littérature russe

Je ne saurai dire comment j’ai découvert la littérature russe.

Mon souvenir le plus lointain n’est pas très net : je dois avoir dix-sept ans, c’est le printemps ou le début de l’été, je déjeune avec des amis dans le jardin des parents d’une fille du groupe. Sur la table traîne nonchalamment Les frères Karamazov, et une courte discussion s’engage autour de ce roman de Dostoïevski. Je n’avais jamais entendu parler de ce livre auparavant, ni de son auteur, et je suis intrigué par ce pavé qui semble captiver ceux qui l’ont lu. Et surtout, je comprends soudainement une des blagues récurrentes de La Cité de la peur, la comédie sortie quelques années plus tôt au cinéma, en 1994 : « Enchanté, Serge Karamazov – aucun lien, je suis fils unique. »

Quelques mois plus tard, je découvre Lolita, dans une version de poche que me prête une amie (je ne lui ai jamais rendue). Ce roman a été écrit en anglais et se déroule essentiellement aux États-Unis d’Amérique, mais c’est pour moi un roman russe, car on y trouve toute la culture d’origine de son auteur, Vladimir Nabokov : le mysticisme exalté hérité du christianisme orthodoxe, la puissance de l’écriture et de la réflexion sur les tourments de l’homme, la capacité à mettre en scène des personnages complexes et confus, l’absurdité poussée à son paroxysme, l’effacement de la frontière entre le tragique et le comique. 

Puis, peu à peu, le plus souvent au gré des circonstances, je fais connaissance avec Nicolas Gogol et son Journal d’un fou dans une adaptation pour le théâtre extraordinairement mise en scène et interprétée ; avec le comte Léon Tolstoï qui a offert au monde des chefs d’œuvre tels que Guerre et PaixAnna Karénine ou le moins connu Père Serge ; avec Mikhaïl Boulgakov, totalement délirant dans Le Maître et Marguerite ou dans Cœur de chien ; avec les nouvelles d’Ivan Tourgueniev, le théâtre d’Anton Tchekhov, les récits d’un pèlerin russe, et bien sûr les romans du maître – Fedor Dostoïevski.

Dans toutes ces œuvres, il est presque toujours question de familles dysfonctionnelles, du poids du passé, de personnages qui sombrent dans la folie, de controverses profondes, de spiritualité… Lorsque j’en viens à vouloir écrire une pièce sur la mémoire familiale, toutes ces lectures viennent nourrir mon inspiration, jusqu’à finalement produire, avant tout, un hommage à la littérature russe, parfois à la limite du plagiat – toute une tirade de Sans joie, sans mémoire, est la retranscription d’un passage de L’Idiot.

Dans les grandes lignes, cette pièce a été pensée à l’été 2010, puis écrite dans les mois qui ont suivi. À l’origine de ce projet, il y avait le souhait de monter un spectacle avec mon ami Antoine. Je vivais alors en Afrique, j’étais rentré passer les vacances en France pendant quelques semaines et nous avions imaginé ensemble quelques points saillants de cette œuvre à venir. Et puis nous en sommes restés là, laissant tout cela à l’état d’une exaltante conversation entre amis, sur un voilier l’été, entre l’Île de Ré et les Sables d’Olonne. Mais toutes ces idées lancées en l’air ont mûri dans mon esprit, et je me suis mis à coucher sur le papier des idées, quelques dialogues, des mises en situation.

Je suis retourné en Afrique, et un an plus tard je suis définitivement rentré en France, j’ai repris ma vie d’avant, j’ai continué à écrire des petites choses ici ou là, j’ai continué à pérégriner autant que possible , j’ai ouvert ce blog sur le voyage et la rencontre interculturelle. De temps en temps, je reprenais mes idées, je les mettais en ordre, je les raturais, je les complétais.

Et en lisant Oncle Vania, j’ai eu un choc : la pièce que j’avais écrite était très proche ! C’était le signe que je devais – enfin – publier Sans joie, sans mémoire,. Aussi, je l’ai encore retravaillée, notamment en ajoutant une scène qui se réfère directement à une nouvelle de Gogol, Le Nez, et en calant deux citations explicites de la pièce de Tchekhov (« Et je parie que, dans cette Afrique, là, maintenant, c’est une de ces fournaises – l’horreur ! » et « Mais que faire, il faut vivre ! »), comme pour assumer le plagiat jusqu’au bout. Vous y retrouverez aussi des bouts de Cioran, qui a pondu quelques délicieux et terribles aphorismes sur la mémoire. Cioran n’est pas russe, ni même slave, mais roumain; et les roumains sont, en quelque sorte, des latins de l’Est; aussi, Cioran trouve toute sa place dans cet hommage à l’Europe orientale.

Sans joie, sans mémoire, est disponible en cliquant sur ce lien. Vos commentaires sur le site d’achat sont les bienvenus pour lui donner de la visibilité !

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